Ce qui a marqué l’année 2014

Juste après les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, la Russie avait – en dépit de ce qu’en disaient les journalistes – redoré quelque peu son blason sur l’arène internationale. 2014 s’annonçait ainsi, pour le Grand pays, comme l’année du retour. Mais c’était sans compter sur le rattachement imprévisible, et pourtant longtemps attendu, de la Crimée et le soulèvement qui a suivi dans le Donbass – des événements qui ont replongé la Russie dans un isolement qu’elle n’avait plus connu depuis de longues années.

Sotchi

Les Jeux olympiques d’hiver ont eu lieu du 7 au 23 février 2014 à Sotchi, au bord de la mer Noire. C’est la deuxième fois que la Russie accueillait des Jeux olympiques, après ceux de Moscou en 1980. Ces Jeux ont été les plus chers de l’histoire, toutes les infrastructures ayant été construites de zéro. La Russie a dominé le tableau des médailles avec un total de 33 podiums pour 13 titres.

« Le pire, sur ces Jeux de Sotchi, ce sont les journalistes étrangers (…). Dans cette guerre de l’information des médias étrangers contre la Russie, qui a éclaté dès les premiers jours des Jeux, les personnalités russes en charge de la communication sur l’événement ont une grande part de responsabilité. Les journalistes étrangers sont arrivés à Sotchi quelques jours avant l’ouverture des Jeux, et certains d’entre eux ont été installés dans des hôtels pas tout à fait achevés. Personne ne s’est donné la peine de leur organiser des excursions sur les sites sportifs ni d’expliquer qu’à Krasnaïa Poliana, il y a encore sept ans, il n’y avait rien ; car faut-il rappeler que les stations de ski d’Europe occidentale ont mis 50 à 80 ans pour en arriver au même stade ?! Et aujourd’hui, on skie mieux à Krasnaïa Poliana qu’à Gstaad. Mais non, les journalistes étrangers sont restés assis dans leurs chambres d’hôtel, sans nouvelles, à subir la pression de leurs rédactions : genre, à quoi bon est-ce qu’on vous a envoyés là-bas, on a dépensé de l’argent – allez à la chasse aux infos ! Et voilà – ils se sont mis à écrire sur ce qu’ils avaient sous le nez : les constructions inachevées et les toilettes. »

Alexandre Goubskiï, rédacteur en chef adjoint de Vedomosti

« Il faut reconnaître que le ministère du sport et le comité olympique russe ont fait du bon travail. Des moyens colossaux ont été investis dans le sport (si le chiffre exact varie en permanence, on parle en tout cas de milliards de roubles). Tous s’accordent sur le fait que jamais dans l’histoire, un pays n’avait investi de telles sommes dans des préparatifs olympiques – URSS et Chine actuelle compris. Vu que l’économie russe est aujourd’hui en stagnation, les fédérations d’hiver opéreront au cours des années à venir avec des montants significativement moindres. Mais ce sera plus tard. Ici et maintenant, ces investissements ont rempli leur fonction – ce qui, vous me l’accorderez, est un événement rare pour la Russie contemporaine.

Le plus étonnant et le plus estimable, c’est la rapidité avec laquelle l’équipe de Russie est parvenue à relever son niveau. Lors des Jeux de Vancouver, la Russie avait remporté trois médailles d’or, 15 en tout, et occupé la 11e place au classement général des équipes. En seulement quatre ans, les athlètes de la Fédération ont su bâtir une forteresse sur les ruines du sport russe. »

Viatcheslav Sambur, Alekseï Avdokhine, Sports.ru

« Une Russie dynamique, qui se développe et qui investit dans son avenir – c’est ce qu’ont vu les nombreux athlètes, journalistes et supporters venus à Sotchi en ce mois de février 2014. Lors de la grandiose cérémonie d’ouverture, les spectateurs ont découvert la Russie de l’avant-garde qui a offert au monde Rodtchenko et Eisenstein, le rêve spatial et le tableau de Mendeleïev, le Sacre du printemps et la photographie en couleurs.

