Guide : du nouveau en musique russe

Les grands froids, on fait avec – et même, on les savoure. Mais le passage à l’hiver… Les jours qui raccourcissent, les débuts de la grisaille, l’humidité… Alors, en ce début octobre, pour survivre à l’implacable transition, même Le Courrier de Russie n’a rien de mieux à vous suggérer que de vous emmitoufler dans vos canapés. Oui mais – en excellente compagnie. Portrait subjectif de cinq collectifs musicaux qui montent, qui montent, de groupes qui, chacun à leur façon, incarnent le réveil du pays – sa combativité et son endurance, sa profondeur et son humour, son inventivité. Sa liberté et sa générosité.

Pour la Russie de l’Ouest

Le groupe Messer Chups poursuit son bonhomme de chemin depuis les années 1990. Pétersbourgeois dans l’âme, ils ont hérité de l’ancienne ville impériale son mélange de raffinement et de flegme. Ils sont à la fois revenus de tout et toujours aussi explosifs. Peut-être plus connus – et certainement mieux accueillis – à Berlin que chez eux, ils n’échangeraient pourtant pour rien au monde leurs divans soviétiques usés jusqu’à la trame contre les paillettes moelleuses et bien trop ordonnées des capitales occidentales. Surf music, rockabilly, cartoons, comics d’épouvante et films de série B… : les membres de Messer Chups savent que l’on n’invente rien et ont fait de l’emprunt un art – de l’accumulation des références multiples naît leur originalité. Ils ont pris de l’Ouest le professionnalisme – un son et des clips impeccablement travaillés – sans désapprendre leur folie natale. Et une Bettie Page plus vraie que nature à la basse, imprimé léopard, lèvres rouge sang, talons vertigineux et poigne de maîtresse, toujours plus intimidante à mesure qu’elle se dévoile.

Pour la Russie du ventre

25/17, c’est une Russie des entrailles : sa violence, ses contrastes – et sa bonté, et sa douceur ; son existence sur le fil du rasoir, sans fard – et sa soif avide, insatiable, d’élévation. 25/17, c’est une Russie qui sort la tête du marécage sans renier ses recoins les plus sombres, sans oublier les cataclysmes des 20 dernières années. 25/17, c’est, quand vous avez avalé la dureté au biberon et que cette chienne de vie vous rattrape, tout traverser, en tirer des leçons en forme de cicatrices – et finir par choisir, à force de renoncements et en conscience, l’honnêteté et l’amour. 25/17, c’est une tendresse passée à l’épreuve des balles, une poésie du caniveau. 25/17, c’est un rap profondément, entièrement russe. Du haut de leur quarantaine, ils chantent le sacrifice à l’idée collective et l’honneur de la mémoire des pères, les cercles vicieux et vertueux, les combats qui vous forgent et ceux qui vous détruisent, le véritable repentir – au prix d’erreurs irréversibles, le salut par une foi orthodoxe d’espoir et de don. Ils sont tranchants, radicaux – et croyants, et loyaux. Soumis à la seule Cause. Ils sont le renouveau.

Pour la Russie de Sibérie

Ilya Beshevli, ou quand la naïveté est un bouclier. Ilya Beshevli n’a jamais eu à se poser de questions sur le fond, il a une mission et s’en sait investi – transmettre au plus près, en musique, le chant qui le traverse. L’enfant sage a tranquillisé ses parents avec un diplôme d’ingénieur et peut désormais se consacrer entièrement et seulement à ses compositions, à une musique néo-classique qui retrouve le lien, qui dit combien le temps n’est pas linéaire. Ilya Beshevli, concentré, survole l’existence. Sa quête d’une beauté de la profondeur, de perfection et d’une harmonie capable de rendre le monde meilleur le préserve et le porte, lui ouvre la vie côté jour. La Russie s’essouffle dans sa capitale mais renaît dans ses régions – et l’enfant sage de Sibérie, à 20 ans à peine, sait distinguer l’éphémère du nécessaire. Il sait fermer l’oreille aux sirènes de l’avant-garde ou des promoteurs, car sa musique, il ne la vend pas – il la rend.

Un autre compositeur néo-classique – autre enfant sage de la taïga. Kirill Sementchoukov, sa muse, il ne l’a pas choisie, elle s’est emparée de lui – elle lui chuchote en permanence ses airs à l’oreille depuis les espaces infinis du pays des chamanes. Kirill Sementchoukov sait que l’inspiration – c’est expirer ; et dès qu’elle le submerge, il se remet au travail acharné à la forme. Kirill Sementchoukov sait combien il faut de labeur pour que la musique devienne ce qu’elle est – polir chaque morceau jusqu’à l’éclat. À toute nouvelle partition qui lui vient, il s’inquiète – et si cette mélodie existait déjà ? Mais ses maîtres le rassurent : s’il l’a entendue, c’est seulement dans sa tête, si elle vient de quelque part – c’est d’en-haut. La Sibérie et son existence dénudée qui vous transmet au sein le courage du sacrifice. L’énergie créatrice concentrée – sublimée. Sementchoukov, pour parvenir à renouer le lien avec les grands compositeurs romantiques, ne méprise ni le synthé ni la collecte des fonds destinés à son album sur Internet. Car tous les moyens contemporains justifient la fin – dans sa musique, entendre frémir les bouleaux.

Pour la Russie d’Extrême-Orient

Aïal, 23 ans et philologue, en avait marre, dans son village natal de Iakoutie – c’est loin, la Iakoutie : au-dessous du Cercle polaire et avant Magadan –, Aïal en avait marre, disais-je, d’observer toute une jeunesse autour de lui bavant sur la vie des grandes villes, de toute une bouillie pop de sa région qui singe la bouillie pop américaine. Alors Aïal, avec sa petite équipe d’humoristes, s’est lancé dans une parodie du dernier clip de Timati, ce produit tout à fait regrettable de la « scène r’n’b » russe actuelle. Et le résultat est un petit bijou. Sous le pseudo de Zloï Mambet, Aïal chante les joies de la vie rurale et tourne en ridicule avec un humour décapant les clichés du rap commercial. La même bande au volant – mais sur un tracteur antédiluvien, les mêmes filles qui se déhanchent – mais en vestes de travail et bottes en caoutchouc. Zloï Mambet, sous ses airs d’OVNI, c’est le symbole d’une génération revenue des illusions du marché et qui a décidé de trouver le bonheur en elle et chez elle. Longue vie !

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