Pourquoi annule-t-on les concerts en Russie ?

L’industrie russe du concert traverse une période difficile. En l’espace de quatre mois, plusieurs dizaines de représentations ont été annulées pour raisons « techniques » et « administratives ». Si le problème ne concernait au départ qu’une poignée de groupes de métal étrangers, plusieurs grands noms du rock russe sont aujourd’hui également visés. Le Courrier de Russie a rencontré les professionnels du milieu.

La croisade

Ils s’appellent Behemoth, Marilyn Manson, Cradle of filth ou encore Cannibal Corpse, et ont tous trois points communs : ils jouent du (black-) métal, ils ont des styles « pas très catholiques » et ils ont vu une partie, voire la totalité de leur tournée en Russie annulée, suite à des manifestations d’activistes religieux russes.

Ces derniers sont principalement issus de deux organisations orthodoxes, connues pour poursuivre une véritable croisade « contre la propagande du péché et des pseudo-valeurs occidentales » : il s’agit du mouvement « Volonté de Dieu », mené par le très médiatique Dmitri Enteo, et de l’Union des frères de l’Église orthodoxe russe, dirigée par l’ex-icône hippie Iouri Agechtchev. Leur mode opératoire est rodé : des « citoyens concernés » commencent par envoyer de multiples lettres aux administrations locales, exigeant l’annulation de telle ou telle représentation sous prétexte que les textes de l’artiste « font l’éloge de la violence et du satanisme », puis décident de « se charger eux-mêmes du problème », si rien n’est fait.

Les premiers à s’être frottés à ces Templiers des temps modernes sont les Polonais de Behemoth, groupe mythique de black métal, amateur de déguisements fantaisistes et très axé sur les thèmes pseudo-sataniques d’auteurs de référence, type Aleister Crowley ou Howard Phillips Lovecraft. Arrivés en Russie au mois de mai pour une tournée de 13 dates, les quatre musiciens sont à peine parvenus à jouer quatre représentations avant de croiser la route des activistes à Novossibirsk. Le concert a dû y être annulé après qu’une bagarre a éclaté devant la salle de concert Rock City, entre les fans et un groupe d’individus décrits par les présents plutôt comme des sportifs castagneurs que comme des religieux. Informé, le service fédéral de l’immigration (UFMS) d’Ekaterinbourg a interpellé le quartet à leur arrivée dans la ville deux jours plus tard, les invitant à quitter le pays pour cause de « visa non conforme », alors que le document avait été établi sur les conseils de l’ambassade de Russie en Pologne, a assuré le manager de Behemoth.

La saga ne fait alors que commencer. Deux mois plus tard, c’est au tour de Marilyn Manson de se voir fermer la porte de Novossibirsk au nez « de peur que le concert ne trouble la Fête de la ville », le 29 juin. Deux jours plus tôt, le chanteur avait été contraint de quitter d’urgence le festival Park Live, à Moscou, à cause d’une alerte à la bombe. En octobre, les Américains de Cannibal Corpse furent tout aussi « bien » accueillis. Leurs concerts ont été annulés à Oufa, à cause d’une coupure d’électricité (un problème de paiement a été évoqué), puis à Moscou et Saint-Pétersbourg, pour « raisons techniques ». À Nijni Novgorod, enfin, la salle devant accueillir leur concert a été perquisitionnée par la brigade de contrôle des stupéfiants, qui n’a d’ailleurs rien trouvé mais qui a empêché la tenue de la soirée. Les « Cannibales » ont tout de même réussi à assurer leurs dates à Krasnodar, Samara et Tcheliabinsk. La dernière victime en date de ces « pannes techniques » est le groupe anglais Cradle of filth, dont la représentation à Novossibirsk, prévue fin octobre, a d’abord été annulée, puis reportée.

Le côté obscur du business

Cette vague d’annulations laisse un goût amer dans la bouche des organisateurs, qui préfèrent ne pas commenter la situation, alors que les pertes commerciales se chiffrent déjà à plusieurs millions de roubles, selon le portail spécialisé Zvuki.ru. Sur le banc des accusés, les activistes orthodoxes font figure de coupable idéal. Pourtant, la question religieuse n’est que la partie immergée de l’iceberg et ne suffit pas toujours à annuler une représentation, témoigne Boris Elatomtsev, collaborateur de la société de promotion de concerts JBC, basée à Samara.

