Animation soviétique : cinq trésors à (re)découvrir

Ceux qui font la Russie d’aujourd’hui – entre héritage et grands bouleversements, dans ses ruptures et sa continuité – sont encore des enfants de l’URSS. Et la grande Union ne peut être comprise sans se pencher, à côté des documents d’archives et des témoignages forcément partiaux de ceux qui sont partis, sur sa production artistique. D’autant que l’Empire du socialisme triomphant, du haut de l’abondance de ses ressources, pouvait se permettre de rire au nez du profit financier. Ainsi sa production cinématographique notamment, certes soumise à des contraintes idéologiques formelles, se riait-elle du moins des limites du marché. L’école du dessin animé soviétique, refuge et terrain d’expérimentation pour beaucoup de grands noms issus de l’avant-garde, a gagné et mérité ses lettres de gloire mondiale. Florilège.

Pour un espiègle

Né en 1929, Boris Stepantsev a été élevé aux dessins animés du cinéma du coin – avant la Grande Guerre et l’arrivée de la télévision. Il est le créateur de Malish et Karlsson, cette adaptation du récit d’Astrid Lindgren devenue un véritable monument de l’animation soviétique. Son Vova au royaume lointain est tout aussi décalé, plein de poésie et d’humour, parsemé de petites phrases devenues cultes, toujours vivantes. Ce dessin animé de 1965 revisite les légendes traditionnelles russes à la sauce soviétique : une bibliothécaire envoie le jumeau littéraire du petit Vova faire un tour dans les pages des contes – voir si la vie y est vraiment aussi douce et oisive qu’il le croit. Un roi qui repeint sa palissade dès que le lecteur a le dos tourné parce qu’il se meurt d’ennui, un poisson doré qui se mérite, trois princesses qui n’ont pas leur cerveau dans leur poche, deux génies aussi serviables que ballots et un poêle pragmatique et moqueur… : Vova au royaume lointain, c’est une histoire d’initiation vraie, à la fois simple et subtile, à la morale tout en nuances. Des perles en enfilade.

« Vovka v trideviatom tsarstve » (réal. B. Stepantsev, 1965).

Pour un rescapé

Au pays d’une Révolution qui se voulait aussi profondément culturelle, on ne plaisantait pas avec l’image – et encore moins avec la production cinématographique dédiée à la jeunesse. Les pères de l’animation soviétique sont des peintres, des grands – Oleg Tchourkine, médaillé de la Grande Guerre et une des principales figures du studio Soyouzmultfilm, est de ceux-là. Prenez un bébé mammouth, trop longtemps endormi sous les glaces, et qui se réveille un beau matin du XXe siècle – cherchant désespérément une maman. Heureusement, au pays de l’utopie multiethnique et polyculturelle, il se trouve toujours un ami ours polaire et un vieux sage morse pour envoyer notre malheureux en Afrique, sur un bout d’iceberg qui tiendra jusqu’à la terre ferme. Puis, chez ces frères étrangers, un singe et une hippopotame débonnaire qui lui trouveront une maman – une femelle éléphant au cœur assez large pour s’accommoder de ce déroutant « éléphanteau en manteau de fourrure ». Parce que décidément, « les enfants perdus, ça n’existe pas ». Un hymne à la solidarité et à l’ouverture. La « propagande » est multiple ; et elle a parfois du bon.

« Une maman pour le bébé mammouth » (réal. O. Tchourkine, 1981).

Pour un doux

Sergueï Kozlov, c’est la lignée de ces poètes nourris à l’avant-garde et réfugiés dans l’animation comme espace de liberté – par rapport à la censure, un peu, et à la forme, beaucoup. De ces intellectuels à qui l’exercice contraint de métiers d’ouvriers a toujours maintenus bien fermes les pieds sur terre. Kozlov, c’est le scénariste du génial et incontournable Hérisson dans le brouillard, dessiné par Iouri Norsteïn. Son Tryam ! Zdravstvuïte ! de 1980 est une ode à l’amitié – de celle qui se conquiert au fil des épreuves – et à la quête d’idéal. On n’accède au pays rêvé de Tilimilitryamdia, où l’on avance la tête en bas et où le langage est superflu, qu’en marchant dans les airs – et surtout pas seul. Et pour que les nuages acceptent de se transformer en chevaux blancs fleuris pour vous y emporter, une seule condition : croire dur comme fer à ses rêves et se rappeler que l’amour n’est jamais exclusif. L’enfance soviétique comme une période bénie : des créations simples mais jamais simplistes, de la bonté jamais manichéenne, de l’enthousiasme naïf mais jamais niais.

« Tryam ! Zdravstvuïte ! » (réal. S. Kozlov, 1980).

Pour un fidèle

Ce n’est pas un hasard si l’immense majorité des Russes sont capables de vous réciter du Pouchkine à tous les coins de rues ou de comptoirs, et jusqu’en état d’ivresse avancée. Le descendant de l’Éthiopien leur a offert ce qui est peut-être leur bien le plus précieux : leur langue moderne. Pendant que la Walt Disney Pictures réduisait les contes et légendes du monde au simplisme maximum, l’URSS et son Soyouzmultfilm produisaient des longs-métrages d’animation comparables en termes de techniques et d’image, mais aux antipodes en matière de contenu. Le Conte du tsar Saltan d’Ivan Ivanov-Vano, à partir de la lecture libre de Pouchkine du conte traditionnel russe, est un chef-d’œuvre de finesse et de complexité pourtant toujours accessibles. Une ode à l’idéal russe de persévérance et de fermeté, de foi dans le triomphe de la Vérité par la simple affirmation de celle-ci contre vents et marées – dans le geste. La vie terrestre ne va pas sans le péché – nécessaire mise à l’épreuve. Et la bonté, comprise comme un chemin, un choix toujours renouvelé, est invincible.

« Skazka o tsare Saltane », (réal. Ivan Ivanov-Vano, 1984).

Pour un détaché

La censure littéraire soviétique des années 1960 avait au moins le mérite de l’idiotie – feinte ou réelle. Si les commissaires réprimaient sévèrement l’attaque frontale, ils laissaient largement filer toute la poésie, toute la subversion subtile et en oblique. Eduard Ouspenskiï est de ces écrivains qui trouvèrent dans la littérature enfantine leur lieu de création possible ; et le dessin animé Les Trois de Prostokvashino, dont il signe le scénario en 1978, est un monument de cette dissidence intérieure libertaire ayant choisi pour armes l’intelligence et l’humour. La vanité de toute entreprise qui se prend au sérieux contée aux enfants, le conformisme achevé en deux coups de pinceau, la possibilité d’une liberté relative dans le retranchement, l’écriture d’un brin de sens dans l’amitié vraie – celle qui bouscule. L’autorité qui vient fourrer son bout de nez partout en la personne d’un facteur ridicule – finalement sauvé par le partage et l’amour. Et surtout, toujours, la complexité et le paradoxe, la vie contredite par elle-même, la vérité entre blanc et noir, les certitudes volant en éclats. Les Trois de Prostakvashino est un manifeste – et un régal.

« Troe iz Prostakvashino » (réal. V. Popov, 1978).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *