Guide : les régions russes dans la littérature

Parce que Moscou s’est lissée et assagie, a perdu de son bouillonnement et de sa folie, Le Courrier de Russie a décidé de vous proposer un détour du côté des provinces. Et parce que la Russie est un espace éminemment littéraire, mère de personnages et plutôt source d’inspiration et de création poétique que pays au sens commun du terme, ce guide en aborde les vastes étendues par la plume. Nous vous emmenons dans les bagages d’écrivains qui, en langue française et russe, ont tenté de rendre ce qui fait pour eux l’essence de ce pays-continent. Cette Russie qui, de ses marges à son centre, depuis le Cercle polaire jusqu’aux frontières de l’Iran, de la Chine, de l’Europe occidentale et du Japon, est à la fois variée et uniforme – ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Pour l’affrontement

Guide: les régions russes dans la littérature. Alissa Ganieva, Salam, Dalgat !À sa frontière sud, la Russie bouillonne. La chaîne du Caucase où le pays-continent se frotte à l’empire perse, croisement de plaques et atmosphère volcanique. Les montagnes du Daghestan et le double tranchant des qualités méridionales : hospitalité – et poids du regard de l’autre ; cadre des traditions – et étouffement ; appartenance clanique – et chaînes ; chaleur – et sauvagerie. Alissa Ganieva a ses langues pour patries, le russe de son écriture est nourri des images de l’avar natal. La capitale fédérale et son anonymat l’ont libérée, révélée à elle-même, elle y a éprouvé la distance qui permet le regard sur soi – et la littérature. Alissa Ganieva, élevée par les grands-mères, a le souvenir d’un autre Daghestan – les tensions n’étaient pas ethniques et l’islam était soufi. Ses livres comme un acte de résistance, une piqure de rappel, une invitation adressée à sa chère république – à ne pas s’oublier, se dissoudre dans le discours des frères égyptiens, à retrouver et préserver sa mémoire propre, à ne pas se jeter dans les bras de la peste pour éviter le choléra.

Alissa Ganieva, Salam, Dalgat !. Traduction française (Joelle Dublanchet) aux Éditions de l’Aube, coll. « Poche », 2013. Plus d’information ici

Pour l’infini

Sylvain Tesson, Dans les forêts de SibérieLa Sibérie et l’ermitage. Le dépouillement. Cette tradition du pays-continent de la purification par le vide, l’espace, l’isolement. Ce tsar et ces bandits qui, après une vie de péché – que la foi orthodoxe sait indissociable de notre ici-bas -, vont chercher le repentir dans le labeur et le dénuement. L’horizon pour frontière et le repos par la répétition d’un quotidien monotone. Si la Crimée sauve régulièrement la Russie par le cerveau, en la rappelant à ses propres valeurs, la Sibérie est son salut par le ventre, lui renouvelle les entrailles et lui forge sans répit des êtres au regard sans fond, puissants et paisibles, essentiels, majestueux. Sylvain Tesson recherche des chemins non balisés, des montagnes sauvages. Une « cabane au fond des bois » pour richesse et les visites des animaux pour divertissement. La Sibérie, parce qu’elle est généreuse et clémente, a pardonné au petit voyageur son babil, ne lui en a pas voulu de passer à côté aussi bien de sa langue que de son silence, et lui a inspiré quelques pages de réelle envolée.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2011. Plus d’information ici

Pour une amoureuse

Guide: les régions russes dans la littérature. Astrid Wendlandt, L'Oural en plein cœur : des steppes à la taïga sibérienne, L’Oural et le centre – comme un creux, un non-lieu. Ni l’agitation des capitales ou de la frontière sud, ni la sagesse dépouillée du Nord ou du grand Est. L’Oural et la conscience de notre vanité et de nos illusions. La Russie dans son oscillation, dans son accablement. La Russie assise sur son gros cul de gisements de minerais, ses montagnes qui n’en sont pas, sa lenteur et ses paysages invariables. La Russie vue d’un interminable voyage en train. Astrid Wendlandt a compris très tôt l’injonction de Tioutchev – la Russie, on ne peut qu’y croire. Et l’aimer. En dépit de toute objectivité. Envers et contre tout, contre la raison. L’espace où l’harmonie naît du chaos, celui de la poésie des friches industrielles. Elle est repartie à la recherche d’un amour – consciente de l’inanité de sa quête – et s’est laissée prendre par le détour. Par tout ce que l’on trouve à la condition – unique mais expresse – de ne pas le chercher. Elle sait toute l’absurdité des vies humaines, accepte l’impuissance, se soumet – féminine – au fil invisible.

Astrid Wendlandt, L’Oural en plein cœur : des steppes à la taïga sibérienne, Paris, Albin Michel, 2014. Plus d’information ici

Pour notre fragilité

Alexeï Ivanov, Le géographe a bu son globe.
Perm et la taïga. Immense, humide, difficile – à conquérir. Et à recommencer. Le Géographe a bu son globeest de ces œuvres cultes parce qu’elles saisissent et rendent un moment, qu’elles parlent à une génération. Celle-là élevée dans les rangs paisibles des pionniers et jetée, à peine sortie de l’adolescence, dans la jungle des années 90. Celle-là qui a connu dans sa chair le réveil difficile du passage à la « liberté » – concrètement, aux règles sauvages du marché et à la loi du plus fort. Celle-là qui, née dans un empire ordonné, s’est forgée à la dure dans un pays à genoux, chaotique.  Entre aspirations célestes et pieds accrochés au sol, faire de notre imperfection une grandeur. Brûler les illusions mais colorer sa vie – malgré tout. Goûter – s’enivrer – du moindre rayon égaré ; la foi et la quête de vérité – en toute humilité – chevillées à l’âme. L’initiation par la perte, le chemin plutôt que l’arrivée. Le géographe est un raté superbe – universel. Pour un peu de tendresse, et toujours s’émerveiller.

Alexeï Ivanov, Le géographe a bu son globe. Traduction française (Marc Weinstein) aux éditions Fayard, 2008. Plus d’information ici

Pour ses extrêmes

Guide: les régions russes dans la littérature. Cédric Gras, Vladivostok, Neiges et moussons,Vladivostok au bout de la terre. « Seigneur de l’Est » si-loin-si-proche, 9000 km de Moscou et seulement 750 de Séoul, dernier pied du pays-continent en mer du Japon. Mais si toutes ses voitures sont coréennes, ce port du bout du monde est éminemment russe. Car le monde russe se fout des frontières physiques ou administratives. Il est constitué à égale mesure d’une langue et d’une foi, il est insaisissable par le seul esprit, il appartient à tous et personne, s’offre à qui le mérite. Cédric Gras a su ne pas s’arrêter au premier non de la Russie. Il a senti qu’elle doit commencer par vous décevoir – si vous aviez commis l’orgueilleuse folie d’avoir des attentes. Dépité, il est pourtant resté – il a su déceler la chaleur et le génie. Cédric Gras a su pénétrer peu à peu le grand espace ouvert à tous les vents par sa seule entrée possible – la langue. Cette succession de formules magiques, cette langue « toute-puissante », qui tout embrasse, concrète et imagée, ordonnée de son mouvement permanent, génératrice de liberté.

Cédric Gras, Vladivostok, Neiges et moussons, Paris, Phébus, 2011. Plus d’information ici

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