Malgré plusieurs menaces, ce jeune juriste de formation n’a pas cédé aux pressions et a fait monter sur scène Cannibal Corpse et Cradle of filth, début juin, au club Zvezda. « Nous devions accueillir les Behemoth en mai, après Ekaterinbourg. Mais un certain Iouri Agechtchev m’a écrit, en mars, pour me demander d’annuler le concert. Il disait qu’il allait écrire au gouverneur de la région et à toutes les instances pour parvenir à ses fins. J’ai correspondu pendant deux jours avec lui, en essayant de le convaincre que la représentation n’était pas une « offense aux croyants » et que tout était conforme à la loi russe. Il a fini par s’énerver et m’a traité de libéral et d’Européen, avant de couper court à notre échange. Après ça, plus personne ne nous a plus écrit ou appelé. La police a juste procédé à une visite de contrôle. Mes connaissances au sein de l’administration m’ont confirmé que des lettres avaient effectivement été envoyées, mais qu’il n’y avait pas de raison de semer la panique à cause d’un fanatique orthodoxe. Si les musiciens n’avaient pas eu peur et quitté le territoire russe, ils auraient joué à Samara sans problème », a raconté Boris Elatomtsev au Courrier de Russie.

Ainsi, pour Sonia Sokolova, rédactrice en chef du portail Zvuki.ru, qui a suivi de très près le phénomène dès le départ, la vraie raison de cette vague d’annulations est à chercher non du côté religieux, mais du côté du business local. « C’est une lutte concurrentielle. À l’image des raids menés contre les entreprises russes dans les années 1990 », est persuadée la jeune femme.

Ainsi, les clubs et salles de spectacles seraient la cible d’individus souhaitant les déstabiliser, en profitant d’une situation déjà tendue dans le secteur en termes de sécurité. Depuis l’incendie dans une boîte de nuit de Perm en 2009, l’État est en effet très vigilant sur les conditions de sécurité des lieux de divertissement.

« C’est une forme de racket. La première action est toujours gratuite. La victime est souvent l’organisateur du concert d’un groupe « provocateur », connu pour ses positions radicales, voire extrêmes, en matière de religion ou de politique – et qui risque donc de n’être pas soutenu à 100 % par ses fans. Le concurrent du club qui accueille a alors recours à des bagarreurs, trouvés sur les réseaux sociaux, qui, contre une rémunération d’environ 50 euros, créent des troubles devant la salle de concert. Plus simplement, il suffit, sinon, d’une alerte à la bombe ou d’un prétendu problème technique. Et les autorités, en échange de pots-de vins, soutiennent ces trouble-fêtes en ordonnant aux officiers de police de les laisser tranquilles, ou encore en perquisitionnant le club visé. Et ensuite, ces saboteurs réclament encore de l’argent pour mettre fin à leur manège » dénonce la rédactrice en chef.

Pour Sonia Sokolova, c’est ainsi par intérêt et non par conviction religieuse que le fameux activiste Dmitri Enteo mène des actions de ce genre. Enteo a d’ailleurs été accusé également par le galeriste russe Marat Guelman. Celui-ci assure que l’activiste religieux lui a demandé de l’argent pour cesser toute action de protestation contre son exposition Icons, qui avait fait scandale en mars 2013.

Dans le cas où toutes leurs autres tentatives échouent, ces « raiders » usent de leur arme ultime : le défaut de visa, poursuit la rédactrice en chef de Zvuki.ru. « Depuis la réforme du système des visas en 2013, c’est très compliqué d’inviter des artistes, qui venaient autrefois avec un visa « humanitaire, à des fins culturelles ». Le visa d’affaires ne fonctionne pas, vu qu’ils n’ont pas de contrat en Russie : ce serait une procédure bien trop longue et complexe. Donc formellement, ils n’ont pas le droit de travailler. Et le visa touristique, par définition, ne permet pas d’avoir une activité rémunérée sur le territoire », explique-t-elle, ajoutant que ces modifications sont entrées en vigueur après les concerts de Madonna et Lady Gaga – lors desquels les chanteuses avaient affiché leur position pro-LGBT.

