Que penser de la rencontre Poutine-Hollande à Moscou ?

Samedi 6 décembre, le président français François Hollande, de retour du Kazakhstan, a fait une escale inattendue à Moscou, où il a rencontré de son initiative Vladimir Poutine, à l’aéroport de Vnoukovo. Première visite d’un dirigeant occidental dans la capitale russe depuis le début de la crise ukrainienne, la rencontre est synonyme d’espoirs. Avis d’experts.

On ne peut que se réjouir de cette rencontre

Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe

Arnaud Dubien, Directeur de l'Observatoire franco-russe
Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe

Cette rencontre n’est pas une totale surprise. Il y avait anguille sous roche depuis le sommet du G20 à Brisbane [les 15 et 16 novembre derniers]. Plusieurs événements récents – décision du Kremlin de suspendre le projet South Stream, adresse annuelle du président russe au parlement le 4 décembre – ont sans doute définitivement convaincu François Hollande de la nécessité d’un entretien avec Vladimir Poutine en Russie.

L’initiative est française, même si le président Hollande en a informé Angela Merkel et Petro Porochenko. La France, qui est déjà à l’origine du format dit « de Normandie » [rencontre entre Vladimir Poutine et Petro Porochenko, organisée sous l’égide de François Hollande en marge des commémorations des 70 ans du Débarquement allié en Normandie, le 6 juin dernier, ndlr], prend cette fois le dossier à bras le corps, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, aucun autre pays occidental n’est plus, désormais, en mesure d’intervenir. Les États-Unis sont presque tout autant partie prenante que la Russie dans l’affaire ukrainienne, les Britanniques sont alignés, les Allemands refusent de jouer ce rôle – au grand dam de Poutine –, et les Italiens n’ont pas le poids politique nécessaire. D’autre part, François Hollande aurait apparemment fait passer le message que la France ne soutiendrait pas une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, à la différence des Américains ou des Canadiens, par exemple. La France semble avoir compris que la non-adhésion de l’Ukraine est une condition préalable indispensable à un dialogue apaisé avec la Russie. Car tant que l’élargissement de l’organisation restera à l’ordre du jour, rien de positif ne se passera. Et Paris a ainsi décidé de revenir à sa position du sommet de Bucarest, en 2008, lorsqu’elle avait, avec Berlin, dit non au plan d’action visant l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine à l’OTAN.

François Hollande endosse l’habit de médiateur. C’est aussi lié au fait qu’il est un des seuls dirigeants occidentaux à ne pas avoir insulté Vladimir Poutine à Brisbane. La France recherche des compromis afin que les parties du conflit ukrainien modifient leurs positions et s’engagent dans une logique de paix. Rien n’est gagné, mais aujourd’hui, on risquerait bien plus à ne rien faire qu’à entreprendre ce type de démarches.

On ne peut donc que se réjouir de cette rencontre Hollande-Poutine. Il faut éviter que les relations franco-russes n’entrent dans une spirale négative, à l’instar des relations russo-américaines ou russo-européennes dans leur ensemble. La France n’accepte pas la situation actuelle. Car le vrai clivage n’est pas entre les pays dits « pro-russes » et ceux « anti-russes » : il se situe entre les pays qui se satisfont d’une possible nouvelle guerre froide et les autres. Et la France n’a pas intérêt à ce qu’un nouveau mur soit érigé entre la Russie et l’UE.

Il faut donc reprendre le dialogue de Minsk [accord de cessez-le-feu en Ukraine, signé le 5 septembre, ndlr] et comprendre ce à quoi Moscou est concrètement prête en échange de la garantie de non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. De son côté, la Russie a déjà repris ses livraisons d’électricité, de charbon et de gaz à l’Ukraine [depuis début décembre, ndlr]. Elle demande également que la France et l’UE fassent pression sur l’Ukraine pour qu’un réel dialogue politique commence sur la question de la décentralisation, sur la fin du blocus économique contre les régions rebelles et sur bien d’autres points.

On assiste aujourd’hui à un jeu à fronts renversés. Kiev a pratiquement fait le deuil des régions séparatistes, comme en témoigne sa décision du 14 novembre de fermer les institutions d’État à l’Est et de cesser de financer le Donbass. Le gouvernement ukrainien a implicitement choisi la « petite Ukraine » et fait le pari qu’une Ukraine vidée de son identité russophone serait plus facile à intégrer dans l’UE et l’OTAN. De l’autre côté, Moscou ne cesse de répéter la nécessité de maintenir l’intégrité du pays. La Russie a en effet davantage intérêt à ce que les régions de l’Est, sous un statut ou un autre, reviennent dans un ensemble ukrainien, afin que ces populations participent à l’élaboration de l’ordre du jour politique national.

