Ebola : à qui profite l’épidémie ?

Alors que les terribles abréviations SRAS et H5N1 résonnent encore à nos oreilles, il semble qu’une nouvelle pandémie approche – celle du virus Ebola. À quel point les craintes qui l’entourent sont-elles justifiées ? Pour répondre à cette question, le journal Kultura a interrogé Vladimir Nikiforov, infectiologue en chef de l’Agence fédérale russe de biomédecine (FMBA Russie) et directeur du département des maladies infectieuses et d’épidémiologie de l’université nationale de recherches médicales Pirogov (RNIMOu).

Crédits : RIA Novosti
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Kultura : Les Russes sont inquiets : quelle est cette nouvelle maladie mortelle venue d’Afrique ?

Vladimir Nikiforov : La fièvre Ebola appartient au groupe des fièvres hémorragiques. Toutes sont provoquées par des virus et s’attaquent aux vaisseaux sanguins, ce qui, en l’absence de traitement, entraîne un choc toxi-infectieux, des hémorragies et, finalement, la mort. Cette maladie est relativement récente. Le virus est mentionné pour la première fois en 1976, lorsque des informations en provenance du Soudan du Sud et de la République démocratique du Congo, alors appelé Zaïre, font état d’une épidémie sans précédent qui ravage les villages proches de la rivière Ebola, d’où le virus tire son nom.

Les principaux porteurs du virus sont les roussettes frugivores [chauve-souris, ndlr]. Elles ne souffrent elles-mêmes pas de la maladie mais elle contaminent les grands singes qui, eux, ne sont pas immunisés. Il faut savoir que les Pygmées, à défaut d’autre chose, chassent parfois le singe – et un animal malade est plus facile à attraper. Les Pygmées piègent également les roussettes à l’aide de filets, d’ailleurs, bien qu’elles ne soient pas tellement nourrissantes. Additionnez le contact avec l’animal malade, l’abattage, le dépeçage et une mauvaise cuisson – et vous comprenez comment l’homme a fini par être contaminé.

K. : Quels sont les symptômes du virus Ebola et comment se propage-t-il ?

V. N. : Il n’a pas de manifestation clinique nette. La période d’incubation va de deux jours à trois semaines. Au début, la maladie est aiguë et se caractérise par une augmentation de la température, une fatigue générale, des douleurs aux articulations et des troubles intestinaux – vomissements, diarrhées – puis, après la première semaine, apparaissent les syndromes hémorragiques – multiples saignements des yeux, des oreilles et du nez – qui ont une issue fatale.

Cette période est la plus dure et la plus dangereuse, tant pour le malade que pour ceux qui s’en occupent. Le virus ne se transmet ni par l’air ni par projection de gouttelettes – ce n’est pas une grippe. C’est-à-dire que si j’étais porteur du virus et que j’éternuais dans votre direction, vous ne tomberiez pas malade. La maladie se transmet lors des contacts avec l’individu contaminé : via le sang, la salive et d’autres sécrétions.

Le taux de mortalité élevé et les problèmes de localisation du virus sont dus aux particularités de la zone de contamination, l’Afrique tropicale. La population locale est extrêmement attachée à ses us et coutumes. Elle ne fait confiance qu’aux sorciers et n’a aucune estime pour les médecins, en particulier les « visages pâles ». La plupart du temps, jusqu’à sa mort, le malade est soigné chez lui, dans des conditions insalubres, ce qui entraîne de nouvelles contaminations. Après le décès commence la cérémonie funéraire. La tradition exige que l’on accompagne dignement le défunt, autrement il reviendra hanter ses proches. Une centaine de personnes assiste ainsi aux funérailles : tout le monde danse autour de lui, le choie, l’embrasse – pour qu’il ne revienne pas d’entre les morts la nuit. Et voilà comment la maladie se propage.

K. : Selon l’Organisation russe de santé publique (VOZ), aucune des précédentes épidémies d’Ebola n’avait atteint une telle ampleur. Comment cela s’explique-t-il ?

V. N. : Effectivement, les précédentes épidémies étaient plus localisées, le nombre de contaminés ne dépassait pas les 500 à 600 personnes. Cependant, comme c’était déjà le cas à l’époque, le nombre réel de malades reste aujourd’hui encore un mystère. Nous ne voyons que la partie émergée de l’iceberg, nous ne pouvons parler que des cas documentés par des médecins diplômés, confirmés tant bien que mal par des laboratoires. C’est extrêmement compliqué à mettre en œuvre, en Afrique.

