Moscou – Allemagne : espoirs brisés

« Les agissements de la Russie mettent en péril la paix en Europe », a déclaré Angela Merkel le 17 novembre dernier à Sidney. Son discours virulent à l’égard de Moscou n’a fait que confirmer ce qui semblait clair depuis déjà un moment : les relations russo-allemandes se sont sensiblement détériorées sous l’effet de la crise ukrainienne, et rien ne laisse augurer, pour l’heure, d’une prochaine amélioration. Le chercheur russe Maxim Sokolov analyse, dans son billet pour la revue Expert, pourquoi la Russie a perdu l’Allemagne.

La rencontre de Vladimir Poutine et Angela Merkel à Saint-Pétersbourg, en juin 2013. Crédits: kremlin.ru
La rencontre de Vladimir Poutine et Angela Merkel à Saint-Pétersbourg, en juin 2013. Crédits: kremlin.ru

Certes, voilà déjà un moment que la Russie entretient des relations peu cordiales avec les États-Unis et la Grande-Bretagne, et la crise ukrainienne n’a fait que les détériorer davantage. Il n’y avait là, pour Moscou, rien d’étonnant. Les mauvaises surprises sont venues de là où on les attendait le moins, notamment de Berlin.

On se souvient que les relations de la Russie avec l’Allemagne et d’autres pays d’Europe continentale – exception faite de la Pologne et des pays Baltes – étaient plutôt bonnes, et Moscou était en droit d’espérer qu’ils occuperaient, dans le conflit ukrainien, une position de neutralité. Et ce, pour un certain nombre de raisons : les élites d’Europe continentale n’ont jamais réellement apprécié les expériences américaines sur « l’extension de la démocratie dans le monde », pas plus qu’elles n’approuvaient l’idée d’un nouvel élargissement possible de l’UE (car n’est-ce pas pour intégrer un jour l’UE que l’Ukraine a destitué son président ?). Enfin, l’importance de la Russie en tant que partenaire commercial n’a jamais été remise en question pour l’UE, et, en temps de crise économique, l’Europe n’aurait pas risqué de freiner ses échanges commerciaux avec elle… Du moins, c’est ce qu’on espérait à Moscou.

Ces espoirs étaient partiellement justifiés – un certain nombre de leaders européens ont réagi à la crise ukrainienne précisément comme Moscou le prévoyait : tout en adhérant à la rhétorique belliqueuse de Washington, ils ont mis très peu de zèle à l’appliquer en pratique. En revanche, Moscou s’est trompée dans ses calculs – et gravement – sur l’Allemagne. Berlin a pris dans le conflit ukrainien une position clairement pro-américaine, qui se rapproche même de celle de la Grande-Bretagne, alliée fidèle des États-Unis.

La force de la solidarité atlantiste manifestée par la chancelière Angela Merkel est tellement impressionnante qu’elle a même fait naître plusieurs hypothèses conspirationnistes. Certains ont supposé l’existence d’un pacte, selon lequel la candidature d’un chancelier allemand doit absolument être approuvée par Washington. D’autres se sont rappelés l’affaire de l’or allemand, que Berlin ne parvient toujours pas à récupérer à Fort Knox. On a aussi évoqué la possibilité que Washington possède – et menace de dévoiler – des informations compromettantes sur Merkel, datant de l’époque de la RDA…

On peut supposer ce que l’on voudra, mais force est de reconnaître que Merkel n’est pas la seule, en Allemagne, à s’opposer à Moscou : la chancelière est largement soutenue par les élites politiques de son pays. Certes, les marchands protestent, mais leur voix se fait de moins en moins audible dans la masse de ceux qui approuvent largement la position de Berlin. En Allemagne, on va déjà jusqu’à dire sur la Russie des choses qui, hier encore, auraient été tout bonnement inimaginables. Ainsi a-t-on entendu M. Jauch, animateur d’un talk-show sur ARD, la principale chaîne de télévision allemande, déclarer ceci : « Avec l’URSS, on pouvait au moins espérer que le problème de ses dirigeants se résoudrait un jour de façon purement biologique. Mais Poutine est relativement jeune, dynamique. Il tient encore en selle. Qu’en pensez-vous, combien de temps lui reste-t-il ? »

Malgré tout ce que l’on peut dire de la propagande télévisuelle russe, on imagine mal un Soloviev [célèbre journaliste russe de la télévision d’Etat, ndlr] en train de se demander publiquement dans combien de temps Mme Merkel va rendre l’âme… Mais il est tout aussi difficile d’imaginer que M. Jauch et tous les autres – députés, ministres et professeurs – lancent leurs diatribes à l’égard de la Russie sous une quelconque menace de dévoilement d’informations compromettantes les concernant. Il serait plus sensé de chercher au phénomène une explication non-conspirationniste.