Concernant le Mistral, il me semble que Vladimir Poutine ne souhaite pas, à ce stade, mettre la France en difficulté. Les Russes savent très bien que les décideurs français désirent livrer les Mistral, mais ils comprennent également la position française qui conditionne leur livraison au respect des accords de Minsk. Notons qu’on ne parle plus de la Crimée. Le vrai thème de la rencontre était l’Ukraine, et la partie russe ne tenait pas à refroidir les rapports en relançant le sujet fâcheux et bien trop connu des Mistral.

Enfin, le Kazakhstan a su une fois de plus user de sa position particulière d’État indépendant à la politique étrangère très équilibrée. Le président Noursoultan Nazarbaïev a la confiance des Russes, des Occidentaux et des Chinois, ainsi que l’autorité nécessaire pour faire passer des messages. Sans oublier que le pays est également touché par les répercussions économiques liées aux sanctions et contre-sanctions, et n’a aucunement intérêt à ce que la confrontation russo-occidentale se poursuive.

Propos recueillis par Thomas Gras

Cette visite ne constitue pas un tournant dans les relations Russie-Occident

Evguenia Obitchkina, professeur  à l’Université des relations internationales de Moscou (MGIMO), directrice du programme Sciences-Po – MGIMO

Evguenia Obitchkina, professeur à l’Université des relations internationales de Moscou (MGIMO), directrice du programme Sciences-Po - MGIMO
Evguenia Obitchkina, directrice du programme Sciences-Po – MGIMO

Je ne dirais pas que la rencontre entre le président Vladimir Poutine et son homologue François Hollande ait été secrète. Toutefois, ces pourparlers ont été organisés dans l’urgence, et il a fallu une vraie volonté politique de la part du leader français pour qu’ils aient lieu. Même si, à mon avis, cette rencontre est le résultat d’une démarche réciproque des diplomaties russe et française afin de sortir la Russie et l’Europe de l’impasse où elles se trouvent.

C’est le président kazakhstanais Noursoultan Nazarbaïev qui a servi de médiateur dans l’organisation de l’entrevue. Et ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le Kazakhstan sert d’intermédiaire : Astana avait accueilli le sommet de l’OSCE en décembre 2010, après onze ans de rupture entre l’Est et l’Ouest, suite au positionnement de la Russie contre les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie en 1999. Le président Nazarbaev entretient en outre des rapports très étroits avec Vladimir Poutine, du fait de l’appartenance de son pays à l’union douanière et économique eurasiatique.

François Hollande, face à la rupture du dialogue privilégié qu’entretenaient Vladimir Poutine et Angela Merkel, essaie aujourd’hui de résoudre la crise ukrainienne au nom de toute l’Union européenne.

Pourtant, je ne pense pas que cette visite du 6 décembre constituera un tournant dans les relations Russie-Occident. Pour moi, la rencontre entre les dirigeants occidentaux en Normandie, en juin 2014, à l’occasion des célébrations du débarquement allié a été bien plus décisive. Cette invitation du président Hollande avait sorti Vladimir Poutine de l’isolation temporaire où il se trouvait alors après le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie. Et la Russie a été invitée en sa qualité de pays ayant combattu le fascisme aux côtés de la France, de la Grande Bretagne et des États-Unis : il s’agissait d’un message fort de la part de François Hollande que de rendre justice à l’Union soviétique.

Pour autant, malgré les nombreuses rencontres qui ont suivi au plus haut niveau, notamment celle du G20, cela n’a pas abouti. Les résultats de ces entrevues entre dirigeants ne dépendent pas uniquement de la volonté personnelle d’Hollande ni de Poutine – tout repose sur comment, quand et à quelles conditions sera résolue la crise ukrainienne.

Propos recueillis par Vera Gaufman

Le Kazakhstan ne peut être qu’opposé à une partition de l’Ukraine

René Cagnat, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des questions centrasiatiques

René Cagnat, chercheur associé à l'IRIS.
René Cagnat, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des questions centrasiatiques

Le Kazakhstan a certainement joué un rôle dans la rencontre entre François Hollande et Vladimir Poutine. Le président kazakhstanais Noursoultan Nazarbaïev a probablement facilité l’entrevue, apporté son soutien et, le cas échéant, transmis des messages. Il devait également être au courant de la visite de François Hollande à Moscou, et avait sans aucun doute donné son accord pour un départ anticipé. Certains disent que le vol a été détourné sur Moscou au dernier moment mais je n’y crois pas. Un avion présidentiel a un plan de vol, guère soumis à des modifications de dernière minute.

