Lipetsk ou la mort de l’URSS : entre abîme et lumière

En 1989, tandis que l’Europe célébrait la chute du mur de Berlin, l’Union soviétique entrait en agonie. Deux ans plus tard, son effondrement entraînait une catastrophe humanitaire sans précédent : ses habitants devaient faire face à la fermeture des écoles et des usines, à la consécration du crime organisé et du pillage généralisé, à la dégradation fatale de tout le système social. Rien de tout cela n’a été épargné à la ville de Lipetsk, important centre agraire et sidérurgique de Russie, située à 500 km au sud de la capitale. Pendant plus de 50 ans, le photographe Alexandre Kozine a accompagné les multiples transitions de sa ville natale. Témoignage passionnant sur un morceau de vie en province russe.

Le photographe de Lipetsk Alexandre Kozine. Crédits: Pavel Joukov
Le photographe de Lipetsk Alexandre Kozine. Crédits: Pavel Joukov

Alexandre Kozine, originaire de Lipetsk, photographie sa ville depuis 50 ans. Il a pris ses premiers clichés à l’âge de 14 ans. Il a collaboré avec de nombreuses éditions locales, dont le journal pour la jeunesse Leninets ou le quotidien Leninskoye znamia, pour lequel il continue de travailler en free lance. Kozine a exposé à Lipetsk et à Yelets, mais aussi à Essen, en Allemagne, et à Loreto, en Italie.

Rousskaïa Planeta : Parlez-nous du Lipetsk de vos souvenirs – celui, disons, d’il y a trente ans…

Alexandre Kozine: À l’époque, Lipetsk commençait tout juste de se développer. C’est dans les manuels d’Histoire qu’on vous raconte que la ville est âgée de 300 ans – mais en réalité, jusque dans les années 1970 et même au début des années 1980, il n’y avait ici, en tout et pour tout, qu’une poignée de rues, et puis des usines entourées de baraquements pour les ouvriers. Prenez simplement le quartier de l’usine de tracteurs : à l’époque, il était constitué de constructions de fortune à un étage avec d’énormes fenêtres, pour les employés de l’usine et leurs familles. C’était censé être du logement provisoire. Mais nous savons bien, vous et moi, qu’il n’est rien de plus durable que le provisoire. Je me souviens encore de ces toutes petites pièces où s’agglutinaient trois, quatre, cinq personnes. À la saison chaude, les cours d’immeubles étaient remplies de langes en train de sécher. Les petits garçons jouaient au ballon et ne manquaient pas de l’envoyer dans le linge – et qu’est-ce que les vieilles pouvaient leur gueuler après, alors ! Aujourd’hui, on a du mal à se figurer ces scènes, mais à l’époque, c’était le quotidien. C’était aussi le quartier où habitait l’ancêtre Micha – une célébrité locale. À première vue, c’était un petit vieux ordinaire, mais en réalité, il passait son temps à surveiller tout le monde. Pendant la guerre, il avait été dans l’espionnage – et il était resté espion tout le restant de sa vie. Il utilisait toujours un journal comme couverture. Je le revois – assis sur un banc et faisant semblant de lire, et en fait, occupé à regarder partout et observer tout ce qui se passe. Quand il commençait de faire chaud, il changeait de place et allait à l’ombre – dans une cabine téléphonique. Il s’asseyait sous l’appareil – et semblait se fondre dans le décor.

« Il y avait là-bas, à l’époque soviétique, une très longue allée plantée de peupliers ». Crédits: Alexandre Kozine
« Il y avait là-bas, à l’époque soviétique, une très longue allée plantée de peupliers ». Crédits: Alexandre Kozine

R.P. : Mais que faisait-il de toute cette « information » récoltée ?

A.K. : Eh bien, il allait chaque soir faire son rapport au commissaire de quartier. L’autre acquiesçait, prenait deux ou trois notes et promettait d’éclaircir tout ça. Et c’est aussi là qu’il est mort, le vieux Micha – dans son éternelle cabine, sous son appareil, avec son journal dans les mains. À la même époque, dans le quartier de l’usine de Novolipetsk, les locaux élevaient des cochons. Et pas de ces petits porcs ordinaires, hein – des verrats énormes ! Mais le plus intéressant, c’est qu’ils les gardaient dans des appartements, et pas dans des maisons. Tu pouvais arriver au travail à Novolipetsk et croiser, venant à ta rencontre dans la rue, un type avec un gros cochon au bout d’une corde… Sachant qu’en masse, l’animal lui arrivait à la taille !

