Accord Moscou – Soukhoumi: « Il ne s’agit en aucun cas de rattacher l’Abkhazie à la Russie »

Lundi 24 novembre, Vladimir Poutine signait en personne à Soukhoumi un accord de coopération et de partenariat stratégique avec le président abkhaze Raoul Khadjimba. Pour le directeur du département du Caucase de l’Institut des pays de la CEI Vladimir Evseev, cet accord marque le début d’une nouvelle ère dans les relations de la Russie avec les pays du Caucase du Sud.

Le président abkhaze Raoul Khadjimba et Vladimir Poutine. Crédits: kremlin.ru
Le président abkhaze Raoul Khadjimba et Vladimir Poutine. Crédits: kremlin.ru

Le Courrier De Russie : En quoi cet accord modifie-t-il les relations entre la Russie et l’Abkhazie ?

Vladimir Avseev, directeur du département du Caucase de l'Institut des pays de la CEI. Crédits: rusnovosti.ru
Vladimir Avseev, directeur du département du Caucase de l’Institut des pays de la CEI. Crédits: rusnovosti.ru

Vladimir Evseev : La grande nouveauté réside dans la création d’un espace de défense et de sécurité commun ainsi que d’un groupe de forces armées conjoint. Toutefois, pour le groupe conjoint, l’accord stipule qu’il ne sera formé qu’en temps de guerre ou cas de « menace directe d’agression ».

L’accord prévoit également la mise en place d’un centre de coordination des organes de police des deux pays, l’amélioration des normes sociales en Abkhazie et l’augmentation progressive des salaires. Pour ce faire, Moscou versera à Soukhoumi 5 milliards de roubles (soit 87 millions d’euros) en 2015. Cette aide permettra aux Abkhazes d’améliorer leur niveau de vie, le but étant de rattraper celui de leurs voisins de la région de Krasnodar.

LCDR : Que vise ce document ?

V. E : Le premier but de cet accord est précisément de changer la nature des relations entre Russie et Abkhazie. Entre 2009, puis 2013, Moscou a déjà investi quelque 11 milliards de roubles (192 millions d’euros) pour mettre en place en Abkhazie des programmes sociaux et y reconstruire les infrastructures, détruites par la guerre avec la Géorgie de 2008. Aujourd’hui, près de 60 % du budget abkhaze sont ainsi subventionnés par la Russie.

Mais la Russie souhaite que l’Abkhazie se développe économiquement et socialement par elle-même, et devienne, à terme, un partenaire fort. Vladimir Poutine et le nouveau président abkhaze Raoul Khadjimba, élu en août 2014, ont ainsi trouvé des intérêts communs et œuvré ensemble à la création d’un partenariat réel entre leurs deux pays. Il ne s’agit en aucun cas de rattacher l’Abkhazie à la Russie, mais bien de construire un lien fort entre deux États indépendants.

LCDR : Comment pouvez-vous en être si sûr ?

V. E : Les gouvernements russe et abkhaze travaillent à l’élaboration de cet accord depuis plusieurs années. Le document a été soumis à de nombreuses modifications et adaptations, afin précisément de convenir aux deux parties. La partie abkhaze a ainsi fait modifier plusieurs points, y compris l’intitulé : le terme « intégration », proposé par la Russie, a disparu de la version abkhaze pour être remplacé par « partenariat stratégique ».

Les Abkhazes ont également fait supprimer plusieurs articles qui, selon eux, portaient atteinte à l’intégrité territoriale de leur pays, notamment celui qui proposait, à l’initiative des Russes, que les citoyens de la Fédération de Russie vivant en Abkhazie puissent servir dans les forces armées russes sur le territoire abkhaze. La partie abkhaze a en revanche ajouté un article stipulant que la Russie devait « soutenir la langue abkhaze » en Abkhazie. Ici, on peut se demander pourquoi la Russie ne soutiendrait pas aussi le russe et l’arménien, les deux autres langues officielles de la république… Ainsi, cet accord, à certains niveaux, est inégal – mais il représente bel et bien un compromis entre la Russie et l’Abkhazie.

Il faut également rappeler que tout accord exige, de part et d’autre, des engagements. Et puisque la Russie s’engage financièrement, militairement et en termes de sécurité face à l’Abkhazie, j’estime normal que celle-ci fasse de même. Je n’y vois aucune violation de leur souveraineté.

