Arnaud Dubien : « Personne, en Occident, n’est prêt à mourir pour le Donbass »

Le directeur de l’Observatoire-franco-russe Arnaud Dubien a accordé un entretien à la revue russe The New Times.

Arnaud Dubien. Crédits: l’Observatoire franco-russe
Arnaud Dubien. Crédits: l’Observatoire franco-russe

The New Times : Que cherche à obtenir Poutine en se confrontant aux États-Unis et à l’Occident ?

Arnaud Dubien : Je ne suis pas certain que le président Poutine ait une grande stratégie. Ses objectifs étaient et sont plutôt défensifs (empêcher l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN par exemple), le Kremlin donnant souvent l’impression de réagir (voire de courir après les événements) plutôt que de dérouler un plan préconçu. L’impression qui domine est que les intérêts vitaux de la Russie sont en jeu dans le dossier ukrainien et que Poutine ne reculera pas.

T.N.T. : Jusqu’au 18 mars, Poutine était membre du « gouvernement mondial », le G8, ainsi que l’un des leaders les plus populaires de la planète. Par la suite, la Russie a été exclue du G8 et frappée par des sanctions économiques, pour finalement se retrouver face à une crise économique et financière. Poutine a-t-il mal évalué la réaction occidentale ou poursuit-il tout de même un plan prédéfini ?

A.D. : Je pense en effet que le président russe s’est trompé sur l’Allemagne. Le basculement de la chancelière Merkel dans un atlantisme inconditionnel est une mauvaise surprise et une réaction d’autant moins compréhensible qu’elle a été personnellement écoutée par la NSA. Cela dit, on peut se demander s’il y aurait eu ces sanctions économiques sans la tragédie du MH-17. De même, le plus probable est que les sanctions européennes ne seront pas prorogées à l’été 2015. L’Ukraine est en train de couler (et ce processus n’est sans doute pas terminé), tandis que la Russie, même si elle connaît des turbulences, encaissera le choc. In fine, il n’est pas certain que Poutine soit perdant dans cette affaire.

T.N.T. : Comment qualifieriez-vous l’état actuel des relations entre la Russie et les États-Unis ? Et entre la Russie et l’Europe ?

A.D. : Il faut distinguer la relation avec les États-Unis, qui est durablement affectée et qui n’a jamais eu vocation à être un véritable partenariat, et celle avec les pays de l’Union européenne. Les enjeux politiques et économiques ne sont pas les mêmes, les perspectives non plus. Cette crise ne nous ramène pas à la guerre froide (même si beaucoup le souhaiteraient à Washington, Varsovie, Londres ou Moscou), mais elle laissera des traces. La situation internationale évolue si vite, avec de nouveaux défis mortels (Ebola, Daech), qu’il est difficile de dire si ce sont les émotions ou le réalisme qui prévaudront.

T.N.T. : Une « guerre chaude » est-elle possible entre Russie et États-Unis, entre Russie et Europe ?

A.D. : Impossible tant que la Russie disposera de l’arme nucléaire. Personne, en Occident, n’est prêt à mourir pour le Donbass.

T.N.T. : Comment le président russe se comportera-t-il en cas de renforcement des sanctions contre la Russie ?

A.D. : La Russie répondra par de nouvelles contre-mesures. Elle ira plus loin en Ukraine si elle a l’impression de ne plus avoir grand-chose à perdre. Mais je ne soutiens pas l’hypothèse d’une Russie « État-voyou » : elle-même est confrontée à de multiples menaces, dont beaucoup (terrorisme, prolifération, etc.) coïncident avec celles qui touchent les Occidentaux.

T.N.T. : Selon vous, quelle sera la suite des événements en Russie ? À quel point le régime peut-il se durcir ?

A.D. : Je pense que le régime n’a pas beaucoup de souci à se faire pour les 18 mois à venir. Si d’ici 2016, l’économie est toujours en crise et le pays relativement isolé, la situation peut évoluer. Un glissement vers des scénarios plus durs ne peut être exclu.

2 commentaires

  1. La première question fait tellement rire, comment un journaliste peut poser une telle question ? On demande comment  » Poutine  » peut se confronter á  » l´Amérique et l´Occident », rien que cette question dit tout de celui qui la pose, et c´est dommage.
    Oublie-t-il que c´est l´Occident et l´Amérique viennent sur les terres de la Russie, pas Poutine qui va en Amérique ou en Occident ?.
    Les réponses du Directeur sont très bonnes, j´espère que ce journaliste aura compris.

    Le Président poutine est un judoka, c´est un art martial oú l´on utilise la force de l´adversaire pour le vaincre, on l´a vu avec les sanctions, c´est l´Occident aujourd´hui qui pleure.
    Le Président Poutine est un ancien du service de Renseignement, il connait ce que pense l´Occident et le Usa du fait de les avoir étudié pendant toute sa carrière, le Renseignement c´est aussi une profession oú la moindre faute est fatale.
    Le Président Poutine est un juriste, il s´en réclame toujours et agit toujours dans ce cadre.
    Le Président Poutine dans tous ses discours ne cesse de tendre la main pour un dialogue et ne ménace personne dans ses discours sauf pour se défendre, sauf maintenant oú il dit ne plus voir l´Amérique comme partenaire.
    la Russie n´a envahi aucun pays, et ne veut pas créer un Empire, la vraie Communauté Internationale aujourd´hui en est convaincue, c´est pourquoi il est aimé á plus de 80% dans son pays, contrairement aux autres Présidents qui lui cherchent des problèmes, et c´est pourquoi il va réussir, ce que nous lui souhaitons.

    1. Tout à fait en accord avec votre remarque, Bernard. D’ailleurs cela démontre bien l’actuel (et piètre) niveau des journalistes français, souvent mal renseignés sur le sujet sur lequel ils doivent écrire, ou la personnalité à qu’ils doivent recueillir les propos. Contrairement aux journalistes allemands, russes et même anglo-saxons, les journalistes français posent souvent les fausses questions, c’est pénible, jamais celles qui intéressent réellement les lecteurs. Ecoeurant.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *