« L’histoire du prix Nobel de Jean Tirole ressemble à un conte »

Le comité Nobel a dévoilé, lundi 13 octobre, le lauréat du prix Nobel d’économie 2014. L’honneur revient à Jean Tirole, 61 ans, enseignant à la Toulouse School of Economics (TSE). L’économiste russe Oleg Chenderiouk fait part de son admiration et de sa sympathie pour le chercheur français.

Jean Tirole
Jean Tirole – Crédits : TSE

Je suis parvenu à le trouver sur son lieu de travail, une heure après l’annonce de la nouvelle : la porte de son bureau était ouverte, des collègues venaient féliciter le professeur, un peu abasourdi. Jean Tirole entrait et sortait avec un café. « C’est très étrange de boire du café en une telle occasion », a-t-il fait remarquer. J’ai réussi à attraper le professeur au vol, à le féliciter et à lui serrer la main.

— Monsieur, que ressentez-vous en ce moment ?

— C’est évidemment une excellente nouvelle. Oui… pour être honnête, je n’en ai pas encore pleinement conscience…

— Que représente ce prix pour la Toulouse School of Economics, d’après vous ?

— Beaucoup… Énormément…

Jean Tirole ne ment pas. Ces dernières années, le prix a rarement été décerné à des économistes ne travaillant pas dans des universités américaines. D’autant que la Toulouse School of Economics est une école scientifique toute jeune.

À la fin des années 1980, le professeur Jean-Jacques Laffont, ami de M. Tirole, commence à regrouper d’éminents économistes, pour aboutir, en 1991, à la création de l’Institut d’économie industrielle – sur la base de laquelle est fondée, en 2007, la Toulouse School of Economics. Cette dernière se maintient depuis plusieurs années dans le trio de tête des meilleurs établissements d’économie en Europe (et fait partie des vingt meilleurs du monde). Et voilà que son président, Jean Tirole, reçoit aujourd’hui le prix Nobel…

La secrétaire de M. Tirole entre dans le bureau de ce dernier et lui tend un bout de papier où il est écrit : « Bloomberg News dans cinq minutes ? ». Après avoir prestement repoussé le photographe de l’Agence France-Presse, je réussis à faire un selfie avec le lauréat et m’empresse de rejoindre la salle de conférences.

Jean Tirole est connu pour sa contribution à la théorie de l’entreprise, en particulier à la théorie du développement des droits de propriété intellectuelle, ainsi qu’à celle de la régulation des marchés par un petit nombre d’entreprises (oligopoles et monopoles). Le principal apport de M. Tirole est son modèle de regroupements de brevets, dans lequel les oligopoles d’un secteur donné s’échangeraient les droits intellectuels de leurs produits, au bénéfice des consommateurs – confrontés jusque-là à des prix élevés.

Il faut noter que les travaux de Jean Tirole ont une application réelle en économie, particulièrement dans la régulation de l’influence sur le marché de géants tels Google ou Apple. Il se distingue en cela des macro-économistes de ces dernières années, qui ont reçu le Nobel avant tout pour leur contribution à la réflexion économique en tant que telle et à l’interprétation théorique des processus économiques.

En quinze minutes, la petite salle de conférences de la TSE était pleine à craquer. L’ambiance y était très… bon enfant. Tous les étudiants désireux d’assister à la conférence pouvaient entrer librement, et les journalistes et photographes français n’ayant pas réussi à trouver de place se serraient calmement contre les murs.

Le lauréat frais émoulu a été accueilli sous les applaudissements continus d’un public qui s’était levé pour l’occasion. En entrant, M. Tirole a embrassé la veuve de Jean-Jacques Laffont, fondateur de la TSE.

J’ai eu la chance d’être l’un des premiers à poser ma question :

— Dans quel domaine se développera la Toulouse School of Economics, professeur ?

— Nous poursuivons le développement de l’école sur la lancée de Jean-Jacques Laffont. À savoir : un travail d’équipe productif et un environnement scientifique favorable. Chaque matin, je me réveille et me rends au travail de bonne humeur, en pensant aux personnes que je vais y retrouver ! Notre mission est de rendre son prestige à l’enseignement universitaire par rapport aux grandes écoles (qui représentent, en France, un enseignement élitiste). Ces dernières sont évidemment bonnes, mais elles ne concernent qu’un petit nombre d’étudiants.

— Quelle place voyez-vous la Russie occuper dans l’économie mondiale, en particulier au vu de la situation actuelle ?

— En tant qu’économiste, j’évite autant que possible les déclarations qui pourraient ensuite être interprétées dans une optique politique. Parce que la politique consiste en grande partie à résoudre des problèmes à court terme. Je dirai simplement ceci : les économistes tentent toujours de trouver des solutions à long terme, en faisant fi des problèmes à court terme.

Est ensuite tombée une avalanche de questions de la presse française. Je n’en citerai qu’une :

— En remettant le prix à un économiste français, le comité Nobel envoie-t-il un signal à la France ?

— Non, pas du tout.

Tirole a raison : il a reçu cette récompense en dépit des réalités politico-économiques françaises plutôt que grâce à elles. Pour s’en convaincre, il suffit de visiter la Toulouse School of Economics. La TSE ne dispose en effet ni d’une bibliothèque correcte, ni d’un centre informatique, ni même de salles d’études disponibles. Les salaires y sont bien inférieurs à la moyenne américaine, et nombre de questions importantes dépendent de la fantaisie de bureaucrates français sans lien aucun avec les sciences.

C’est l’université de Toulouse qui gère les finances de la TSE, indépendante pour tout le reste. Patrick Feve, directeur de l’école doctorale de la TSE, doit ainsi, comme il le dit lui-même, négocier chaque année avec les bureaucrates sur le nombre de doctorants qu’ils pourront garder après leur première année. Alors que les doctorants sont environ 35 en première année, ne sont ensuite finançables que 20, parfois 15, voire 13 d’entre eux seulement.

C’est précisément pour cette raison que les étudiants de la TSE espèrent aujourd’hui que la renommée de leur école ne se limitera plus aux cercles scientifiques, ce qui se reflètera immanquablement dans le prochain classement des programmes économiques (où la TSE pourrait déjà occuper la première place européenne) et changer radicalement la donne sur les questions de financement.

Il est très difficile de décrire l’euphorie qui régnait dans l’établissement après l’annonce de la nouvelle. Les doctorants (dont je fais partie), qui avaient tous enfilé le même t-shirt (portant l’inscription « I love TSE »), ont entonné en chœur « Jeannot, Jeannot, Jeannot ! ».

De loin, on aurait pu croire qu’un club local venait de gagner la Ligue des champions. Et au fond, c’est un peu le cas : l’histoire du prix Nobel de Jean Tirole ressemble à un conte de fées, où une toute jeune et petite équipe (la TSE), aux modestes moyens mais avec un entraîneur incroyablement talentueux à sa tête, aurait remporté la victoire.

Jean Tirole, qui a étudié aux États-Unis, a reçu et reçoit encore aujourd’hui des offres très alléchantes de la part d’universités américaines. Cependant, cet économiste – au nombre de ceux les plus cités actuellement – a décidé de poursuivre l’entreprise de son ami Jean-Jacques Laffont, qui avait lui aussi, à l’époque, préféré à une carrière académique confortable à l’étranger la tâche ardue et ingrate de créer une école économique prestigieuse dans son pays.

Une véritable incarnation du patriotisme français.

J’ai eu l’honneur de découvrir l’extraordinaire talent de conférencier de M. Tirole (c’est rare chez les chercheurs éminents), capable de synthétiser et de rendre compréhensible une matière très complexe. En tant que directeur et conseiller, M. Tirole se distingue en outre par sa disponibilité à l’égard des doctorants (ce qui est encore plus rare).

Il n’est que le troisième économiste français de toute l’histoire du prix Nobel et le premier en 26 ans. Et comme il l’a clairement souligné lui-même, cette distinction ne doit pas être perçue comme un signal envoyé à la France, ni à l’Europe de manière générale.

Néanmoins, on veut espérer qu’il y aura encore d’autres histoires de ce genre, où des économistes au talent véritable rentrent au pays et y poursuivent leur génial travail de création, et où des écoles petites mais prometteuses produisent des travaux scientifiques dignes du Nobel !

3 commentaires

  1. J’adore le journaliste qui découvre qu’à Toulouse il y a une université. Ses « bureaucrates » ne doivent pas être si mauvais puisqu’elle a été fondée au XIIIe siècle et qu’elle a depuis développé de nombreuses spécialités dans à peu près tous les champs du savoir. Toulouse est la deuxième ville universitaire de France et hormis M.Tirole a produit nombre de juristes, historiens, linguistes, sociologues et scientifiques de valeur. Et en produira encore!

  2. Bonjour !

    Jean Tirole a eu le prix Nobel d’économie d’une part parce qu’il prône ni plus ni moins que le capitalisme ultra-libéral et ses profits, d’autre part c’est une forme de remerciement du maître à son valet pour l’allégeance de la France au dogme américain. N’oublions pas aussi le prix Nobel de Littérature.
    Merci à la France de nous soutenir ainsi !
    Obama 1er.

  3. La Toulouse School of Economcs : c’est bien une école française ? Alors pourquoi pas tout naturellement Ecole Economique de Toulouse ?
    Quand l’allégeance frise le ridicule…

    Avec une remarque qui a son importance : l’économie n’a jamais été une science. Tout juste une technique dont personne ne peut prévoir les conséquences, puisque l’expérience y est par irrémédiablement biaisée en faveur de la théorie qui la met en place.

    Notre société est décidément mal engagée

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