LCDR : Qu’est ce qui distingue l’Abkhazie de l’Ossétie du Sud, autre région impliquée dans le conflit de 2008 contre la Géorgie ?

V. E : Depuis la fin du conflit de 2008, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ont cru que la Russie assurerait leur développement économique tout en garantissant leur indépendance auto-proclamée. Mais la Russie est lasse de soutenir ces républiques sans retour, et elle souhaite désormais rétablir des partenariats équilibrés. Toutefois, si l’Abkhazie est tout à fait capable d’assumer son propre développement économique grâce à ses ressources naturelles, ce n’est pas le cas de l’’Ossétie du Sud. Cette dernière continue de dépendre largement de la Russie.

Pour la partie russe, il est fondamental de garantir l’indépendance de ces territoires et d’exclure la possibilité d’un quelconque rattachement. L’Ossétie du Sud a manifesté à plusieurs reprises son désir de rejoindre la Fédération, mais Moscou a toujours refusé, afin de préserver le dialogue avec la Géorgie. En Abkhazie, la question du rattachement à la Fédération ne se pose pas : les Abkhazes veulent rester indépendants.

LCDR : Que représente cet accord dans le cadre plus global des relations de la Russie avec le Caucase du Sud ?

V. E : Il y marque réellement le début d’une nouvelle ère. Les relations de la Russie et du Caucase Sud seront désormais basées non sur la dépendance au géant voisin, mais sur un principe de partenariat et sur des droits égaux, garantis par les ressources intérieures.

Si la Russie ne veut pas d’une relation à sens unique de soutien unilatéral à toutes les républiques du Caucase, elle compte bien, en revanche, garantir la sécurité de ses alliés. Les Russes veulent ainsi installer des armes et, si nécessaire, des forces armées en Arménie, en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Pour autant, la Russie veut à tout prix éviter toute confrontation directe. Ainsi, tout en consolidant l’alliance avec l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, Vladimir Poutine va continuer d’essayer d’améliorer les relations russo-géorgiennes et mener une politique équitable, sans favoriser tel ou tel État.

L’équilibre des relations extérieures dans le Caucase Sud et au-delà est fondamental pour la Russie, car le président Poutine a pour projet de se rapprocher de la Turquie et de l’Iran, avec qui il compte coopérer dans l’avenir. Pour se rapprocher de la Turquie, la Russie peut compter sur ses bonnes relations avec son allié abkhaze. Beaucoup d’Abkhazes vivent en Turquie, ce qui peut aider à renforcer les liens économiques russo-turcs. Côté iranien, la Russie compte sur les relations de son allié l’Arménie avec ce pays. Au fond, les Russes souhaitent que l’Iran leur garantisse leur rôle de leaders dans le Caucase du Sud.

Ainsi, cet accord avec l’Abkhazie n’est qu’une pièce dans un puzzle beaucoup plus grand : un schéma qui, à terme, devrait voir la Russie, la Turquie et l’Iran fixer les règles du jeu dans la région.

LCDR : Pourquoi conclure un partenariat stratégique avec cette région au statut disputé qu’est l’Abkhazie, alors que la Russie est déjà mise au ban de la communauté internationale suite au rattachement de la Crimée et au conflit dans l’Est ukrainien ?

V. E : Je ne vois aucun lien entre le rattachement de la Crimée par la Russie ou le conflit dans l’Est de l’Ukraine et cet accord de coopération et de partenariat stratégique avec l’Abkhazie. La Crimée est un cas à part, et l’Est de l’Ukraine n’a aucune frontière commune avec l’Abkhazie susceptible d’influencer la situation.

En revanche, l’instabilité politique qui règne actuellement en Géorgie soulève plusieurs questions, et inquiète autant les Abkhazes que les Russes. Début novembre, plusieurs ministres du gouvernement géorgien ont en effet démissionné, menaçant la stabilité du gouvernement qui a alors perdu sa majorité. En outre, la Géorgie coopère activement avec l’OTAN, qui a récemment renforcé son potentiel militaire sur son territoire. Les frontières entre la Géorgie et l’Abkhazie sont peu sécurisées  : seul un bataillon russe protège actuellement les 60 km de frontière, et les forces abkhazes peinent à se mobiliser. L’Abkhazie, qui craignait donc pour son intégrité territoriale, souhaitait renforcer ses liens avec la Russie – et elle l’a fait.

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