Les Russes ont rarement peur d’ouvrir les portes de l’inconnu. Tels les chercheurs qui testent sur eux-mêmes de nouveaux médicaments, ils se lancent à cœur joie dans les expérimentations les plus risquées, de la construction de la plus juste société mondiale au premier vol habité dans l’espace. Que voulez-vous leur apprendre ? Émancipation féminine ? Les Russes furent pionniers en la matière, accordant les premiers aux femmes le droit de voter et de disposer de leur corps. Art contemporain ? Ils en ont jeté les bases en faisant remonter à la surface les trésors de la vieille Russie et en les faisant résonner dans l’air du temps. »

Inna Doulkina, rédactrice en chef du Courrier de Russie

Crimée : sous les galets, la Russie

Le rattachement de la Crimée à la Russie, le 18 mars 2014, a fait couler peu de sang – et beaucoup d’encre. S’il est toujours rejeté par les Occidentaux, force est d’admettre que l’événement s’est déroulé de manière extrêmement « efficace », comme disent les Russes.

« J’ai discuté avec ma grand-mère à propos de la situation en Ukraine. Mamie vit en Crimée depuis l’année 1957, ma mère y est née.

Nous avons débattu de la situation politique. Malheureusement, la conversation sur Maïdan n’a pas abouti. Mamie est convaincue que là-bas, ce sont tous des drogués, des clochards, des Polonais et des Allemands (ce qui, pour elle, revient au même) : Qu’est-ce que nous ferions de l’Europe ? Qui nous attend là-bas, va-nu-pieds que nous sommes ? L’Europe donne de l’argent, mais qui va rembourser ? Si tu prends un crédit, il faut rendre. Je suis pour la Russie, mais on n’a pas besoin de se réunifier ; ce qu’il nous faut, c’est une autonomie large, c’est pour ça que je vais voter au référendum. Oui, et puis, qui va nous laisser partir en Russie ? Ils ont déjà dit qu’ils ne reconnaîtraient pas les résultats du référendum. L’Amérique ne nous laissera pas nous séparer de l’Ukraine.

Kiev veut liquider notre autonomie. Si les troupes n’étaient pas venues de Russie, dans un mois, on aurait vu voler ici des cocktails Molotov. On va se battre un petit peu, et puis on reprendra nos vies. »

Le blogueur russe Ilya Varlamov, en mars 2014

« Aujourd’hui, après de nombreuses années, j’ai entendu les habitants de la Crimée dire qu’à l’époque, en 1991, on se les était échangés de main en main comme un vulgaire sac à patates. Difficile d’affirmer le contraire. Et la Russie, quoi ? La Russie a baissé la tête et s’est résignée, elle a digéré cette offense. Notre pays se trouvait alors dans une situation si pénible que, tout simplement, il ne pouvait pas défendre réellement ses intérêts. Mais les gens n’ont pas pu se résigner à une injustice historique si criante. Pendant toutes ces années, les citoyens autant que de nombreuses personnalités publiques ont soulevé la question plus d’une fois, ont dit que la Crimée est une terre russe traditionnelle et que Sébastopol est une ville russe. Oui, tout cela, nous le comprenions admirablement, nous le ressentions du cœur et de l’âme, mais il a fallu partir des réalités établies et, sur cette base nouvelle, bâtir des relations de bon voisinage avec l’Ukraine indépendante. Et les relations avec l’Ukraine, avec le peuple ukrainien frère, étaient, sont et resteront à jamais pour nous d’une importance cruciale, des relations-clés – sans la moindre exagération. »

Vladimir Poutine lors de sa rencontre avec les groupes parlementaires de la Douma le 14 août à Yalta, en Crimée

« C’est en Crimée qu’est née la Russie chrétienne, c’est là qu’elle est morte – et c’est là encore qu’elle tente aujourd’hui de ressusciter, sur les ruines de Chersonèse, où, en 988, le prince Vladimir a reçu le baptême pour porter ensuite la bonne parole à toute la Russie médiévale. En Crimée, la Russie éternelle a pris fin, et en Crimée, elle cherche à renaître, à renouer avec son histoire millénaire et ses racines byzantines ; à faire la paix avec son passé mouvementé et tragique, à pleurer ses enfants – tous sans exception, péris dans la guerre de 1918-1922, fratricide et injuste. »

Inna Doulkina, rédactrice en chef du Courrier de Russie

« Pour Sébastopol et Kertch, jusqu’à présent, la Grande Guerre patriotique n’est pas un mot creux, le fascisme n’est pas une accusation vide, et le 9 mai est plus important que le Nouvel An, la plus importante des fêtes de la ville, et même la Journée des pêcheurs passe ensuite. À Kertch, pendant l’Occupation, la moitié de la ville est partie prendre le maquis dans les catacombes. La révision idéologique de la Seconde Guerre mondiale qui a lieu actuellement en Ukraine occidentale n’y est pas perçue autrement que comme du fascisme.»