Le président kazakhstanais, qui est un grand ami de Vladimir Poutine, pourrait d’ailleurs jouer un rôle dans la résolution du conflit ukrainien à l’avenir. Le président russe respecte énormément son homologue kazakhstanais car il considère que celui-ci fait partie de l’« ancienne génération » et a eu des idées fondamentales. N’oublions pas que c’est Nazarbaïev qui avait le premier, lors d’une conférence à Moscou en 1993, proposé l’idée de l’Union eurasiatique.

Le Kazakhstan pourrait également offrir des possibilités diplomatiques plus neutres que celles qu’assure Minsk, alignée sur la position de Poutine, et exercer un contrôle plus strict sur ses ressortissants russes et cosaques engagés parmi les rebelles du Donbass.

Par ailleurs, la position du Kazakhstan dans la crise ukrainienne est évidente, car sa situation ethnographique est comparable à celle de l’Ukraine. Le Kazakhstan ne peut être qu’opposé à une partition de l’Ukraine : l’accepter serait du suicide, vu que la population russe est majoritaire dans le nord du pays. Sur les trois questions sur lesquelles le Conseil de sécurité des Nations unies doit statuer, la position du Kazakhstan est claire : la république est contre une partition de l’Ukraine, pour une solution fédérale et contre l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.

Ce rôle positif du Kazakhstan dans la rencontre entre François Hollande et Vladimir Poutine a contribué à accroître la stature de Nazarbaïev et de sa diplomatie. Et si la situation devait se tendre dans les semaines qui viennent, ce qui n’est pas exclu, Nazarbaïev pourrait intercéder auprès de Poutine au profit des Français et des Allemands, censés se trouver dans le même camp.

Propos recueillis par Manon Masset

Ce n’est pas cette halte à l’aéroport de Moscou qui va tout régler instantanément

Thierry Mariani, député des Français de l’étranger 

Thierry Mariani, député des Français de l’étranger. Crédits : thierrymariani.com
Thierry Mariani, député des Français de l’étranger. Crédits : thierrymariani.com

Je constate que sur le dossier de la livraison des Mistrals, on n’a strictement rien de nouveau. Tout ce qu’on peut dire de cette rencontre est que les responsables impliqués ont au moins commencé à se parler directement, et plus seulement par téléphone.

Les négociations vont bientôt reprendre à Minsk. Je veux croire qu’une issue est possible en Ukraine, mais chaque mort supplémentaire est une chance de moins d’obtenir un accord réel sur la situation. Nous sommes désormais à plus de 3 000 morts dans les régions de l’Est, c’est à dire qu’on peut vraiment parler de guerre civile et qu’il faut arrêter de parler d’« opération anti-terroriste » ! À mon avis, la solution est essentiellement dans le pays même : les premières mesures adoptées suite au renversement de Ianoukovitch [le Parlement ukrainien a voté l’abolition du statut de langue régionale protégée pour le russe le 23 février 2014, ndlr] ont constitué une provocation pour une partie du pays. Et aujourd’hui, M. Porochenko et son Premier ministre doivent montrer qu’ils sont capables de rassembler leur pays et de proposer une solution grâce à laquelle l’Est du pays se sentira en sécurité au sein de l’État ukrainien.

La Russie a accepté le rattachement de la Crimée à son territoire suite à un référendum, mais elle n’a jamais cherché à rattacher les provinces de Donetsk et de Lougansk, montrant ainsi qu’elle n’a pas de volonté annexionniste quant à ces zones.

Pourtant on observe en France, depuis deux ou trois mois, un déferlement antirusse un peu primaire. Mais je pense qu’aujourd’hui, chacun se rend compte que les sanctions adoptées contre la Russie ne feront absolument pas évoluer la situation internationale, et qu’elles commencent déjà à peser sur l’économie française. Dans quelques mois, il faudra décider si ces sanctions doivent ou non être reconduites. Et je pense qu’actuellement, tout le monde cherche une porte de sortie honorable. La France peut y contribuer, mais vous connaissez le proverbe : une hirondelle ne fait pas le printemps. Ce n’est pas cette halte à l’aéroport de Moscou qui va tout régler instantanément. Pour le moment, il faut attendre la suite.

Propos recueillis par Rusina Shikhatova

11 commentaires

  1. C’est toujours difficile de commenter sur des sujets aussi profond que les sentiments et les émotions mais il y a tout de même un lien, le besoins de gémir et se plaindre en groupe, la victimisation collective la masochisme et le besoin suprême de trouver des coupables.