En découlent, naturellement, des difficultés pour estimer le nombre exact de décès. À l’heure actuelle, nous savons que 3 000 personnes contaminées sur 6 000 ont succombé à la maladie – mais je le répète: ce ne sont que des approximations.

D’après les données dont nous disposons, le taux de mortalité serait d’environ 50 %, mais il est loin d’être représentatif de la réalité. L’accès difficile aux soins médicaux et les retards de la médecine, la peur que ressentent les médecins (ils sont même parfois victimes d’agressions), la foi inébranlable envers les sorciers – tout cela entrave l’aide médicale, même alors que la gravité de la situation l’exige.

Par ailleurs, on a découvert dans le sang de certains autochtones des anticorps contre le virus Ebola – cela signifie qu’ils étaient sur la voie de la guérison. Mais il est pratiquement impossible de documenter de tels cas.

Quoi qu’il en soit, il est tout à fait erroné d’affirmer aujourd’hui que cette pathologie est incurable. Et généralement, la panique qui s’est répandue autour de ce virus est exagérée. La situation n’est pas aussi catastrophique que veulent nous le faire croire de nombreux médias.

K. : On ne peut donc pas qualifier Ebola de maladie la plus dangereuse actuellement ?

V. N. : Nous connaissons près de 1 000 pathologies infectieuses, classées en fonction de leur létalité. La fièvre Ebola appartient au premier groupe – celui des pathologies particulièrement dangereuses. Elle fait partie des 16 affections pour lesquelles il est nécessaire de procéder à la surveillance sanitaire des territoires. Néanmoins, elle ne fait pas partie des maladies dites pestilentielles, pour lesquelles la loi stipule l’introduction de mesures de quarantaine. Ces dernières sont au nombre de quatre : la peste, le choléra, la fièvre jaune et la variole ; la fièvre Ebola est moins contagieuse. Ainsi, la situation en Afrique centrale est problématique, mais pas catastrophique. On peut prendre le problème à bras-le-corps – encore faut-il que la population écoute les recommandations des médecins.

Crédits : techcult.ru
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K. : La communauté médicale mondiale a pourtant les yeux tournés vers le continent africain. Des médecins du monde entier accourent à l’aide des Africains et certains d’entre eux sont contaminés. Cela n’entraînera-t-il pas la propagation du virus, y compris chez nous ?

V. N. : De telles probabilités sont nulles. Il n’y a pandémie que lorsque la maladie se maintient. Le virus a besoin de ce qu’on appelle un « réservoir naturel » – représenté, en Afrique, par les roussettes. Et ces dernières ne peuvent vivre chez nous pour la simple et bonne raison qu’il leur faut une température journalière moyenne approchant les 30 degrés. Si une roussette a la folie de voler jusque chez nous, elle mourra de froid dès septembre.

Le virus ne peut donc pas survivre dans notre pays. Et il ne lui est pas si aisé de se propager. On voit mal un malade errer dans nos rues et s’y vider de son sang – cela ressemble davantage à un mauvais film d’horreur !

On a récemment appris que des médecins avaient été contaminés. Certaines personnes souffrant d’Ebola sont rentrées aux États-Unis, et on ne peut exclure la possibilité que la même chose nous arrive. Mais disons que vous avez été en Afrique, où vous avez été en contact avec des malades : vous rentrez chez vous et, une semaine plus tard, vous avez de la fièvre. Et ensuite ? Vous appelez le médecin et, exactement quinze minutes après que vous avez prononcé le mot « Afrique », vous vous retrouvez entre les mains d’une équipe d’experts qui vous conduit à un hôpital spécialisé dans les maladies infectieuses. Et le virus ne peut plus se propager.

Chaque année, des cas de choléra parviennent jusque chez nous. Cependant, aucune épidémie n’est à signaler. En Afrique, il arrive que des cadavres de malades se trouvent dans des flaques de sang à même la rue. Mais ce serait extrêmement difficile à imaginer dans la rue Tverskaïa à Moscou… La situation n’est pas comparable.