Maria Sergueïeva, originaire de Crimée

« Si la Crimée a été à une époque unie à l’Ukraine par application de lois soviétiques, et sans qu’on n’ait jamais demandé au peuple son avis, ce dernier, aujourd’hui, a souhaité corriger cette erreur. Il faut saluer cela, et non recourir à des sanctions »

Mikhaïl Gorbatchev, dans une interview à l’agence Interfax, le 17 mars

21 février
Signature d’un accord politique, à Kiev, entre le pouvoir et l’opposition, en présence du directeur pour l’Europe continentale à l’UE Eric Fournier et des ministres allemand et polonais des affaires étrangères. Une élection présidentielle anticipée est fixée au 25 mai.
23 février
Olexandre Tourtchinov, bras droit de Ioulia Timochenko, est nommé président par intérim. La Rada (parlement ukrainien) décide d’abroger la loi sur les bases de la politique linguistique de l’État, retirant de fait au russe son statut de langue régionale protégée. La Crimée, à majorité russophone, se soulève.
25 février
Manifestations à Simferopol, en Crimée. Des heurts entre militants pro-russes et pro-Maïdan, dont des Tatars de Crimée, font deux morts et 35 blessés.
27 février
Prise d’assaut du Parlement de Crimée, à Simferopol, par des hommes armés.
28 février
Occupation des aéroports de Simferopol et de Sébastopol par des hommes armés.
16 mars
Tenue d’un référendum sur le statut de la Crimée : 96,77 % des électeurs votent pour le rattachement à la Russie.
18 mars
Signature du décret rattachant la Crimée à la Fédération de Russie.
30 octobre
Le gouvernement russe crée une zone économique spéciale (ZES) dans la péninsule de Crimée. Le régime ZES prévoit des privilèges pour les entreprises qui réaliseront des projets d’investissement dans les secteurs prioritaires pour la région – tourisme, stations thermales, agriculture, industrie de transformation, technologies de pointe, construction navale et infrastructures portuaires et de transport.

La guerre du Donbass

Le conflit qui oppose depuis des mois, dans le Donbass, les insurgés pro-russes à l’armée ukrainienne est une guerre idéologique, civile et sanglante, qui a déjà fait des milliers de morts parmi les habitants. Mais c’est aussi une guerre médiatique : face à la difficulté de rapporter une information objective, Le Courrier de Russie a décidé de s’attacher aux récits de gens qui ont l’habitude de prendre la plume, et qui se sont volontairement rendus dans le Donbass. Une plume subjective, engagée, humaine – et sincèrement honnête.

Extraits des impressions livrées sur Facebook en septembre 2014 par l’écrivain russe Zakhar Prilepine, célèbre notamment pour ses récits sur la guerre de Tchétchénie : « Les Tchétchènes, ici, ont pour habitude, la nuit, de s’en aller quelque part avec seulement des couteaux. Au matin, ils reviennent avec des fusils.

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À Donetsk, à la place de « avant » ou de « l’année dernière », on dit désormais : « avant la guerre ». Le monde avant, et le monde après.

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Les chauffeurs de taxi portent souvent le ruban de Saint-Georges (et personne ne les a obligés à accrocher des rubans, à ce que je sache ?). Le rapport aux Russes, dans l’ensemble, est cordial. Aucun signe d’admiration – simplement de l’amitié et de l’espoir.

Les questions sur les membres des milices populaires contiennent toujours un sous-entendu : on suppose qu’ils sont étrangers. J’ai écrit plusieurs notes sur les Ossètes et les Tchétchènes, et il s’est forgé chez beaucoup l’impression erronée qu’ils sont, ici, bien plus nombreux que tous les autres.

Et donc, je le répète encore une fois. À Donetsk et dans les environs, sur la totalité des check-points, y compris ceux situés sur la première ligne et littéralement sur les champs de bataille, on trouve exclusivement des membres des milices populaires, à 100 %. J’ai parlé avec des miliciens sur certainement cent check-points dans tous les coins de Novorossia – ils sont à une écrasante majorité locaux, à 90 %.

