Syrie : la vie d’une femme russe en terre islamiste

La vie paisible de Racca, ville de province de Syrie, a brutalement changé après le début du « printemps arabe ». On y a vu arriver les combattants de l’Armée syrienne libre, puis les islamistes d’un groupuscule de l’EIIL. Alexandra Rybina, ethnographe, voyageuse et journaliste, raconte la façon dont les règles ont changé sous le nouveau pouvoir et ce qu’a dû traverser une famille russo-syrienne.

Petite fille dans les rues de Damas. Crédits : ktrk.kg/wikimedia. Syrie : la vie d’une femme russe en terre islamiste
Petite fille dans les rues de Damas. Crédits : ktrk.kg/wikimedia

Un chasseur de l’armée syrienne fait demi-tour au-dessus du centre de Damas – il se prépare à une attaque contre le quartier périphérique de Jobar. Depuis la vieille ville, centre historique et commercial de Damas, jusqu’à Jobar, il faut compter 15 à 20 minutes de marche rapide. Lilia, trois ans, demande à sa maman russe Tatiana : « Maman, il va nous emmener en Russie, cet avion ? » Dans le centre de la capitale syrienne, on entend le grondement des combats à Jobar. Tatiana répond : « Oui, mais il attend que nous ayons rempli tous les papiers. »

Tatiana a quatre enfants. Son époux est syrien. Ils se sont mariés à l’époque soviétique. Tatiana s’est installée dans la ville syrienne de Racca, chez les parents de son mari ; mais ils vivaient dans les deux pays. Deux des enfants sont nés en Russie, les deux autres à Racca. Et les prénoms des enfants aussi sont doubles : un prénom arabe et son équivalent russe.

Racca, centre administratif de la région du même nom, est une ville modeste, qui n’a rien de remarquable et presque pas de sites historiques et culturels. Des temps passés, ne sont conservées ici que des « Portes de Bagdad » de pierre, âgées de 400 ans : une arche en ogive surmontée de briques marron, disposées en sculpture. La ville est traversée par l’Euphrate, mais il est ici petit, étroit, et absolument pas ressemblant au grand fleuve sur les berges duquel est née une des civilisations les plus anciennes.

En somme, un touriste ne pourrait débarquer à Racca que sur un malentendu. En revanche, la ville a vu grossir peu à peu le nombre d’épouses russes et d’enfants russophones. En 2010, un centre culturel russe y a même ouvert. La cordialité avec laquelle les habitants de Racca et des villages alentour accueillaient les Russes, je peux vous en parler personnellement – j’y ai passé quelques jours en janvier 2012.

Quand la guerre civile a commencé en Syrie, Racca – la ville et la région – est restée longtemps un lieu paisible et tranquille. Pas la moindre manifestation contre Bachar el Assad. Et la capture de la ville par les forces de l’Armée syrienne libre (ASL) s’est avérée totalement inattendue pour les locaux. L’armée d’État a quitté la ville sans combat au printemps 2013, et le contrôle est passé aux mains des forces anti-gouvernementales. « On se réveille comme ça un matin – et toute la ville est recouverte de drapeaux de l’Armée syrienne libre », raconte Tatiana. Les membres de l’ASL étaient hostiles aux Russes, mais il n’ont pas organisé de répressions proprement dites. Les femmes, habituées à se balader dans ce qu’elles voulaient, ont dû se mettre à porter foulards et robes longues.

En mars 2013, après d’âpres combats, les forces de l’ASL ont été chassées de Racca par des combattants de l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL). La ville est restée dix jours sans eau, électricité ni nourriture. « Pas question de sortir de la maison. On avait même peur d’entrouvrir la porte – au cas où un sniper ouvrirait le feu », se souvient Tatiana. À la différence de l’ASL, composée exclusivement de Syriens, le groupuscule de l’EIIL est une véritable internationale. Beaucoup de Tadjiks, d’Azerbaidjanais et de Tchétchènes. « Il y avait des Ouïgours de Chine, des Européens, des Algériens, des Américains… Mais presque pas de Syriens, très peu », précise le fils aîné de Tatiana, Sacha, 16 ans. Il a passé trois jours en prison. Une patrouille d’islamistes a aperçu Sacha en train de discuter avec une jeune fille dans une cour d’immeuble. Elle n’était pas de sa famille. Ça lui a valu de la prison. Ses parents n’ont pas été prévenus. « Nous avions faim dans la ville quand les islamistes sont arrivés : il n’y avait pas de travail, et ils prenaient la nourriture des chrétiens pour eux. Nous n’avions rien à manger, et eux, ils jetaient des restes de nourriture à la poubelle », raconte Sacha.

Les islamistes ont obligé les femmes à s’habiller en vêtements entièrement fermés, du type de ceux qu’elles portent en Arabie saoudite : tout en noir, les yeux seuls visibles, gants noirs et chaussures noires. Les écoles ont fonctionné encore quelque temps, mais les filles de Tatiana refusaient d’y aller : elles ne voulaient pas observer le dress-code imposé. Par la suite, les anciennes écoles ont fermé et des religieuses ont ouvert à la place. Les églises chrétiennes ont été incendiées, et l’énorme mosquée chiite, construite sur de l’argent iranien, détruite jusqu’aux fondations. Tatiana a du se convertir officiellement à l’islam. Les nouvelles autorités ont annoncé que tous les non-musulmans devaient payer un impôt annuel de 1000 dollars. Tatiana, orthodoxe, a obtenu à la mosquée un certificat assurant qu’elle est de confession musulmane : la famille n’avait tout simplement pas les moyens de verser l’impôt religieux.