J’ai un souvenir très clair de la façon dont la ville a frémi à l’arrivée du premier étudiant à la peau noire. Il était venu se former dans notre université pédagogique – il devait arriver d’Angola, qui était alors un pays ami, ou de je ne sais où encore. Eh bien je vous le dis franchement, les gens venaient le voir comme on va voir un film ou une pièce de théâtre. Mais imaginez – qui, à l’époque, avait déjà vu des Africains en vrai ? À part peut-être les marins et les militaires. Dans sa grande masse, la population de Lipetsk était constituée de gens de la campagne. Les gens à la peau noire, ils ne savaient probablement même pas que ça existait ! Face à cela, Traoré – il faut lui rendre son dû – se comportait de façon extrêmement digne et pacifique. Il a même rejoint la troupe du théâtre de l’université. Malheureusement, il a dû repartir en Afrique au bout d’un an – ça n’avait pas très bien marché, pour lui, les études. Certes, la rumeur disait que le problème n’était pas du tout lié à ses études mais à la situation instable dans son pays. Mais en URSS, à l’époque, tout était paisible – nous-mêmes n’avions pas idée que ça allait bientôt exploser.

Le sentiment de la catastrophe imminente était bien présent

R.P. : Les habitants de Lipetsk sentaient-ils que l’URSS allait s’effondrer ?

А.К. : À un niveau que je qualifierais d’intuitif – oui, comme d’ailleurs tous les habitants de cet énorme pays. Le gouvernement continuait de tout dissimuler, mais le sentiment de la catastrophe imminente était bien présent. Je dirais même que le peuple a commencé de perdre peu à peu la boule, comme s’ils avaient ressenti le vent des changements.

« Tu pouvais arriver au travail à Novolipetsk et croiser, venant à ta rencontre dans la rue, un type avec un gros cochon au bout d’une corde…» Crédits: Alexandre Kozine
« Tu pouvais arriver au travail à Novolipetsk et croiser, venant à ta rencontre dans la rue, un type avec un gros cochon au bout d’une corde…» Crédits: Alexandre Kozine

R.P. : Et comment cela s’exprimait-il ?

А.К. : Dans le bâtiment qui abrite aujourd’hui le musée régional des beaux-arts, par exemple, il y avait autrefois l’atelier-boutique d’un peintre. Et au milieu des années 1980, c’était un lieu de rassemblement de toute l’intelligentsia artistique de la ville. Mais à la fin de la décennie, déjà, tous ces peintres, musiciens, poètes et écrivains avaient été remplacés par une espèce d’obscure racaille. Autrefois, les gens causaient des tourments de la création, débattaient d’idées, partageaient leurs succès et leurs déboires, mais ensuite, ce n’étaient plus que l’ivresse et le scandale. Ce déclin et cet état de pourrissement ont touché toutes les couches de la société. Et où trouvait-on l’apaisement ? Bravo – dans l’alcool. Une fois ou deux par semaine, je ne me souviens plus exactement, de la bière était livrée dans plusieurs coins de la ville. Et vous n’imaginez pas les queues qui s’y formaient! Les gens restaient debout plusieurs heures et attendaient patiemment que les livreurs installent les tonneaux d’un litre sur les tables et commencent à vendre. Et quand tout était prêt, vous entendiez hurler « C’est parti ! » – et les gens se jetaient sur les tables remplies d’alcool. C’était un spectacle assez sinistre, pour être franc. Les seuls autres moments où l’on observait de telles scènes, c’était quand arrivaient les camions qui vendaient des livres. Ces deux exemples caractérisent fortement la bizarrerie de l’âme russe, d’ailleurs. Un jour, un photographe allemand que je connais a assisté à une de ces scènes. Moi, j’avais honte, lui, il trouvait ça amusant. Et en repartant, il m’a demandé : « Comment peux-tu vivre dans ce pays, un pays d’alcooliques qui philosophent ? »

Les businessmen ont alors commencé d’éprouver un sentiment de force

R.P. : Et que lui avez-vous répondu ?

А.К. : J’ai simplement haussé les épaules. Que pouvais-je répondre ? Je n’allais pas me mettre à expliquer à un étranger tous nos fonds et tréfonds. Les usines et les ateliers sont morts peu à peu, fermés les uns après les autres. Le gouvernement a relâché sa poigne, et l’odeur du capitalisme pourri a soufflé depuis l’Ouest. L’histoire est entrée dans une autre phase. Vous vous souvenez comment les paysans avaient été abrutis par l’annonce de l’abolition du servage ? Eh bien, c’est la même chose qui s’est passée à la fin des années 1980. On a vu apparaître toutes ces organisations étranges, tous ces spéculateurs… plus précisément, les businessmen ont alors commencé d’éprouver un sentiment de force, et la classe travailleuse, à l’inverse, de faiblesse.

 « Le plus frappant, ça a été les représentants des forces de l’ordre. Ils ont fait l’épreuve du pouvoir – et un pouvoir totalement impuni. » Crédits: Alexandre Kozine
« Le plus frappant, ça a été les représentants des forces de l’ordre. Ils ont fait l’épreuve du pouvoir – et un pouvoir totalement impuni. » Crédits: Alexandre Kozine

R.P. : Et personnellement, la chute de l’Union évoque-t-elle pour vous certaines associations ?

А.К. : Oui. Pour revenir au quartier de l’usine de tracteurs, il y avait là-bas, à l’époque soviétique, une très longue allée plantée de peupliers. Le lieu plaisait particulièrement aux couples d’amoureux et aux mamans avec des petits enfants. Et brusquement, ces peupliers sont devenus des ennemis du peuple ! Parce que c’étaient les communistes qui avaient planté les arbres ! Et en une nuit – littéralement –, ils ont été tous rasés. Ils sont restés longtemps couchés à terre, ensuite. L’Union s’est effondrée, et cette allée aussi s’est effondrée. Dans les ronces des branches sèches, on voyait errer les chiens et les chats. Mais le plus étonnant, c’est que les gens ont accueilli cela avec indifférence. Brusquement, comme à l’appel d’un ordre mystérieux, tout le monde s’est mis à se foutre de tout, y compris du bordel ambiant.

R.P. : Diriez-vous que les habitants de Lipetsk ont changé au moment de la mort de l’URSS ?

A.K. : Mais précisément ! Comme si nous avions tous à l’intérieur de nous des espèces de puces électroniques et que nous étions dirigés par quelqu’un de l’extérieur. Je comprends que ce que je raconte a l’air d’un sombre délire, mais je ne peux pas penser à une autre explication. Le plus frappant, ça a été les représentants des forces de l’ordre. Ils ont fait l’épreuve du pouvoir – et un pouvoir totalement impuni. Je me rends compte que l’image du milicien ou du flic de la route soviétique a été fortement idéalisée mais tout de même, à l’époque de l’URSS, on tombait beaucoup plus facilement sur un gardien de la loi honnête et respectable que sur un mauvais. Mais en 1991, tout est passé cul par-dessus tête. C’est dans ces années aussi que, allant à l’encontre d’eux-mêmes, beaucoup de mes connaissances et amis ont quitté le pays et émigré. Cela concerne surtout l’intelligentsia artistique, qui est très rapidement devenue minable.

Les gens se délectaient de liberté

R .P. : Est-ce que Lipetsk a connu des manifestations exigeant le retour de l’organisation soviétique ?

А.К. : Oh non, au contraire, on a vu bondir d’on ne sait où des partisans de la démocratie. Ils se sont sur le champ rappelé les dettes de 1917, les promesses non tenues, les répressions et tout ce genre de choses. Un des slogans les plus répandus était « Le PCUS est l’inspirateur et l’ordonnateur de tous nos malheurs ». Et on a diagnostiqué toute l’époque malade de « socialisme chronique ». Sachant que les manifestations ont commencé tout juste quelques jours après l’effondrement de l’Union. Les gens se rassemblaient principalement sur la place Sobornaya, en face du bâtiment de la mairie. Ils agitaient des affiches, chantaient des couplets obscènes sur le pouvoir soviétique, injuriaient Lénine, Staline – ils se délectaient de liberté. En même temps, il faut dire que les manifestants n’avaient, dans leur grande majorité, pas grand-chose à faire de leurs journées. À l’époque soviétique, Lipetsk comptait près d’une dizaine de grosses usines, mais en 1991, elles ont toutes fermé. Et le niveau de chômage a littéralement explosé. Et voilà, tous ces gens s’efforçaient de plaire au nouveau pouvoir, espérant… je ne sais même pas ce qu’ils espéraient. Probablement, un avenir radieux. Les communistes n’avaient pas tenu leurs promesses, il ne restait d’espoir qu’avec les démocrates.

Lipetsk. Crédits: Alexandre Kozine
Lipetsk. Crédits: Alexandre Kozine

Dans le bâtiment du jardin d’enfants, ils ont ouvert une boîte de nuit

R .P. : Cette vague de manifestations a-t-elle duré longtemps ?

A.K.: Quelques mois, et puis, les passions se sont peu à peu apaisées. Les gens ont compris que l’avenir radieux était désormais une perspective encore plus lointaine qu’avant. Et ils se sont donc mis à survivre. Il y a aussi eu quelques manifestations de soutien au socialisme, mais elles ont été rapidement dispersées par la milice. Lipetsk, avec tout le pays, est entrée dans une ère de transition. Tout ce qui pouvait être détruit, démantibulé, donné à la ferraille a été sujet au vandalisme. L’usine de construction de machines-outils, l’usine de moteurs, les fabriques de tuyaux, de tracteurs, les ateliers Sokolny ont été tout bonnement pillés. Les équipements étaient emmenés dans des camions et disparaissaient on ne sait où. Et encore, les usines, ce n’est rien ! Et combien de jardins d’enfants fermés ?! Au début des années 1990, ils en ont fermé un dans le quartier n°19 en plein milieu de l’année. Et personne ne se souciait des petits. Ensuite, dans le bâtiment du jardin, ils ont ouvert une des premières boîtes de nuit de la ville. Là, en revanche, étonnamment, les gens ne se sont pas résignés. Ils ont commencé de manifester et d’écrire des lettres à la mairie. Le bouge a été fermé, et un commissariat a ouvert à la place. Et dans le quartier n°3 aussi, ils ont d’abord fermé le jardin d’enfants, attendu qu’il soit pillé comme il faut, puis ils ont ouvert à la place un bureau du SAMU. Et les histoires de ce genre sont légion.

R .P. : Vous souvenez-vous souvent, aujourd’hui, de ces années – et des problèmes ?

А.К. : Extrêmement rarement. La mémoire humaine est ainsi faite. Elle efface le mauvais peu à peu, et gonfle le bon jusqu’à la taille d’un éléphant. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui, ces années se parent d’une aura romantique. La formule même des « folles années 1990 » appelle un sourire nostalgique. Et d’ailleurs, j’aurais peut-être eu moi aussi ce rapport à la période post-soviétique sans mon travail de photographe. C’est une profession qui imprime une certaine marque. L’histoire semble quelque peu différente à travers l’objectif. Mais l’important, c’est que la ville grandit et se développe, la vie ne s’y est pas figée, comme dans de nombreuses villes de province russes.

2 commentaires

  1. Si je ne me trompe pas, après la mort de Staline, le communisme a été trahi par les dirigeants venus après Staline; La mort de Staline est elle même suspecte, il n’est pas mort de mort naturelle.Les fondement du socialisme ont été abandonné pour préparer la restauration du capitalisme pourri. Je suis un Algérien et je vis toujours en Algérie et cela ne m’empêche pas de vouer un grand respect aux leaders de la révolution communiste : Lénine et Staline; Sans le communisme jamais l’URSS ne serait devenue une grande puissance respectée dans le monde entier. Regardez la situation actuelle des Etats de l’Europe de l’Est qui ont trahi le communisme, ils sont devenus des république bananières, des Etats vassaux sans principes, sans dignité et sans honneur. Mon pays aussi l’Algérie suit la pourriture capitaliste, c’est pourquoi mon pays ne s’est pas développé; Comme Staline, notre leader feu Boumédiène n’est pas mort de mort naturelle. On l’avait empoisonné dans le but de rétablir le capitalisme compradore en Algérie. La « démocratie » capitaliste est un gros mensonge, elle ne sert qu’à piller nos pays au service d’une minorité dite « démocrate » ou « libérale ». Seul le communisme avait développé, industrialisé et réparti les richesses de nos pays au profit de la grande majorité de nos peuples. Sans être militant communiste, je suis sans parti, je ne peux qu’être fier de l’œuvre du communisme en URSS. Tout ce qui s’oppose au capitalisme est diabolisé afin que les peuples ne puissent adopter le communisme et le socialisme scientifique.

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