Sotchi, l’anti-Russie pour les Russes

Je suis une inconditionnelle de la province russe et, lorsqu’on m’a proposé de visiter Sotchi, je pensais donc m’y trouver à merveille. Ce ne fut pas le cas – question de goût. Pourtant, je n’ai pas l’intention de juger cette ville simplement pour justifier mon salaire de journaliste – un statut qui m’a d’ailleurs certainement été attribué sur un malentendu.

Je suis allée à Sotchi dans le cadre d’un voyage de presse organisé par la société des chemins de fer russes, en compagnie de quelques journalistes français. J’avoue être partie la fleur au fusil – par pur esprit de contradiction face à la horde de journalistes occidentaux qui m’avaient précédée quelques mois plus tôt et qui, comme vous devez vous en souvenir, n’avaient pas tari d’éloges sur la ville hôte des Jeux olympiques d’hiver 2014 : « Sotchi, ses JO et ses hôtels pourris », titrait Libération ; « Sotchi : agréable surprise pour les athlètes, cauchemar pour les journalistes » enchaînait Slate ; « Sotchi : les tweets des journalistes se moquent du désastre », résumait 01.net.

Bref – une standing ovation pour cette ville pourtant éloignée de la fameuse équation « Russie : froid  + ours = vodka ». Les Russes, qui prennent toujours tout le monde au dépourvu, ont organisé leurs JO dans une sorte d’anti-Russie – un lieu où la température hivernale ne descend quasiment jamais au dessous de zéro. En octobre, il y fait 20 degrés et les terrasses sont toujours ouvertes. Il n’y a pas de bouleaux mais des palmiers, pas de toundra mais des plages, pas de grandes blondes froides – mais des brunes au cœur chaud.

Sotchi était le joker de la Russie, sa dernière carte. Mais, comme l’a justement noté Vladimir Poutine, peu importe finalement que les étrangers n’aient pas été séduits : après tout, c’est pour les Russes eux-mêmes que Sotchi devait redevenir la destination touristique numéro un. « N’allez plus en Turquie pour ses plages ni à Courchevel pour ses pistes – j’ai les mêmes à la maison » a globalement fait savoir le président.

Évidemment, j’ai été épatée. Le design des nouvelles gares d’Adler et de Krasnaïa Poliana m’a semblé inspiré avec talent de la gare de Berlin, avec, en plus, tantôt un accès direct à la mer, tantôt la vue sur les montagnes depuis les quais.

On nous a montré une à une les infrastructures qui ont englouti des milliards de roubles pour les JO les plus chers de l’histoire : tunnels, ponts à haubans, nouvelles routes, village olympique et stations de ski, ligne de chemin de fer sur pilotis… le tout édifié en l’espace de quatre ans seulement. Un travail de titan, une volonté à toute épreuve : mais que pouvait-on attendre d’autre du peuple qui a construit le plus grand réseau de chemin de fer du monde, de quelque 90 000 kilomètres de long…

Le pari était-il risqué ? Oui. Sera-t-il rentable ? L’avenir le dira. Les Russes ont-ils réussi à charmer les Occidentaux ? Non.

Sotchi. Crédit : Nina Fasciaux
Sotchi. Crédit : Nina Fasciaux

En cause, avant tout : un manque manifeste de volonté, de la part des journalistes envoyés sur place, de saisir l’intérêt de la ville elle-même. Ceux qui m’accompagnaient lors de ce voyage posaient ainsi à tour de bras des questions très à propos sur le Donbass et la crise économique russe. L’organisatrice de la RJD s’est d’ailleurs étonnée de mon manque de vivacité : « Cela ne vous intéresse pas ? ». Non, cela ne m’intéressait pas de débattre à Sotchi de l’affaire Evtouchenkov avec Vladimir Iakounine, président des chemins de fer russes – en trois minutes, montre en main.