Parade des combattants de l’Etat islamique à la suite de la création du califat sur les territoires irakiens et syriens fin juin 2014. Crédits : EI/Topwar.ru
Parade des combattants de l’Etat islamique à la suite de la création du califat sur les territoires irakiens et syriens fin juin 2014. Crédits : EI/Topwar.ru

Les islamistes ont organisé des châtiments publics dans les rues. Ils coupaient la tête des coupables de crimes graves et de ceux ayant collaboré avec l’ASL ou les forces gouvernementales. Les islamistes se rassemblaient, réglaient le jugement et exécutaient la peine immédiatement. Si des enfants se trouvaient à proximité, ils ne les chassaient pas ; et personne parmi les locaux n’intervenait – de peur de devenir la prochaine victime.

Les livres syriennes n’ont plus eu cours dans la ville, remplacées par des dollars US. Dans les autobus, les magasins, sur le marché – uniquement la devise américaine. Ceux des islamistes étrangers qui parlaient arabe utilisaient l’arabe classique, la langue du Coran. « C’était difficile pour nous de les comprendre. Nous ne parlons que le dialecte chalaouï (se traduit, en russe, par « campagnard », « plouc » : dialecte des paysans du Nord de la Syrie, ndlr) », explique Tatiana.

À la suite des islamistes, leurs familles sont arrivées dans la ville. Les combattants de l’EIIL ont distribué à leurs épouses et enfants des armes à feu. Les femmes, habillées dans leurs vêtements noirs, arpentaient les rues avec des automatiques Kalachnikov en travers de l’épaule. Les Syriens qui souhaitaient quitter la ville n’en étaient pas empêchés. Les autobus continuaient d’assurer le trajet entre Racca et le territoire sous contrôle de l’armée gouvernementale. On pouvait, par exemple, rejoindre Damas sans changement – pour 80 dollars. « Tu veux vivre à Racca ? Tu observes les nouvelles lois. Tu ne veux pas – va t’en. Mais c’est impossible de vivre selon leurs lois : ils créent toutes les conditions pour que les Syriens s’en aillent. L’EIIL nettoie le territoire pour lui, pour son État », estime Sacha.

Ceux qui sont allés sur le territoire contrôlé par les forces d’Assad et en sont revenus racontaient ce que les soldats leur avaient promis : ils attaqueraient très bientôt et viendraient libérer la ville. Tatiana et son mari, comme beaucoup d’autres habitants de Racca, ont attendu et espéré cela. L’aviation syrienne a bien bombardé les positions des islamistes à Racca. La petite Lilia, pendant le survol, hurlait de peur. Mais l’armée n’est jamais arrivée par la terre. Le père de famille est allé travailler en Turquie. Il envoyait de l’argent de là-bas. Mais c’est quand elle a appris que les islamistes pouvaient prendre sa fille de 13 ans en mariage sans l’autorisation des parents que Tatiana a finalement décidé de fuir Racca. Ils ont pris le bus et sont partis sans encombre.

Voilà cinq mois que Tatiana vit dans un hôtel de Damas. À l’exception, peut-être, des trois plus connus et plus chers de la ville – le Cham, le Quatre saisons et le Dame Rose –, où séjournent habituellement les journalistes étrangers et les délégations, tous les autres hôtels de la ville sont pleins de réfugiés d’autres régions du pays. Certains d’entre eux, ceux qui ont fui les faubourgs de Damas, n’ont emporté avec eux ni vêtements ni objets indispensables, comptant que leurs régions, occupées par les groupes anti-gouvernementales, seraient rapidement libérées par l’armée de Bachar el Assad. Mais ils sont tous ici depuis plusieurs mois.

Tatiana ne croit plus qu’elle pourra un jour retourner à Racca. Elle a assisté aux défilés de l’EIIL. Les islamistes se sont équipés en Irak : des chars, des blindés, de l’artillerie. Pour Tatiana, une armée possédant un tel arsenal est impossible à vaincre.

Aujourd’hui, elle s’occupe de remplir les documents nécessaires pour emmener ses enfants en Russie. Attente et tracas à l’ambassade de Russie à Damas. La famille, qui a perdu tous ses biens, doit payer des dizaines de milliers de livres syriennes pour le moindre certificat. Et il ne faut pas espérer la moindre ristourne de la part des fonctionnaires des affaires étrangères russes – ces derniers se réfèrent strictement aux règles et instructions.

J’écoute les récits de Tatiana et de ses enfants durant plusieurs heures, jusque tard dans la nuit. Selon la tradition syrienne, parallèlement à la conversation, nous buvons un café très fort, le myrra, et nous mangeons des pâtisseries locales. Avec la tombée du soir, le grondement des combats à Jobar s’amplifie. Il est l’heure pour Sacha d’aller regarder le football – le Real joue aujourd’hui contre Liverpool, et le match est diffusé sur grand écran au rez-de-chaussée de l’hôtel. « Quand nous arriverons en Russie, je veux devenir joueur de l’équipe moscovite TsSKA », dit Sacha. Les autres enfants de Tatiana ne savent pas encore ce qu’ils feront en Russie, mais ils sont en tout cas convaincus que ce sera mieux là-bas qu’en Syrie.

Tous les noms de personnages de l’article ont été modifiés pour des questions de sécurité.

1 commentaire

  1. Un drame… Et ces fous de Daech ( EIIL) sont une création de la CIA et d’Israël, comme l’a reconnu le ministre britannique des Affaires étrangères. Sauf que les peuples payent, comme d’habitude.

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