  2. Il y a surtout des espoirs de paix, meme si cela ne fait pas l’affaire de tous. En tout cas, concernant tous ceux qui ont contribue a cet entretien, ainsi que ceux qui l’ont commente (particulierement M.Mariani) et explique dans cet article je dis BRAVO!

  3. Les russes aiment la France , plus qu’ aucun autre état occidental . ne l oubliez pas . réfléchissez un peu , imaginez que ce soit encore sous le joug communiste , vous pensez que les US l aurait ( ouverte ) bien sur que non . la France à plus d intérêts économique avec ce grand pays que les autres . il ne faut pas oublier aussi que la Russie à plus de richesse ( encore inexploités ) dans son sol que n importe quel autre état . De plus culturellement ils sont très proche de nous , que des mentalités surtout Américaines ( ou il ne vive que par le fric ) , c est pas notre en France , et espérons que l on entre pas dans le jeu des Banques .

  4. Je vous recommande de voir la conférence de François Asselineau: L’europe c’est la guerre sur le site de l’Union Populaire Républicaine (UPR): https://www.upr.fr/conferences/leurope-cest-la-guerre-2
    C’est très instructif sur la géopolitique passée et actuelle et bien sûre, on y parle des relations franco-russes. Voir aussi L’histoire de France et toutes les autres conférences de M. Asselineau.

  5. Le peuple Russe est un peuple courageux et la situation actuelle est une énième tentative des Etats-Unis pour nuire à la Russie . Je me sent et comme beaucoup de Français plus proche d’un citoyen Russe que d’un citoyen Américain culturellement parlant ( et sur beaucoup d’autres sujets ).
    L’Europe donne une bien piètre image , vulgaire caniche des Etats-Unis ….
    Courage au peuple Russe .

    A quand un Printemps Américains ???

  6. Je partage tout à fait l’avis de Mme Evguenia Obitchkina, et je suis « fier » de l’attitude du Président Hollande vis à vis de la Russie, tout en souhaitant que ce grand pays puisse sortir « par le haut » de la crise économique qu’il traverse (et dont la crise monétaire aiguë que traverse le rouble n’est qu’une manifestation conjoncturelle); la Russie ne doit plus compter, pour se développer et augmenter le bien-être de sa population (laissons de côté les oligarques) sur la seule exportation de ses ressources naturelles; ce pays peut très bien « fabriquer » (i.e. produire) une très grande proportion des marchandises qu’il importe d’Europe et encore plus (à très bas coûts) de la Chine, des produits de consommation et des machines de très bonne qualité et se « ré-industrialiser », comme nous devons le faire nous aussi en Europe du Sud. Autrement dit, la Russie devrait se proposer de (re) mettre au travail productif les cohortes de travailleurs potentiels sous-employés ou inemployés qui ne demandent que cela et ne sont pas responsables de la mauvaise organisation du système productif.
    La France a toujours été un pays « allié et ami » de la Russie depuis le déclenchement de la première guerre mondiale, ce qui n’a pas été la cas de l’Allemagne (c’est un euphémisme) et le Président Hollande est porteur de cette amitié…mais les « évènements » de Crimée et de l’Est de l’Ukraine et leurs conséquences rendent compliqué la réactivation indispensable de cette relation de long terme…Au niveau de la coopération académique dont nous sommes porteurs (dans notre Association), il faut coûte que coûte tout mettre en oeuvre pour que les universitaires de bonne volonté qu’elle réunit oeuvre dans ce sens…

  7. je crois durant la 2guerres mondiale, nous étions unis pour le meilleur et pour le pire!!!!! nous devons nous tendre la main ,pour un avenir pour la jeunesse des 2 PAYS, ne pas oublier que nous sommes au 21emes siécles tout à tellement changé!!!!! scéller une grande amitié, voila l’avenir!!!!!

  8. nous devons nous Français faire en sorte de se tendre la main, car nous avons aussi une histoire de la 2émes guerre mondiale!!!!! et le 21emes siecles doit
    encore plus nous rapprocher suite aux événements qui se passent dans le monde!!!!!! la RUSSIE et un grand pays ne jamais l’oublier!!!!!

  9. vu la situation très tendue avec ce flot humain de syrien en EUROPE, nous devons être prudent pour la suite!!!!! aussi nous devons avec la Russie qu’il soit
    fait une réunion avec notre gouvernement Hollande pour parer a toute éventualité, et rester maître de nos pays respectif sans les conseils des américains.

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