À Auschwitz, le messie portait l’uniforme d’un soldat de l’Armée rouge

Le 27 janvier 1945, les Russes ouvraient les portes d’Auschwitz. Le 27 janvier 2015, la Pologne s’apprête à célébrer la libération de ce camp d’extermination construit par les nazis, où plus d’un million de personnes ont trouvé la mort. De nombreux chefs d’État, dont la chancelière allemande Angela Merkel, comptent participer à cette cérémonie solennelle – mais Vladimir Poutine ne sera pas parmi eux. Son service de presse assure que le président russe a « un agenda très chargé ». Mais les analystes politiques supposent que Poutine ne se rendra pas à Auschwitz parce qu’il n’a pas reçu d’invitation officielle des autorités polonaises. La Pologne se justifie en déclarant n’avoir invité aucun chef d’État officiellement – ces derniers auraient tous pris la décision de venir de leur propre chef. Cette absence est extrêmement parlante. Que signifie-t-elle ? Boroukh Gorine, porte-parole de la Fédération des Juifs de Russie, s’interroge.

Osvencim. Crédits : all-poland.travel. À Auschwitz, le messie portait l’uniforme d’un soldat de l’Armée rouge
Osvencim. Crédits : all-poland.travel

« L’armée rouge est à 20 kilomètres de la ville polonaise de Bezanika » : c’est ce que Jakob a entendu dire à la Kommandantur. Il en a parlé autour de lui, à mi-voix. Les gens se sont dit que Jakob cachait sûrement une radio. Ce n’était pas le cas, mais Jakob n’a pas eu le courage de démentir et, tous les jours, il inventait pour ses voisins une autre bonne nouvelle qu’il aurait entendue à la radio. En fait, il n’y en avait qu’une, de bonne nouvelle : les Russes sont en marche ! En l’apprenant, les habitants du ghetto ont cessé de se suicider. L’auteur du livre Jakob le menteur [EFR, 1975, Grasset, 1988, Les cahiers rouges, Grasset, 1997, ndlr], Jurek Becker, savait de quoi il parlait. C’est cette nouvelle précisément qui, à l’époque, lui avait personnellement redonné l’espoir et sauvé la vie, depuis son enfermement dans un camp nazi.

Les Russes sont en marche !, Les Américains ne sont pas loin !, Les Anglais sont déjà là !.. : dans les différents coins de l’Europe ensanglantée, l’espoir avait différentes provenances. En Pologne, l’espoir était russe.

L’espoir est mort en dernier [Gorine fait ici référence à un célèbre proverbe russe, qui dit que L’espoir meurt en dernier, ndlr]. Car tous ceux qui l’avaient porté dans leurs cœurs étaient déjà morts. En 1991, j’ai vu, sur le bras d’une vieille vendeuse d’une boutique de Brooklyn, un numéro. Elle a remarqué mon regard. Elle a dû saisir la terreur dans mes yeux, et m’a dit calmement : Auschwitz. Elle a souri timidement. J’ai eu le courage de lui demander d’où elle venait. Peut-être de Pologne ? Elle a souri de nouveau. Parmi les Juifs polonais, seuls quelques-uns ont survécu. À Auschwitz, un prisonnier ne survivait pas plus de 12 mois. Nous, les survivants, nous venons principalement de Roumanie et de Hongrie, d’où l’on a commencé à nous envoyer à Auschwitz qu’en 1944. Seuls 7 500 morts vivants, à demi-fous, ont survécu jusqu’à la libération du camp. Un million et demi sont morts. Le commandant Hess, à Nuremberg, a parlé de deux millions et demi. Sous les yeux du monde entier, pendant quatre ans, le dragon a dévoré des êtres humains. Mais l’espoir vivait. L’espoir d’un miracle, et d’un messie.

À Auschwitz, le messie portait l’uniforme d’un soldat de l’Armée rouge. Il pouvait être juif, kazakh ou ukrainien mais il était russe. Les Russes sont en marche !

De Vistule à Oder. Crédits : vk.com
De Vistule à Oder. Crédits : vk.com

Les Russes sont allés jusqu’à Berlin et ils y sont restés. Ils sont aussi restés à Auschwitz. Jusqu’en 1947, ils ont utilisé une partie du camp comme une prison du NKVD et du ministère polonais de la sécurité. Ces établissements honorables sont en grande partie responsables, entre autres, de l’hystérie antisémite qu’a connue la Pologne de l’après-guerre, responsables du pogrom de Kielce (le 4 juillet 1946, ndlr).

Le messie en uniforme russe est devenu le croque-mitaine qui fait peur aux enfants.

Au même moment, un messie en uniforme anglais noyait les navires qui emportaient « les émigrés illégaux » en Palestine. À bord, des émigrés qui n’avaient même pas eu le temps d’enlever leur tenue de prisonniers.

Au même moment encore, un messie en uniforme américain s’occupait d’organiser le départ de l’élite des services spéciaux allemands vers le continent américain.

Tout a changé, tout changera encore. Mais le 27 janvier 1945 est immuable. Les Russes ont marché. Et c’est parce qu’ils ont marché que 7 500 personnes sont restées en vie. Et que des millions d’autres sont nées. C’est parce qu’ils ont marché que moi aussi, je suis né.

Tout le monde a tiré ses leçons d’Auschwitz. Poutine ne laissera pas Auschwitz se reproduire. Il ne laissera personne réviser les bilans de la Deuxième Guerre mondiale, il ne laissera pas l’OTAN resserrer le cercle autour de la Russie, il ne laissera pas les « bandéristes » ressusciter le fascisme.

L’Europe non plus ne laissera pas Auschwitz se reproduire. Elle ne laissera personne revoir les frontières au XXIè siècle, ni annexer les territoires d’un État voisin.

L’Ukraine ne laissera pas Auschwitz se reproduire. Comme un seul être, elle se lève en ce moment pour se défendre contre l’agresseur, pour mener sa Grande guerre patriotique.

La Pologne, quant à elle, n’invitera pas Poutine à Auschwitz pour le 70ème anniversaire de la libération du camp parce qu’à ses yeux, Poutine n’est pas sage. La Pologne inventera une histoire d’« avertissement oral », une histoire qui sentira mauvais. La Pologne chuchotera à l’oreille du monde entier qu’il ne faut en aucun cas inviter Poutine. C’est pour ça qu’elle a décidé de n’envoyer aucune invitation officielle.

Si cela ne tenait qu’à moi, je défendrais à tous ces gens d’organiser leurs cérémonies là-bas. Je leur demanderai de venir un par un, de ne pas tenir de discours, de s’incliner silencieusement devant les victimes. Et, aussi, devant les libérateurs en uniforme de l’Armée rouge.

3 commentaires

  1. C´est vrai tout changera, mais la date du 27. janvier 1945 et ce qui s´est passé, NON, alors que la pologne invite la Russie á la commération de ces évènements, ne changera rien, la Russie a fait son travail et du bon travail, c´est ce qui est important.

    J´ai visité Auschwitz en 1994 pendant toute une journée, et je suis resté des jours sans avoir faim, tellement ce que j´avais vu, m´avaient noué les intestins.
    Mais ce qui m´a encore fait plus de mal, ce fût de constater qu´il y avait des cafés et restaurants dans l´enceinte d´Auschwitz et de constater qu´il y avait des cafés et des restaurants dans ce camps, des autobus venants avec pleins de touristes ( j´étais venu en voiture accompagné par une amie polonaise ) assis dans ces cafés et restaurants, bruyants, buvants et mangeants dans cet endroit oú il ya eu tant de souffrance, et s´y comportant comme si rien ne c´était passé dans cet endroit, jusqu´á aujourd´hui malgré des années, j´en garde encore un mauvais souvenir.

  2. Les Polonais s’emploient à mériter les bienfaits de l’UE/OTAN : un neuvième de l’enveloppe totale collectée auprès des 28 membres.
    106 milliards d’euros d’aides prévus jusqu’en 2020, une façon de récompenser le bon élève, sans oublier le poste de Président du Conseil de l’Europe.

  3. je suis née en avril 1945 ma Mère a été prise par les allemands en rusmmenée en allemagne dans un camp elle a vécu la souffrance la torture la faim l’horreur le viole dont je suis née c’était un soldat italien elle m’a caché dans un placard les allemands me cherchait pour me tuer je n’ai pas pleurer presque 70 aprés jes là merçi

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