Damir Mouratov : « Ma Sibérie est dans ma tête »

Damir Mouratov habite à Omsk, ville d’un million d’habitants du Sud de la Sibérie. Autour de sa petite maison en bois, s’étend une zone industrielle grise et morne, mais dès qu’on entre dans sa cour, on est submergé par un bain de couleurs vives et éclatantes. Ici, l’artiste crée son monde à lui, fait de vieilles théières, de lampes indiennes et de tasses brisées. Le journal Siburbia.ru a interrogé Damir Mouratov sur sa relation à la Sibérie et à Dostoïevski. Récit à la première personne.

Damir Mouratov. Crédit : Archives personnels.
Damir Mouratov.

Sur la Sibérie, il n’y a que des clichés et des stéréotypes. Ma Sibérie, à moi, elle est dans ma tête : c’est là qu’elle commence et c’est là qu’elle s’arrête. Vous dites qu’Omsk est une ville déprimante ? Je ne crois pas. Moi, en tout cas, je me suis réconcilié avec cette ville, elle a son charme, son passé, ses squelettes dans le placard. Je ne vis pas par Omsk, mais par les relations que j’entretiens avec elle.

Je pense qu’un homme passe sa vie à se battre pour son paysage – pour ce qu’il voit depuis sa fenêtre. Moi, autour, je n’ai que des immeubles gris : je n’ai pas eu la chance de naître en Toscane ou dans le Caucase Nord. Et donc, je construis mon paysage moi-même. Chaque matin, je sors de chez moi avec mon café et je regarde avec plaisir le raisin sauvage qui pousse dans ma cour. Je pense que toute l’histoire de l’humanité peut se résumer à une lutte pour le paysage. Vous le savez bien : s’il n’y a jamais eu de guerres dans la région de Tchoukotka, c’est qu’il ne s’est jamais trouvé suffisamment de gens prêts à se battre pour son paysage. Mais prenez l’histoire de l’Italie – elle a de tout temps été le théâtre de guerres. Certes, le paysage de Sibérie laisse à désirer, surtout à Omsk – mais malgré tout, nous arrivons à vivre ici !

Pour s’identifier avec sa ville, il faut pouvoir la voir d’en haut et en comprendre les dimensions. À Omsk, c’est difficile : ici, le regard de l’homme se heurte toujours au mur de l’immeuble voisin – quelle joie de vivre peut-on imaginer dans ces conditions ? Omsk rend votre perception des choses un peu psychédélique. C’est pour ça qu’elle a vu naître Igor Letov (rockeur russe culte, fondateur du groupe Grajdanskaïa Oborona), Arkadi Koutilov ou Leonid Martynov (poètes). Je suis persuadé qu’Omsk fonctionne comme un entonnoir : personne ne sait rien sur nous, mais nous, savons tout sur tout. Le plus important, c’est de ne pas avoir de mépris – c’est un sentiment destructeur. Il faut, au contraire, s’occuper de création.

Ça ne veut pas dire qu’il faille sortir dans la rue avec un balai, ce n’est pas nécessaire – il suffit de comprendre que ta ville t’appartient. Nous devons nous battre non seulement pour le paysage, mais aussi pour nos libertés civiles, un peu comme le font déjà les habitants de Novossibirsk. Nous devons nous rendre compte que c’est aussi dans cette ville que vivront nos enfants et nos petits-enfants. Vous savez, les gens d’Omsk ont souvent l’impression de ne vivre ici que temporairement. Moi, pour améliorer mon paysage, je tâche de travailler avant tout sur l’évolution de mon esprit.

Choisir sa façon de vivre

Notre société sera enfin normale le jour où chacun saura qu’il peut choisir sa façon de vivre, et que personne n’a le droit de condamner ses choix. Souvent, les gens sont agressifs simplement parce qu’ils n’ont pas trouvé leur vocation. S’ils faisaient dans la vie ce qu’ils aiment vraiment, ils ne perdraient pas leur temps à écrire des commentaires sur Internet. Mais l’humain éprouve souvent un sentiment de vide et, par ignorance, il ne sait pas comment le combler. Il faut se cultiver dans la vie, car l’ignorance est mère de tous les maux. Et aussi, souvent, les gens n’arrivent pas à trouver leur voie parce que l’État ne le veut pas. L’État a besoin de petits rouages, de petits employés de bureau qui ne sortiront jamais du cadre établi. Ce n’est ni bien ni mal – c’est le monde qui est ainsi fait. Nous sommes aujourd’hui à un tournant de l’Histoire, nous passons au XXIe siècle et nos valeurs anciennes perdent de leur actualité. Certains acceptent le progrès, d’autres fuient dans leur propre réalité. Mais le plus important reste de s’instruire. Et de comprendre que le monde est beau.

Je suis né à Tobolsk, tous mes ancêtres sont de Sibérie. Dostoïevski ? Oui, il a vécu à Omsk, il est lié à cette ville. C’est ici qu’il a écrit ses Souvenirs de la maison des morts. Mais malgré tout cela, je ne suis pas fan. Je n’ai jamais vécu dans une petite pièce de l’avenue Liteïni [allusion à un personnage de Dostoïevski, angoissé, contraint de vivre dans un petit débarras, avenue Liteïni, ndlr]. Je n’ai jamais compris l’angoisse existentielle de Dostoïevski. Je comprends qu’il soit apprécié en Europe – ils sont tous un peu freudiens là-bas, mais moi, alors, pas du tout. Il y a un récit de Dostoïevski que j’aime beaucoup, pourtant : L’Arbre de Noël.

Parmi les peintres, j’aime énormément Goya. J’apprécie aussi l’artiste américain Jimmie Durham, il est indien. J’aime les artistes britanniques Anish Kapoor, Damien Hirst et tout le Young British Art. Chez les Russes, j’adore notre artiste d’Omsk Nikolaï Yakovlevitch Tretiakov, c’est réellement un grand talent. Moi, je ne me considère pas comme un artiste. Je ne me considère comme personne en fait – ça ne m’intéresse pas. Pour tout dire, voilà bientôt une semaine que je ne fais rien. Je ne suis pas un idiot heureux, non, n’allez pas vous mettre ça en tête – simplement, j’aime la vie, et c’est tout. Je me réveille le matin, je me fais du café et je vais contempler mon étang et ses huit lotus. C’est vrai, ils sont en plastique, mais ils me font triper [Damir Mouratov a dans sa cour une baignoire avec des lotus en plastique, ndlr]. Et puis, je reçois des amis, on discute, on rigole. Puis, je prends mon déjeuner. Le soir, il y a encore des amis qui viennent. Puis, je dîne et je vais me coucher. Je fais de beaux rêves. C’est bien, pas vrai ?

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