Sanctions : la revanche de l’État

La société SWIFT, dont le système de paiement est utilisé pour la majorité des transactions bancaires dans le monde, a publié fin septembre un communiqué. La direction, en réponse à la résolution du Parlement européen qui demandait d’envisager l’exclusion de la Russie du système SWIFT, demande aux députés de s’occuper de leurs affaires et de ne pas chercher à dicter leur comportement aux entreprises privées opérant sur le marché.

sanctions, Train à grande vitesse russe Sapsan construit par Siemens qui à la différence du modèle français peut être adapté aux rails russes. Crédits: Stefan Sauer, EPA/TASS
Train à grande vitesse russe Sapsan construit par Siemens qui à la différence du modèle français peut être adapté aux rails russes. Crédits: Stefan Sauer, EPA/TASS

C’est peut-être la première fois depuis le début de la guerre des sanctions qu’une société refuse résolument de céder aux pressions politiques des autorités. En mars, Visa et MasterCard avaient exécuté docilement la décision de la Maison-Blanche d’exclure quatre banques russes de leurs systèmes de paiements. Les grandes entreprises européennes et américaines qui subissent des pertes financières ou voient se rompre les liens qu’elles avaient avec leurs partenaires russes suite aux sanctions, si elles manifestent leur mécontentement en critiquant leurs gouvernements en coulisses, ne s’y opposent toutefois pas en front uni.

Les représentants des principales entreprises américaines se sont plaints d’une situation sans précédent lors d’un forum d’affaires russo-américain qui s’est tenu en mai. Les hauts fonctionnaires de l’administration américaine avaient en effet conseillé par téléphone aux directeurs des sociétés privées de ne pas se rendre au Forum économique de Saint-Pétersbourg. Les hommes d’affaires ont dénoncé une démarche tout à fait inédite, les discussions entre le secteur privé et l’État étant habituellement bien plus délicates et subtiles. La pression des autorités n’a d’ailleurs pas eu l’effet escompté – les entrepreneurs sont malgré tout allés en Russie – mais son influence sur le climat des affaires a été manifeste.

On observe une situation similaire en Allemagne, dont le modèle politique se caractérise par une étroite interaction entre les grandes entreprises privées et le gouvernement fédéral. Les intérêts des industriels allemands jouent depuis les années 1950 un rôle important, sinon déterminant, dans la politique extérieure du pays vis-à-vis de l’Est. Lorsque la crise ukrainienne a éclaté, de nombreux analystes pensaient que les chefs d’entreprise allemands, pour qui la Russie est un débouché de choix et une source majeure de matières premières essentielles, parviendraient une fois de plus à bloquer les sanctions de leur gouvernement. Ce fut d’ailleurs le cas dans un premier temps, mais au fur et à mesure de l’exacerbation du conflit, Berlin a durci sa position à l’égard de Moscou, et la voix des industriels a perdu de sa puissance d’influence. On a expliqué aux capitalistes que les enjeux politiques étaient trop importants, et que plus personne ne tiendrait autant compte de leurs intérêts que par le passé. Ils s’y sont résignés – du moins pour l’heure.

État et marché : une quête d’équilibre

Quel est le constat à en tirer ? S’agit-il d’une exception ou d’une réalité nouvelle ? S’il est impossible de fournir une réponse définitive, certains indices portent pourtant à croire, effectivement, à une nouvelle tendance. Ainsi, le directeur d’une importante association d’entreprises américaines a récemment déclaré à l’auteur de ces lignes qu’imposer aux entrepreneurs des restrictions qui leur sont préjudiciables faisait en réalité partie d’une stratégie de Barack Obama, visant à dompter les sociétés qu’il voit d’un mauvais œil. On ne peut pas oublier que l’actuel président américain a remporté l’élection de 2008 en surfant sur une vague de haine profonde de la population à l’égard de « l’avidité de Wall Street ». Et les Américains sont encore nombreux à le considérer comme le chef d’État aux opinions économiques les plus à gauche de toute l’histoire de leur pays.

Le monde subit actuellement une transformation qui touche la plupart des éléments de l’architecture politico-économique. Et ce changement concerne également les relations État-privé. C’est au tournant du XXème siècle que les monopoles d’État ont commencé de prendre la place des industriels en qualité de « premiers violons » dans le secteur des matières premières, crucial en termes de perspectives mondiales de développement. Cette révolution tranquille a eu lieu dans le monde arabe, au Venezuela et en Russie. Sur fond d’instabilité croissante et de pression accrue de la communauté occidentale, les gouvernements de ces pays ont consolidé leurs positions.

Tout le monde s’est ensuite mis à parler du « capitalisme autoritaire » qu’incarnaient la Chine et, en partie, la Russie. On disait que cette dernière, au vu de sa capacité à prendre des décisions rapidement et sans discussions superflues, triomphait sur des démocraties empêtrées dans leur liberté d’opinion. Le sujet a certes toujours suscité de nombreux débats, dans la mesure où l’étiquette même de « capitalisme autoritaire » était artificielle.

À la fin des années 2000, toutefois, au plus fort de la crise financière mondiale, qui a fait passer au premier plan le thème de la toute-puissance destructrice des marchés, le rôle de l’État a commencé d’être abordé de façon totalement différente en Occident également. Les dogmes néolibéraux, qui dominaient de façon généralisée depuis les années 1980, ont cessé d’être perçus comme une vérité absolue, et l’on a vu le début de la quête d’un nouvel équilibre entre État et marché.

La politique actuelle des sanctions renforce le pouvoir des institutions publiques – la logique politique l’emporte manifestement sur la rationalité économique. Si cette tendance se prolongeait, son influence sur l’ensemble de l’économie mondiale et de la politique pourrait s’avérer très puissante. Il faut néanmoins tenir compte d’un autre aspect de la question : l’État est avant tout synonyme de dépenses et de redistribution. Et si le monde des affaires est condamné à rester sous la houlette des intérêts supérieurs de l’État, on voit difficilement où ce dernier trouvera suffisamment de ressources à dépenser et redistribuer.

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