Sonia Sokolova n’est pas la seule à soutenir la théorie de la lutte concurrentielle : c’est aussi l’avis de Maksim Korotkikh, le directeur du club Rock City, à Novossibirsk, où devaient se tenir les concerts de Behemoth et Cradle of filth. S’il dément avoir été « racketté », il n’exclut pas que « certaines personnes » pourraient être à l’origine de ces difficultés. « Des groupes criminels pourraient effectivement se cacher derrière ces prétendues organisations citoyennes, a-t-il confié au Courrier de Russie. Nous avons discuté avec plusieurs représentants du pouvoir et des organes de maintien de l’ordre : et personne n’a pu nous expliquer ce qui se passait. Un jour, ils m’ont même demandé : Mais pourquoi tout le monde est contre votre club ? »

Les choses ont été si loin que le maire de Novossibirsk en personne, le communiste Anatoly Lokot, a même tapé du poing sur la table et ordonné l’organisation d’« une rencontre des professionnels du secteur pour mettre fin à ces annulations, qui nuisent à l’image de notre ville ».

Car aux yeux de la loi, rien ne justifie ces annulations. « Nous n’enfreignons aucune règle, les groupes qui devaient jouer ne sont pas interdits en Russie. Faut-il comprendre que chacun peut faire ce qu’il veut ? Ce sera quoi, la prochaine annulation : Halloween, le Premier de l’An, la Maslenitsa ? », s’emporte le directeur de Rock City, assurant que son club, un des plus importants de la capitale sibérienne, s’est toujours tenu à l’écart de la religion comme de la politique.

Les « amis de la junte kiévienne »

L’actualité ukrainienne est venue grossir le phénomène, déjà important au cours des derniers mois. Jouer avec le feu politique peut en effet s’avérer risqué : l’inscription de grands noms du rock russe à la liste des groupes non grata en Russie en témoigne.

 

Andreï Makarevitch, rockeur emblématique soviétique et russe et leader du plus ancien groupe de rock russe encore en formation, Machina Vremeni, est le premier à avoir gagné sa place dans ce classement, aux côtés des « blasphémateurs » venus d’Occident. A l’origine de cette triste nomination, son implication, qualifiée de « pro-ukrainienne », dans la crise actuelle qui déchire la Russie et l’Ukraine.

Les faits remontent à mi-août, après que Makarevitch a donné un concert face à des réfugiés ukrainiens, dont une majorité d’enfants, à Sviatogorsk, ville du Donbass récupérée quelques jours plus tôt par l’armée ukrainienne. Accusé de soutenir les « fascistes » de Kiev, le musicien n’a pourtant pas hésité à participer ensuite à la Marche de la paix (contre la guerre en Ukraine et l’implication de la Russie dans ce conflit), à Moscou, drapeau ukrainien à la main. Puis, il a osé une déclaration choc sur la CriméeJe me sentirais comme une merde si je hurlais que la Crimée est à nous – et ce héros national est devenu, en peu de temps, un véritable paria. Si le musicien devait s’attendre à être critiqué, la violence de la campagne médiatique de discréditation demeure exceptionnelle : le député russe Evgueni Fedorov exige l’annulation de ses médailles d’honneur et un reportage de la chaîne NTV, « Les 13 amis de la junte [surnom donné aux nouveaux dirigeants ukrainiens] », le présente ni plus ni moins que comme un « collaborateur » du régime de Kiev. Un récent sondage du centre Levada indique même que 45% des Russes au courant de ce scandale (60 % des sondés) considèrent Makarevitch comme un « traître ». Résultat, 95% des dates de l’artiste ont été annulées, la plupart du temps pour « raisons techniques », voire, à Bakou, en Azerbaïdjan, par « peur d’un concert ouvertement pro-ukrainien ».

« Dans les années 1980, Makarevitch était une forte figure d’opposition. Puis, il a commencé à se rapprocher du pouvoir. Je pense que cette situation était anormale pour lui, et que finalement, aujourd’hui, il a retrouvé sa place », relativise pourtant la rédactrice en chef de Zvuki.ru, Sonia Sokolova.