Les débats stériles sur oui ou non, la Russie a-t-elle gâché des milliards dans les JO ? ne me passionnent guère non plus. Et si mon devoir avait effectivement été de me poser la question, la réponse ne m’aurait pas sauté aux yeux lors d’un voyage de presse éclair à Sotchi en plein mois d’octobre.

Non – bêtement, j’étais venue simplement sentir Sotchi. Sa mer, ses montagnes, son brouillard, la régularité de son asphalte, sa nourriture, ses nouvelles gares, ses jetées affreusement cimentées, ses tours de verre flambant neuves, ses dizaines de centres de SPA. M’enivrer de l’essence de Sotchi. Car n’était-ce pas, après tout, ce pourquoi on me montrait toutes les merveilles de la région, y compris le « fantastique centre commercial Mandarine », cette horreur de kitsch et de vulgarité ?

Je m’interrogeais : vais-je venir, oui ou non, skier ici cet hiver ? – ce qui, il faut bien l’admettre, me classait directement dans la catégorie des je-m’en-foutistes… Il s’agissait pourtant d’une interrogation honnête, dont la réponse allait m’être fournie sans hypocrisie ni mauvaise foi.

Pendant que je tranchais péniblement par un « non », un peu à reculons, les autres journalistes constataient que (« Ah, on le savait ! ») la ville était cruellement vide. En plein mois d’octobre : hors saison… Il n’en faut pas plus pour conclure à l’échec total des milliards d’investissement – et peu importe si c’est le cas d’absolument toutes les stations balnéaires du monde à l’automne.

Je n’aime pas Sotchi pour son manque caractérisé de bon goût – trop c’est trop. Et les palmiers ne suffisent pas à vous faire oublier le souffle vivant des plaines enneigées de Carélie ou le charme discret de la Crimée.

Mais j’apprécie sa nature dense et sauvage, je loue le sacrifice de ses habitants, leur folie des grandeurs, leur manque de pondération. Sotchi, c’est la Russie pour les Russes, celle qui leur fait oublier le froid et les ours sans vodka. Celle qui leur rappelle qu’ils sont capables – au nez et à la barbe des Occidentaux, et quoi qu’il en coûte.

Sotchi. Crédit : Nina Fasciaux
Sotchi. Crédit : Nina Fasciaux

5 commentaires

  1. Le Président Poutine a raison, c´est d´abord pour les Russes que la ville été construite, c´est aux Russes de l´honorer, demain lorsque les sanctions Occidentales ne seront plus lointains souvenir, ce seront aux étrangers de venir l´honorer
    Le constructeur de la Tour Eiffel a été traité de tous les noms lorsqu´il a construit la tour, aujourd´hui, le monde entier vient la voir.

  2. Je ne pense pas que le développement des infrastructures soient une erreur, au contraire, c’est ce qui reste après les jeux.
    Après , sans pouvoir le vérifier, je pense que Sotchi vise une clientèle aisée, ce qui veut dire qu’elle ne vise pas un tourisme de masse.

  3. Je me suis promise d’y venir dès que ma santé est rétablie. J’attends avec impatience. Ce qui ne m’empêchera pas de faire un tour par Leningrad et Moscou. J’use intentionnellement du nom Leningrad en hommage aux sacrifiés des années 40.

  4. Article très bien écrit, bravo ! Je partage votre amour de la langue.

    C’est pitoyable et primaire, mais les occidentaux sont systématiquement négatifs vis-à-vis de la Russie. C’est pour cela que, dans leur espirt sclérosé et étroit, les jeux de Sochi ne pouvaient être que mal organisés et préparés. Or, ce fut tout le contraire !

  5. Peu importe ce que disent les « journaleux » et autres « pisse vinaigre ».. Je connais cette ville et ce pays, j’aime Sotchi, son climat, ses habitants, je me sens chez moi là bas.. au point que j’envisage de partager ma vie entre Sotchi et la France… Je ne me sens pas en risque.. Je me régale des petits (ou grands restaurants)…

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