Arseni Iatseniouk et l’Histoire

En visite à Berlin les 7 et 8 janvier, le Premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk a accordé une interview à la chaîne de télévision allemande ARD, dans laquelle il a accusé l’URSS d’avoir « envahi l’Ukraine et l’Allemagne ». Passée inaperçue à l’Ouest, la déclaration a provoqué de vives réactions en Russie.

Arseni Iatseniouk et Angela Merkel à Berlin.  kmu.gov.ua
Arseni Iatseniouk et Angela Merkel à Berlin. kmu.gov.ua

« L’agression militaire russe contre l’Ukraine est une atteinte à l’ordre mondial et à la sécurité européenne. Nous nous souvenons encore bien de l’invasion [le terme est prononcé en anglais] soviétique en Ukraine et dans d’autres pays, notamment en Allemagne. Et personne n’a le droit de revoir le bilan de la Seconde Guerre mondiale, comme essaie de le faire le président russe Vladimir Poutine », a ainsi déclaré en direct Arseni Iatseniouk le 7 janvier, en ukrainien, sur la chaîne ARD.

Consciente de la gravité de ces dires, Kiev s’est empressée d’en atténuer la portée, par la voix d’Olga Lappo, attachée de presse du Premier ministre ukrainien. « Arseni Iatseniouk parlait de la division de l’Allemagne par l’Union soviétique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Berlin a même été séparée par un mur afin d’empêcher le déplacement des Allemands de l’Est à l’Ouest », a-t-elle expliqué à BBC Ukraine, le 9 janvier.

Mais il était trop tard, et les premières réactions officielles russes ne se sont pas fait attendre. Premier à monter au créneau, le ministère des affaires étrangères russe a envoyé le 10 janvier une note officielle au MAE allemand, afin de connaître son sentiment quant à la « falsification historique » – pour reprendre le terme du Premier vice-ministre russe des affaires étrangères Vladimir Titov – avancée par M. Iatseniouk.

Maria Zakharova, directrice adjointe du département information du ministère russe des affaires étrangères, a qualifié les propos du Premier ministre ukrainien de « crime moral contre la mémoire de toutes les victimes de la Seconde Guerre mondiale ». « Les documents de Nuremberg et la charte constitutive de l’ONU mentionnent précisément qui était l’agresseur, et qui se battait contre. Revenir là-dessus équivaut à réviser le bilan de cette guerre et à remettre en question la parole de ceux qui ne sont plus parmi nous. Pourquoi nous taisons-nous, tandis que certains crachent sur les tombes de nos ancêtres ?! », a-t-elle écrit, le même jour, sur son compte Facebook. Mme Zakharova a en outre fustigé le silence des organisations et médias occidentaux, synonyme, pour elle, de soutien à ces affirmations : « On ne peut pas s’appeler une société progressiste, qui protège les droits de l’homme et célèbre en grande pompe la mémoire de l’Holocauste, et ne pas réagir à un tel vandalisme. »

Une opinion partagée par Konstantin Kosatchev, président de la commission des affaires internationales du Conseil de la Fédération russe, qui estime inconcevable que les démocraties européennes gardent le silence face à un tel « non-sens historique et géographique » – l’Ukraine faisant à l’époque partie de l’URSS. « Ce n’est pas seulement une déformation de notre histoire commune, ce n’est ni plus ni moins qu’une réhabilitation du nazisme et un affront à la mémoire des héros et victimes de la lutte contre ce régime, parmi lesquels on trouve de nombreux Ukrainiens. Est-ce que les responsables politiques européens, cultivés, vont vraiment faire semblant que rien n’a été dit ? (…) La réaction de l’Europe devrait être la même, que des terroristes tuent à Paris ou que des Ukrainiens brûlent des gens à Odessa. Ou bien assistons-nous à l’effondrement des valeurs européennes sous l’influence d’intérêts politiques ? Les leaders européens auront-ils assez de conscience et de sagesse pour parler ? J’espère me tromper, mais j’en doute », a-t-il écrit dans son blog, hébergé sur le site du Conseil.

Les propos du Premier ministre ukrainien ont même fait sourire le défenseur ukrainien des droits de l’homme, Olexandre Daniliouk. « Au lendemain des déclarations historiques d’Arseni Petrovitch [Iatseniouk] à Berlin, on peut se féliciter que notre Constitution n’attribue pas la gestion de la politique étrangère aux devoirs du Premier ministre… Comparer l’Ukraine à l’Allemagne nazie : on ne pouvait mieux faire ! », s’est moqué M. Daniliouk, qui est aussi conseiller du ministère de la défense, sur sa page Facebook, le 10 janvier.

Seul média occidental à avoir réagi, le très sérieux magazine allemand Spiegel Online a gentiment ironisé sur l’indifférence de la journaliste d’ARD, Pinar Atalay, qui avait interviewé le premier ministre ukrainien. « Dès 1942, les troupes soviétiques ont sans merci continué leur mouvement vers l’Ouest et n’ont pas craint de poursuivre l’armée du chancelier démocratiquement élu A. Hitler, même à travers l’Ukraine, s’amuse le journaliste de Spiegel. Puis, l’URSS a violé la frontière Est de l’Allemagne et envahi son territoire, comme nous nous en souvenons bien, M. Iatseniouk et nous. On se demande, simplement, si Mme Atalay s’en souvient aussi… »

Côté officiel, le ministère allemand des affaires étrangères a finalement donné suite, le 12 janvier, à la note russe, en affirmant que « le Premier ministre ukrainien, à l’image de tout homme politique ou citoyen en Allemagne, est libre de dire ce qu’il pense dans les médias ». « Cette notion de la liberté est très importante pour nous. Les demandes de précision quant au contenu de ces propos doivent être envoyées à leur auteur, et non au gouvernement allemand », a déclaré le représentant du MAE allemand Martin Schäfer à Deutsche Welle.

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