Le nationalisme indien au secours de la Russie

La visite de Vladimir Poutine en Inde, le 11 décembre, s’inscrit dans la continuité du virage oriental amorcé par la Russie : Moscou non seulement renforce les liens avec ses vieux amis, mais entreprend également l’établissement d’un nouvel ordre mondial. La Russie et l’Inde, déjà partenaires au sein des BRICS, le seront de nouveau dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), l’an prochain. Le triangle Moscou-Pékin-Delhi est désormais un élément de géopolitique mondiale à ne pas négliger.

La visite de Vladimir Poutine en Inde. Crédit : kremlin.ru
La visite de Vladimir Poutine en Inde. Crédit : kremlin.ru

Les accords conclus lors de cette visite – qui concernent des projets militaro-industriels, la construction d’une série de centrales nucléaires et des livraisons de gaz russe – consolideront bien entendu les relations entre les deux pays. Le Premier ministre indien Narendra Modi a une nouvelle fois qualifié la Russie d’ami très proche et de partenaire stratégique privilégié. Dans une déclaration commune intitulée « Plan de renforcement du partenariat russo-indien pour la prochaine décennie », MM. Poutine et Modi soulignent qu’il est temps d’élargir significativement la coopération bilatérale et de faire passer l’amitié unissant les deux puissances à un niveau supérieur – ce qui est particulièrement notable dans la période actuelle de restructuration profonde du système mondial.

Si les relations entre la Russie et l’Inde sont stables depuis plus de 50 ans, cette rencontre au sommet était cruciale, sachant que la passation de pouvoir qui a eu lieu à Delhi il y a six mois a alimenté de nombreuses spéculations quant à l’avenir de ces rapports.

Et l’intensification récente de la coopération militaro-technique entre les États-Unis et l’Inde n’avait fait qu’attiser le débat. Les États-Unis ont en effet devancé la Russie pour la première fois en tant qu’exportateur d’armes vers l’Inde – même si Delhi reste le premier client étranger de l’industrie russe de la défense, Modi ayant d’ailleurs souligné à dessein que la Russie demeurait « notre partenaire le plus important dans les domaines de la défense et de la sécurité ». À la veille même de cette visite du président russe, les experts de la filiale moscovite du Centre Carnegie expliquaient au journal The Christian Science Monitor qu’actuellement, la Russie avait davantage besoin de l’Inde que l’inverse.

« De nombreux Russes voient l’Inde comme un acteur de second rang – ce qui est insensé quand on considère la superficie et l’importance de ce pays, estime Dmitri Trenine, directeur du centre américain Carnegie de Moscou. Sous Modi, l’Inde réévalue ses relations étrangères, et elle semble prête à faire une croix sur celles qui ne fonctionnent pas. Le danger serait que l’Inde ne se lasse de l’attitude désuète de Moscou à son égard et ne se mette à regarder ailleurs. »

Ces suppositions relèvent moins de l’invention pure que d’une lecture intentionnellement déformée des faits, visant à prouver que, dans le conflit avec l’Occident, la Russie ne peut pas compter sur le renforcement de ses relations avec l’Est. Selon cette interprétation, les habiles Chinois et Indiens auraient l’intention de profiter de la situation pour obtenir de Moscou toutes sortes de concessions et, premièrement, une réduction des prix des ressources énergétiques.

Pourtant, tous les gestes du nouveau Premier ministre Modi affirment le contraire : l’Inde souhaite bien se rapprocher davantage de la Russie, et ce autant en renforçant les relations bilatérales qu’en intensifiant les actions communes sur la scène internationale. Le responsable politique indien a en outre affiché cette position immédiatement après sa prise de fonctions : en déclarant à Vladimir Poutine, au Brésil, que « si l’on demandait à n’importe quel Indien qui est le meilleur ami de son pays, chaque citoyen, chaque enfant répondrait : la Russie ! Cette dernière a en effet manifesté un soutien inconditionnel à l’Inde, dans tous les moments difficiles. »

Cette déclaration n’était pas une simple marque de politesse, elle reflète l’opinion réelle des Indiens sur la Russie – nous avons effectivement soutenu ce pays lorsqu’il a traversé des épreuves, et les gens ne l’ont pas oublié. Si l’Inde a longtemps été gouvernée par des membres de la famille Nehru-Gandhi, du Congrès national indien (INC), les nationalistes du parti Bharatiya Janata Party (BJP), dirigé par Modi, ont également toujours été partisans du rapprochement avec la Russie. Et de profonds changements s’opèrent dans le pays depuis l’arrivée au pouvoir de ce dernier. Ce nationaliste et conservateur pragmatique, par ses idées, est bien plus proche de Poutine que de l’élite anglo-saxonne.

Qui plus est, pendant une grande partie des treize années où il a été ministre en chef de l’État indien du Gujarat, Modi se trouvait sous le coup de sanctions américaines (appliquées pour « ne pas avoir aidé les musulmans » lors d’affrontements interreligieux ayant secoué l’État). Et il s’est rendu en Russie à plusieurs reprises.

La visite de Vladimir Poutine en Inde. Crédit : kremlin.ru
La visite de Vladimir Poutine en Inde. Crédit : kremlin.ru

La délégation russe comptait d’ailleurs son « propre » Modi : Sergueï Axionov, président de la Crimée, également visé par les sanctions. La présence de ce dernier montre on ne peut plus clairement ce que Delhi pense des sanctions occidentales contre la Russie. Les médias ukrainiens ont d’ailleurs, comme à leur habitude, tenté de fabriquer de toutes pièces une « nouvelle preuve de l’humiliation de la Russie » : Narendra Modi n’a pas accueilli Vladimir Poutine à l’aéroport de New Delhi, alors qu’il l’aurait fait lors des visites récentes de Barack Obama et de Xi Jinping.

Les opposants au régime de Poutine se sont empressés de diffuser cette « information » sur le Net – sans s’inquiéter le moins du monde de s’assurer de sa fiabilité. En réalité, Barack Obama ne s’est pas rendu en Inde depuis que Narendra Modi y est Premier ministre, et si le président chinois a effectivement été accueilli à son arrivée à l’aéroport de Gujarat, l’État natal de Modi, par un grand nombre d’Indiens, le Premier ministre n’en faisait pas partie. Xi Jinping y effectuait pourtant une visite d’État, la plus prestigieuse qui soit, alors que le président russe ne s’y rendait cette fois-ci qu’en visite officielle.

Il se trouve que Vladimir Poutine et Narendra Modi se sont rencontrés en 2000. Lors de la visite à Moscou du Premier ministre indien de l’époque, Atal Behari Vajpayee, Narendra Modi, alors secrétaire général du BJP dans l’État du Gujarat, faisait partie de la délégation indienne. Pourtant, Poutine ne semble pas se rappeler que ce membre de la délégation, loin d’être le le plus important, lui avait tout de même été présenté. Interviewé par un média indien à la veille de sa visite, le président russe a en effet déclaré avoir fait la connaissance de Modi cet été, au Brésil, en marge du sommet des BRICS. Néanmoins, jeudi 11 décembre à Delhi, au terme des négociations, Poutine a noté, en présence de Modi, que ce dernier avait mentionné sa visite en Russie en 2000 :

« J’aimerais souligner que c’est effectivement depuis ce moment-là que Monsieur le Premier ministre et moi nous connaissons, et je suis ravi que notre coopération puisse se poursuivre alors qu’il occupe sa nouvelle fonction de chef du gouvernement indien. »

Les relations personnelles entre Poutine et Modi ont toutes les chances de devenir plus étroites que les simples contacts cordiaux qui s’étaient établis entre le président russe et les dirigeants de l’INC – Sonia Gandhi et Manmohan Singh, prédécesseurs de Modi à la direction de l’État indien. La première, Italienne de naissance et devenue chef de la plus influente famille d’Inde, ne s’est jamais réellement affirmée dans son rôle de « dirigeante de l’ombre » de l’Inde ; quant au second, économiste intelligent et expérimenté âgé de 82 ans (et qui n’est pas de confession hindoue), il n’était pas de ces dirigeants qui se suffisent à eux-mêmes. Mais Modi affiche une tout autre façon de gouverner.

Il mise sur les sentiments nationalistes des Indiens (y compris en minimisant l’importance de la langue anglaise et de l’influence anglo-saxonne sur l’élite) et souhaite construire « une société juste », d’où la nécessité de moderniser en profondeur l’économie indienne et, plus précisément, « la puissance nationale globale » – tous éléments qui rapprochent Delhi et Moscou. La seule chose que la Russie ne puisse pas offrir à l’Inde, ce sont de grands investissements (selon Modi, l’économie indienne aurait besoin de mille milliards de dollars). L’Inde bénéficie d’investissements japonais et chinois, mais l’économie ne peut se moderniser sans apport de ressources – et c’est là que la Russie pourrait avoir beaucoup à proposer à son vieux partenaire.

La visite de Vladimir Poutine en Inde. Crédit : kremlin.ru
La visite de Vladimir Poutine en Inde. Crédit : kremlin.ru

La construction d’une douzaine de nouveaux réacteurs, les livraisons de gaz liquéfié (et peut-être la construction d’un gazoduc par la suite) – tout cela pourrait non seulement créer les conditions propices à la montée en puissance de l’Inde, mais aussi augmenter considérablement les échanges commerciaux entre les deux puissances, qui s’élèvent actuellement à 10 milliards de dollars, un montant évidemment dérisoire pour elles.

Ces échanges sont en grande partie constitués des livraisons d’armes russes, secteur dans lequel on n’a pas à craindre la concurrence américaine. La Russie est en effet en mesure d’offrir à l’Inde davantage que de simples armes – il est question d’élargir significativement les projets communs dans le complexe militaro-industriel, en premier lieu dans la construction aéronautique et aérospatiale. On parle en outre d’élaborer et de produire en commun de nouveaux armements – ce que seuls des alliés peuvent se permettre.

Le plan adopté à Delhi le souligne plus d’une fois : l’amitié qui lie les deux pays repose sur une « confiance » totale – des mots qui sont loin d’être creux. C’est en effet aussi ainsi que sont décrites, depuis quelques années, les relations russo-chinoises, Vladimir Poutine et Xi Jinping ne se lassant pas d’insister sur le niveau de confiance sans précédent qui y prédomine. Bien entendu, la « confiance » concerne non seulement les échanges entre les puissances mais également les relations personnelles entre leurs dirigeants – élément essentiel sur la scène internationale si ces derniers veulent pouvoir mettre en place une politique commune de long terme.

De la même façon que la Russie et la Chine s’efforcent de déjouer les tentatives américaines visant à les entraver, ainsi que de priver progressivement les Américains de leur hégémonie mondiale et de les expulser de la sphère de leurs intérêts vitaux.

L’Inde, même si elle n’est pas perçue par les États-Unis comme une menace à leur projet global, a néanmoins subi à plusieurs reprises des pressions américaines, et se souvient parfaitement de la période coloniale britannique. Et si la civilisation indienne est largement tournée vers elle-même, cela ne signifie pas qu’elle ne soit pas prête à défendre un nouvel ordre mondial.

Comme le souligne leur déclaration commune, « la Russie et l’Inde œuvreront de concert à promouvoir un ordre mondial polycentrique et démocratique, fondé sur les intérêts communs de tous les États. Les deux pays s’activeront à démocratiser les institutions politiques, économiques, financières et sociales mondiales afin que celles-ci reflètent mieux les aspirations et les intérêts de tous les membres de la communauté internationale. »

La visite de Vladimir Poutine en Inde. Crédit : kremlin.ru
La visite de Vladimir Poutine en Inde. Crédit : kremlin.ru

Delhi a condamné les sanctions occidentales à l’encontre de Moscou : « La Russie et l’Inde s’opposent aux sanctions économiques, qui n’ont pas été avalisées par le Conseil de sécurité de l’ONU. » Moscou a également promis de soutenir l’Inde au Conseil de sécurité, où cette dernière souhaite obtenir le statut de membre permanent – ce qui s’inscrit aussi, évidemment, dans un processus de démantèlement de l’ordre mondial américain et une transition vers un monde basé sur l’équilibre entre les intérêts de ses principales civilisations.

Les deux parties ont enfin affirmé leur intention de poursuivre leur coopération étroite au sein de l’ONU et de l’OCS ainsi qu’avec les autres pays BRICS, soulignant que « dans les conditions actuelles difficiles, il est plus que jamais primordial de coopérer activement au sein de ces organisations ». L’an prochain, l’Inde deviendra membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai, qui sera déjà la deuxième structure où la Russie, la Chine et l’Inde joindront leurs efforts pour transformer l’ordre mondial.

Pour que le triangle Moscou-Delhi-Pékin perdure, il est crucial de normaliser les relations sino-indiennes, ce à quoi MM. Modi et Jinping travaillent d’arrache-pied. La visite du président chinois à Delhi en septembre a confirmé ces intentions des deux voisins. Les deux grandes civilisations antiques n’ont pas de différends insurmontables. La principale pierre d’achoppement est le litige entourant les territoires himalayens, qui a d’ailleurs déclenché une guerre en 1962.

Mais ce problème remonte à la domination britannique de l’Inde, lorsque Londres, en traçant arbitrairement les frontières de sa colonie, a empiété sur un Tibet qui se trouvait depuis longtemps dans l’orbite chinoise. Aujourd’hui, alors que les deux pays asiatiques sont devenus des puissances mondiales fortes et réellement autonomes, il serait malavisé de leur part de se disputer pour une région montagneuse inhabitée – d’autant plus qu’elles pourraient ainsi faire le jeu des anciens colonisateurs et des nouveaux mondialisateurs.

En consolidant ses relations avec la Chine et l’Inde et en instaurant une coopération trilatérale sur la scène internationale, Moscou contribue à accélérer la venue du jour où l’Himalaya rapprochera plutôt qu’elle ne séparera deux civilisations antiques. Voire trois – car le projet eurasien de la Russie la tourne précisément vers l’Himalaya.

C’est pour cette raison qu’il est important que des liens personnels étroits unissent Vladimir Poutine, Narendra Modi et Xi Jinping – trois dirigeants forts, trois authentiques nationalistes, trois représentants des principales civilisations eurasiennes.

Moscou et New Dehli ont signé le 11 décembre un accord de coopération nucléaire civile prévoyant la livraison sur vingt ans de douze réacteurs nucléaires par la compagnie russe Rosatom. Les deux pays doivent également conclure d’autres accords sur l’exploration et la fourniture de pétrole et la livraison de diamants russes à l’Inde. La Russie et l’Inde envisagent encore de développer des avions de chasse de cinquième génération, des appareils de transport de troupes et un hélicoptère de pointe.

1 commentaire

  1. de toute façon le mondeet sous perfusion , notre pays la FRANCE avec l’europe et l’euro et bien en mauvaise posture, les denrées alimentaires les prix grimpent à une vitesse grand V, le pouvoir d’achat des ménages ouvriers dégringoles de la même façon, bravo l’europe de l’argent pour les plus riches et avec en plus les américains qui en remettent une couche!!!!!

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