On pourrait par exemple supposer que l’Allemagne vire vers l’atlantisme du fait de sa position dominante incontestable en Union européenne. L’hégémonie allemande est absolue depuis déjà plusieurs années, l’Allemagne dirigeant de main de maître toutes les provinces européennes – si vous avez des doutes là-dessus, demandez aux Grecs ce qu’ils en pensent.

L’élargissement de l’UE vers l’Ukraine aurait pu paraître insensé, s’il ne s’inscrivait pas aussi bien dans la logique de la nouvelle tentative de Drang nach Osten (Marche vers l’Est), que l’Allemagne a entreprise. Un vélo qui s’arrête en marche, tombe. Berlin ne pouvait pas admettre que le vélo de l’UE tombe, car avec lui, c’est son hégémonie toute entière qui pouvait s’écrouler. Dans le même temps, Vladimir Poutine n’avait pas non plus le choix. S’il n’avait pas bloqué le vélo occidental à ses frontières, où celui-ci serait-il allé par la suite ?

Si l’Allemagne avait adopté une position neutre quant à l’affront fait à la Russie en Ukraine, elle aurait reconnu par là que la suprématie politique de la Russie était égale à la sienne. Ce qui aurait inévitablement contraint Berlin à réviser sa Ostpolitik, purement expansionniste au cours des 25 dernières années. Et ce n’est pas un hasard si les Allemands commencent à s’inquiéter du sort de la Serbie, vers laquelle, de leur point de vue, la Russie tend déjà la main. [Lors de son discours à Sidney, Angela Merkel s’est inquiétée du fait que la crise ukrainienne puisse s’étendre à la Géorgie, la Moldavie, la Serbie et les autres pays balkaniques, ndlr]

Pour autant, l’arrière-garde de l’Allemagne n’est pas aussi solide et monolithique qu’il n’y paraît. Les eurosceptiques, représentés par un étrange amalgame entre extrême gauche et extrême droite, sont de plus en plus puissants, en Allemagne y compris. Dans cette situation, céder à la Russie sur la direction Est entraînerait la nécessité de mettre la main à la pâte en politique européenne intérieure. Ce que Berlin, manifestement, ne s’empresse pas de faire.

6 commentaires

  1. L’allemagne comme toujours joue sur plusieurs plans avec toujours une idee , je veu dominer, mais bon on connait la suite , l’histoire nous la deja montré et bon les russes sont les rois des echecs , ce n’est pas pour rien , on laisse venir tranquilement l ‘adversaire et a la fin de la partie c’est echec et mat pour qui? pour le plus malin!!!!!!!!

  2. Je suis effaree par la position de madame Merkel – qu’elle domine l’Europe c’est un fait – mais qu’elle s’accroche aux USA, je ne comprends pas –
    Elle ne fait pas tellement de comerce avec les USA – elle en fait avec ses partenaires europeens et la Russie – Où va-t-elle nous entrainer ?
    Heureusement la Russie de tout temps a tenu bon – bravo –

  3. Le gros tort de la Russie et de la France (qui occupait aussi une partie de Berlin) c’est d’avoir consenti à la réunification de l’Allemagne. Depuis l’unité allemande de 1871, ce pays cherche en permanence à dominer l’Europe.
    Il est inadmissible que l’Allemagne domine l’Europe et que la France avec ses dirigeants qui ne sont que des lâches et des vendus, s’aplatissent sous l’hégémonie allemande. L’UE non plus n’aurait pas du accepter d’intégrer l’Allemagne unie.
    L’expansionnisme allemand a déjà coûté très cher en vies humaines et particulièrement à la Russie. Il est vrai qu’à ce moment-là la Russie aussi était expansionniste, comme les USA qui le sont toujours et pire que jamais.Il y avait 3 pays expansionnistes, l’Allemagne, la Russie et les USA. Les USA et la Russie ont gagné la seconde guerre mondiale. Mais finalement la Russie a perdu face aux USA en 1989 et sans bataille.Gorbatchev est responsable. La Russie aurait pu faire sa contre-révolution sans rendre les armes, ni faire la réunification de l’Allemagne.

    Vladimir Poutine n’est pas assez retord pour les valets des USA. Mais comme le dit l’article, il n’avait pas le choix. Il a très bien fait de recueillir la Crimée. La Russie est le seul pays qui fait tout pour éviter la guerre, mais peut-être que ce ne sera pas possible et qu’il aurait fallu recueillir aussi les Novorossiyens qui ne demandaient que cela. La Douma lui avait donné pouvoir de le faire. Il ne faut jamais croire les Américains et leurs valets. En attendant les Novorossiyens meurent, souffrent et sont maltraités par les brutes de Kiev.

    J’ai honte de la position de la France avec les Mistrals et de son atlantisme et plus encore de sa soumission à l’Allemagne. Il nous faudrait un Poutine!