Le rockeur a rapidement été rejoint sur cette « liste noire » par la célèbre chanteuse Diana Arbenina, leader du groupe Nochnye Snipery. Également qualifiée de « collaboratrice de la junte de Kiev » par le reportage de NTV, l’artiste est accusée de soutenir les « fascistes ukrainiens » depuis son concert donné à Kiev, le 3 juillet. « Je voudrais vous demander pardon, au nom de mes collègues qui jouent du rock and roll et qui, pour une raison particulière, ne vous ont toujours pas soutenus, alors que l’Ukraine traverse une période effrayante », avait-elle alors déclaré au public. La sentence est la même que pour Makarevitch : plusieurs de ses concerts sont annulés. « Dans des salles, on nous a dit qu’il n’y avait pas d’électricité à cause de fuites d’eau, quelqu’un d’autre nous a même dit qu’un incendie était « prévu » le jour du concert… », a confié au quotidien Kommersant l’attaché de presse de la chanteuse, Konstantin Filippov.

Dernier arrivé sur la liste, le rappeur NoizeMC est accusé de tous les maux depuis son concert à Lviv, en Ukraine, lors duquel il s’était entouré autour de la taille un drapeau ukrainien. Mis en cause par la chaîne de télévision NTV dans un second reportage, « Les 17 amis de la junte », pour « copinage » avec l’État ukrainien, NoizeMC – de son vrai nom Ivan Alekseev – s’est  immédiatement expliqué, affirmant qu’il s’agissait au contraire d’un « geste réconciliateur entre nos deux peuples ». Ses concerts à Samara, Nijni Novgorod, Omsk et Vladivostok ont toutefois été annulés pour « risques de débordements » et « raisons techniques ».

Assurance « annulation »

À première vue, tout laisserait supposer que les raisons de ces annulations de collectifs russes sont les mêmes que pour les artistes occidentaux. Pourtant, estime Guennadi Bogolepov, agent de Diana Arbenina et ancien organisateur de concerts, l’initiative, ici, vient des propriétaires de salles eux-mêmes. « C’est une façon de montrer qu’ils ne prennent aucune position – et qu’on ne pourra rien leur reprocher dans le futur. Une sorte d’assurance, disons. La preuve, les concerts sont annulés dans de petites villes mais ils auront bien lieu à Moscou et Saint-Pétersbourg », affirme-t-il, répétant que Diana Arbenina ne s’implique pas en politique et s’est contentée de soutenir « ses fans ». « Certaines personnes ont, me semble-t-il, perdu la faculté de penser par eux-mêmes. Plutôt que de tenter de comprendre, ils cherchent à désigner un coupable sans faire la part des choses », déplore l’agent Guennadi.

Un avis partagé par Gleb Lisichkin, organisateur de concerts et agent de la jeune chanteuse Naadia : « Les salles annulent les concerts par peur de perdre des contrats dans l’avenir. Il ne faut pas croire qu’à chaque fois, ça vient d’uncoup de fil de l’administration… »

Lorsqu’ils ont lieu, ces « coups de fils » sont d’ailleurs difficiles à tracer, souligne Sonia Sokolova : « En général, la personne ne se présente pas et demande poliment l’annulation du concert, assurant que ce serait préférable si le patron de la salle veut conserver son affaire », assure-t-elle.

Le leader de Machina Vremeni Andreï Makarevitch, quant à lui, estime que le responsable de son bannissement n’est autre que le chef de l’administration présidentielle russe : Vyacheslav Volodin. « Je n’ai pas de preuves écrites, mais des informateurs me l’ont dit. Je ne comprends pas pourquoi j’éveille chez lui une telle fureur », a-t-il annoncé en direct sur la chaîne Dojd. Il a d’ailleurs écrit une lettre au président Vladimir Poutine pour dénoncer l’acharnement dont il est victime.

Finalement, il n’y a pas de « coupable idéal ». Qu’il s’agisse de groupes étrangers ou russes, le problème est principalement local, et illustre avant tout les tensions et disparités existant au sein même des villes régionales. Une chose est certaine, néanmoins : cette vague d’annulations ne joue pas en faveur de l’image de la Russie dans le monde. Et le refus de nombreux groupes étrangers d’y aller – 50 % des groupes étrangers ont par exemple annulé leur venue, cet été, au festival Kouban 2014 – risque de ne pas améliorer le climat musical dans le pays.

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