Les pertes parmi les correspondants de guerre sont déjà plus élevées ici qu’au cours de tous les cinq mois de la guerre tchétchène.

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Les Tchétchènes d’ici ne sont pas des hommes de Kadyrov mais des volontaires, Kadyrov s’est fait catégoriquement interdire d’envoyer ici des agents de ses forces spéciales (et il a des forces spéciales qui ne plaisantent pas).

Mon impression, c’est que les troupes ukrainiennes ont particulièrement peur des Tchétchènes, et c’est peu dire. « Les Tchétchènes se sont fait une bonne com’, m’a dit un milicien ossète, avec même un certain chagrin. Même les Russes se font appeler Tchétchènes. Mais pourquoi ?! »
…Pour parler franchement, de l’autre côté [du côté des pro-ukrainiens, ndlr], on est habitué à mépriser les « ordures de Russes » comme des êtres pas finis. Mais alors les Tchétchènes – ça oui, ça, c’est la force et le danger.

Je me suis dit qu’en Europe, on considère les Russes de la même façon qu’en Ukraine, on considère les Tchétchènes : un mal terrifiant et mystérieux, du type sinistre, irrationnel et invincible. »

Dans un billet pour Kommersant en juin dernier, Sergueï Chargounov retrace ses impressions d’un pays en pleine guerre civile à l’Est de l’Ukraine. Extraits.

« Une chose revient très souvent : On ne nous écoute pas. » La phrase est extrêmement répandue. « Toutes ces années, on ne nous a pas écoutés », m’a dit l’infirmière Oksana, de Kramatorsk. Et ces mots les rassemblent tous – des insurgés armés aux simples passants avec qui j’ai tenté de discuter où je pouvais : dans la rue, au café, dans les transports.

Peu importe à qui je demande, ils disent tous être allés voter au référendum du 11 mai [sur le statut des régions est-ukrainiennes de Donetsk et Lougansk, ndlr] et que la participation était plus élevée qu’à n’importe quelle autre élection. Pour la plupart, les gens ne sont pas prêts à se battre, et puis manifester, ils n’aiment pas ; mais une chose est parfaitement claire : plus l’opération militaire l’unité par la force se poursuit, plus Kiev perd irrévocablement cette terre et ces gens.

On peut douter, bien sûr, qu’ils soient à 90 % pour la séparation. Certains ont un avis tout à fait différent. Mais tout de même, il ne serait pas superflu de se rappeler des chiffres, dans la région, du vote pour Ianoukovitch et le Parti des régions, qui étaient considérés comme bienveillants envers la Russie. Ce sont justement ces 90 %.

Sans doute le dialogue avec Kiev est-il encore possible. Mais pour que les gens entendent, d’abord, les armes doivent se taire.

Je me souviendrai à jamais de cette journée où les explosions ont retenti, où l’aéroport a été bombardé, où le combat a commencé dans la gare et où Donetsk s’est dépeuplée. Le soir, à l’état-major, les combattants se tenaient debout contre les murs, assis par terre. Ils attendaient un raid aérien. Je suis sorti dans la nuit noire et j’ai immédiatement trébuché sur un corps. « Stop ! », a prévenu un cri. Un insurgé et une poignée de ses camarades surveillaient un sniper installé sur un toit. Par bonds, j’ai traversé le territoire de la mort, tout en pensant : « Qui fait le compte, en réalité, des gens qui meurent ici ? ».

1 commentaire

  1. La Russie n’est pas isolée. Je dirais même qu’elle est dans les coeurs de tout homme et femme de bonne volonté, rechignant à tricher et désireux de vivre en co-existence pacifique. Pour moi, elle représente le phare dans les ténèbres et dépravations que les anglo-sionistes (et leurs larbins) ont jeté sur le monde.
    Les Russes ont raison d’être fiers de leur pays, fiers des contributions de chacun pour être le meilleur, non pas pour écraser les autres, mais pour affirmer haut et clair les valeurs de la grande et éternelle Russie.
    C’est comme ça que nous l’aimons. Nous avons grand besoin d’elle dans ce format.
    Que 2015, nous soit propice. Cordialement.

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