  4. La stratégie des USA est claire depuis le nuit des temps, ils veulent monopoliser le monde avec leurs valeurs et l’énergie. ils ne peuvent ou ne veulent pas admettre qu’il peut y avoir des pensées et de modes de fonctionnement différends.
    Une Europe faible et servile et une russie affaibli par les embargos et la baisse du pétrole, leur va très bien.
    Je ne sais pas comment, ils ont pu faire changer Merkel à ce point, mais il faut reconnaitre qu’ils sont forts.
    Les Russes appliquent une politique qui vaut ce qu’elle vaut et qui comporte certainement ses limites, je pense que les russes devraient communiquer à l’extérieur de leurs frontières beaucoup plus que ce qu’ils ne le font actuellement.
    Poutine a le peuple russe derrière lui, mais il ne peut pas se fâcher avec la terre entière et surtout avec l’UE.
    Espérons que le 6 décembre, Kiev et le Donbas trouveront un accord ce paix.

  5. Pas mauvaise la première partie de l’article, c’est après que le journaliste tombe dans le travers typique de ne chercher aucune explication en Russie, mais seulement en Allemagne. Et l’Ostpolitik ressort toute prête à resservir, bin voyons, vous en avez d’autres? Le caractère « hégémonique » de la domination allemande doit également être relativisé car sur le plan militaire il leur manque l’essentiel, la bombe et ses vecteurs.

    Peut-être bien qu’il faut y voir l’influence de Washington, mais après l’affaire Snwoden je doute que Mme Merkel ait eu à faire du zèle pour complaire à ses protecteurs d’outre)Atlantique.La vérité est qu’heureusement pour elle l’Allemagne n’est pas encore totalement gouvernée par les patrons, que Mme Merkel de par son passé est-allemand et allemand tout court n’a pas de raison particulière d’être russophile, que l’économie allemande a d’autres ressources que la Russie (la Chine, toujours la Chine et ses 8 pour cent de croissance), et que comme dit Poutine a dit y a pas longtemps (il aurait mieux fait de se taire ce jour-là…) que l’Allemagne devait cesser d’être complexée dans sa politique extérieure elle s’est sentie en confiance.

    L’article dit qu’il y a des opposants à cette politique en Allemagne mais il y a bien davantage de sympathisants LGBT et d’écolos là-bas que les vieux nostalgiques de l’époque bismarckienne qui doivent constituer le noyau des russophiles allemands, de même que les sympathisants du FN sont majoritaires chez les russophiles français.

    C’est pas grave, il reste la Chine comme allié loyal, indéfectible et désintéressé, pas vrai?

    1. « L’article dit qu’il y a des opposants à cette politique en Allemagne mais il y a bien davantage de sympathisants LGBT et d’écolos là-bas que les vieux nostalgiques de l’époque bismarckienne qui doivent constituer le noyau des russophiles allemands, de même que les sympathisants du FN sont majoritaires chez les russophiles français.  »
      Vous mélangez tout si je peux me permettre. La politique expansionniste actuelle, évidente de l’Allemagne n’a rien à voir avec celle de Bismark. Son but c’est de dominer l’Europe, pas de faire du « bismarkisme ». Elle veut dominer, non par la guerre mais dans tous les domaines: le mark= l’euro et pour calculer le Franc en euro il faut avoir une calculette! Les régions françaises sont transformées en lands, sans qu’aucune raison ne le justifie et sans consulter la population. Même pour les notes à l’école on nous dit qu’il faut faire comme en Allemagne. Hollande est le petit toutou de Merkel. D’accord, nos politiciens sont en-dessous de tout, aux ordres de Berlin, mais l’Allemagne a pris son temps pour faire des dirigeants français des toutous. ça a commencé avec Giscard d’Estaing, grand germanophile et tout le monde a applaudi à la chute du mur de Berlin… Et depuis la France disparaît. La division de l’Allemagne en deux à la fin de la seconde guerre mondiale c’était pour éviter l’expansionnisme allemand. Mais au bout de 45 ans les gens avaient perdu la mémoire tandis que les gros capitaux n’ont vu que leurs intérêts.

      Et vous avez raison, c’est encore à partir de chez eux que sont apparus les verts chez nous. Même mai 68 était cornaqué par les allemands, les mêmes que ceux qui ont implanté les Verts qui cassent tout chez nous. LGBT, oui, ils sont pires que chez nous, ils enferment les parents qui n’en veulent pas pour leurs enfants. L’Allemagne nous envoie tous ses miasmes, même dans l’atmosphère avec ses particules fines de charbon. Et par jalousie elle veut nous faire fermer nos usines nucléaires. Etc.

      Elle a déjà perdu deux guerres, à quand la troisième ?

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