K. : Malgré ces probabilités de contamination quasi inexistantes, notre pays est-il prêt à accueillir des personnes contaminées ?

V. N. : Le service médical des maladies infectieuses se prépare constamment à de tels scénarios et procède à des traitements expérimentaux. Il est vrai que, pour le moment, nous ne disposons pas encore de médicament spécifique – des comprimés qui porteraient l’inscription « Contre Ebola. À prendre le matin et le soir. Guérison assurée ». Mais nous avons élaboré des thérapies générales – un traitement antichoc et pathogénique, des antiviraux – qui agissent non directement sur ce virus particulier, mais sur l’ensemble du groupe de virus dont il fait partie. En utilisant correctement tous ces traitements, une guérison est tout à fait possible. Comme cet Américain, qu’on a rapatrié à temps, placé sous une surveillance adéquate et à qui on a prodigué les soins nécessaires – il se porte aujourd’hui comme un charme.

K. : Notre pays n’a-t-il pas l’intention de mettre au point un vaccin ?

V. N. : La mise au point d’un vaccin exige des milliards de dollars, c’est très complexe. Il ne suffit pas de vouloir, payer et attendre le résultat. C’est un travail laborieux et de longue haleine. Comme dans la citation issue de ce film célèbre : « Ce n’est pas parce qu’on rassemble neuf femmes enceintes dans une pièce qu’un enfant naîtra un mois plus tard. »

Et n’oublions pas non plus les considérations économiques. Admettons qu’une entreprise privée décide de développer un vaccin contre Ebola, investisse des dizaines de milliards et passe dix ans à le fabriquer : à qui le vendra-t-elle ? Aux Africains, parmi lesquels certains n’ont même pas de quoi s’acheter à manger ? Il n’y aucune motivation économique. De plus, on n’arrive pas toujours à découvrir un vaccin. Il y a par exemple dans le monde des millions de personnes atteintes de l’hépatite C et, pourtant, aucun vaccin n’existe.

Généralement, il est peu probable qu’un État plus ou moins riche commence à investir dans ce projet alors qu’il est confronté à des problèmes plus urgents. Nous avons par exemple nos « propres » maladies infectieuses, nombreuses et, encore aujourd’hui, mortelles chez nous. En Extrême-Orient, on connaît ainsi bien la fièvre hémorragique à syndrome rénal, de laquelle il est très difficile de venir à bout.

K. : Que faut-il faire alors : envoyer des médecins en Afrique, ou plutôt chez nous, en Extrême-Orient ?

V. N. : Nous envoyons effectivement des groupes de médecins russes en Afrique, avec deux objectifs. Le premier consiste évidemment à apporter une aide humanitaire. Le second – acquérir de l’expérience et apprendre à nos médecins comment lutter contre de telles affections. Aujourd’hui, tout le monde connaît le virus Ebola par ouï-dire et a lu des articles à son sujet. Mais les spécialistes qui auront été en Afrique, à leur retour, posséderont non simplement un savoir tiré de manuels, mais aussi des connaissances empiriques.

Il y a un mois, un groupe de virologues a été envoyé dans le foyer de l’épidémie, où ils étudient le virus en soi, son évolution, ses mutations, ses différentes souches. Leur travail est foncièrement scientifique, il ne présente aucune application directe ni concrète en termes de santé publique. Le prochain groupe de médecins, des spécialistes de l’Agence fédérale de biomédecine (FMBA), se rendra en Afrique avec des objectifs concrets cette fois-ci – aider les populations locales et former notre personnel médical.

K. : Ce n’est pas la première fois que la Russie envoie des médecins en Afrique…

V. N. : Jusqu’en 1993 à peu près, nous disposions d’un laboratoire soviétique – puis russe pendant une courte période – chargé de la surveillance et de l’étude des virus. D’éminents spécialistes y travaillaient, qui allaient en Afrique. Mais son financement a été interrompu et il a rapidement disparu.

A ensuite pris la relève le Centre national de recherche en virologie et biotechnologie « Vector » – l’un des principaux centres de ce type en Russie, situé dans la cité scientifique de Koltsovo, à quelques kilomètres de Novossibirsk. Un groupe de scientifiques y a étudié en profondeur les infections létales, telles que la variole, la tularémie, la maladie du charbon et également les virus Marburg et Ebola. Mais ce groupe a été dissout en 2006.

De nombreux spécialistes sont partis à l’étranger et on retrouve, dans plusieurs travaux dont l’Occident se targue tant, une empreinte russe. Tous ces groupes de recherche sont en effet dirigés par des scientifiques de chez nous, que les circonstances ont contraints à partir.

À présent, nous retournons en Afrique, où nous ne serons pas accueillis à bras ouverts : ni par les malades eux-mêmes, ni par les spécialistes étrangers qui y font de la recherche. Les Américains, sans aller jusqu’à l’agressivité, se montreront hostiles à notre présence : ils veulent le monopole et n’ont pas l’intention de partager leurs découvertes. On a beau proclamer que nous sommes tous des pays amis, le monde n’est malheureusement pas fait ainsi. C’est pour cela que nous devons nous aussi nous rendre sur place. Autrement, dans le cas d’une catastrophe épidémiologique, nous n’aurons d’autre choix que d’attendre que d’autres nous disent quoi faire et comment soigner nos malades – et nous risquons d’attendre en vain.

K. : Mettons les points sur les i : en définitive, et malgré tout le battage médiatique, l’épidémie Ebola ne menace ni la Russie, ni les États-Unis, ni aucun autre pays développé ?

V. N. : Il est évident que l’attention portée à la fièvre africaine a atteint des proportions démesurées. Ce phénomène cache peut-être un objectif secret. Lorsqu’une telle hystérie s’installe, il faut toujours en chercher les dessous politico-économiques. Vous vous souvenez de la pneumonie atypique ? Dès que le tourisme a commencé à prospérer en Chine, on s’est mis à parler de cette pneumonie – et les touristes ont disparu du pays du jour au lendemain, comme emportés par une bourrasque. La grippe porcine, quant à elle, a eu pour conséquence la flambée des prix de certains médicaments.

Manifestement, quelqu’un tire aussi les ficelles dans le cas présent. Les maladies infectieuses ont été, sont et seront toujours parmi nous, et il serait naïf d’espérer pouvoir s’en débarrasser une fois pour toutes. Toujours est-il que penser qu’elles causeront la fin de l’humanité relève également de la fiction.

5 commentaires

  1. «  »… j’éternuais dans votre direction, vous ne tomberiez pas malade. La maladie se transmet lors des contacts avec l’individu contaminé «  » le virus n’admet pas le défaut de logique ! s’il est en sommeil dans un état particulier ? (sur quelle longueur d’onde ,sec/humide ; son utilisation d’un parasite ou ,micro organisme , vermine , insecte ; cycle menstruel ; les roussettes ???) l’incinération !

  2. Il ne m’a guère convaincu. Je n’ai pas confiance dans tous ces manipulateurs scientifiques, ni dans tous ces politiciens. Et encore moins dans ces laboratoires de bas-étage prêt à vendre à un prix exorbitant la sauvegarde de l’humanité. Qu’il y ait complot, pourquoi pas ?! Tout est possible en politique. Et c’est une guerre comme une autre. Malheureusement…

  3. J’adore les théories du complot à deux sous, le SRAS inventé pour torpiller le tourisme en Chine, l’objectif secret sous Ebola….
    Imposteur, va!

  4. La désinvolture de ce monsieur par rapport à des cas d’Ebola en Russie, peut, peut-être s’expliquer par le fait que la Russie a peu d’échanges avec l’Afrique. Lors de deux séjours récents à Moscou je n’ai jamais vu une personne noire dans l’espace public. Quant à la théorie du complot c’est, je pense, culturel chez les russes.

  5. Franchement les commentaires de certains a ce sujet sont vraiment pas pertinants et productifs… Theorie du complot ? Oui et pour cause ! Qui tire les ficelles des pesticides ?? Les memes grands laboratoires producteurs de medicaments. Qu’est ce qui est responsable des nouvelles maladies ?? Les traitements agricoles agressifs !! Et les antibiotiques injectés aux animaux qui se retrouvent dans nos assiettes !! Ca y est le lien est fait ?! Plus vous vendez de pesticides plus vous agressez la nourriture d’une population plus vous rendez cette population malade plus vous vendez de medicaments plus vous vous remplissez les poches !! C’est plus une theorie, c’est un fait ! Oh ! Reveillez vous les nouvelles menaces sont chimiques !

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