D’Ukraine en Nouvelle Russie : le retour des réfugiés ukrainiens au Donbass

Malgré la fragilité du cessez-le-feu instauré le 5 septembre dans l’Est de l’Ukraine, de plus en plus de réfugiés du Donbass décident de rentrer chez eux. Partis de ce qui était encore l’Ukraine, comment vivent-ils leur retour en « Nouvelle Russie » ? Le Courrier de Russie a posé la question à plusieurs d’entre eux.

Réfugiés donbass donetsk
Des réfugiés ukrainiens font la queue au poste de frontière de Donetsk, dans la région de Rostov-sur-le-Don (Russie), le 12 septembre. Selon les autorités régionales, environ 400 réfugiés quittent chaque jour la région russe en direction de l’Ukraine depuis l’instauration du cessez-le-feu, vendredi 5 septembre. Crédits : APPhoto

Note au lecteur : L’absence de témoignages en provenance de Lougansk s’explique par la situation encore difficile dans la ville. L’électricité, l’eau et les connexions aux réseaux téléphonique et internet ne sont pas rétablies partout. Beaucoup de réfugiés, sur les réseaux sociaux, confient ne pas souhaiter y retourner pour l’instant. Les groupes Vkontakte consacrés à Lougansk sont en revanche remplis de demandes d’informations de réfugiés désirant savoir si le courant a été rétabli dans telle ou telle rue, où peut-on téléphoner dans la ville, comment rejoindre Lougansk en sécurité, etc.

« Il faut se réhabituer progressivement à vivre en paix »

Nikita, 18 ans. A quitté Krasnodon (région de Lougansk) début juillet. Est revenu le 12 septembre. (Interview réalisée le 12 septembre)

Mes parents et moi avons été accueillis par une famille de Donetsk, en Russie [ville russe homonyme située à la frontière russo-ukrainienne, ndlr] : chez des gens et dans une ville très accueillants. Mais notre maison nous manquait terriblement. Nous avons décidé de rentrer une fois le calme revenu. Le chemin s’est passé sans encombres. Nous avons franchi rapidement les barrages routiers à Lougansk. Les combattants étaient polis, et personne n’a même insisté pour que je rejoigne les milices. J’ai toujours soutenu les républiques de Lougansk et Donetsk dans leur lutte contre le fascisme, et je suis heureux de vivre aujourd’hui en Nouvelle Russie.

Les tirs se sont arrêtés, mais la population ne croit pas vraiment dans ce cessez-le-feu, qui serait violé à plusieurs endroits dans le Donbass, selon de nombreuses sources. À Krasnodon, en revanche, tout est calme. Nous avons l’électricité et des produits alimentaires.

Désormais, il faut se réhabituer progressivement à vivre en paix – en espérant qu’elle revienne pour de bon.

« Tout ce que je souhaite, c’est que la paix nous revienne »

Olia, 23 ans. A quitté Donetsk début juillet. Est revenue le 14 septembre. (Interview réalisée le 17 septembre)

J’ai vécu jusqu’à présent chez des amis en Crimée, à Eupatoria. J’y étais allée seule, mes parents sont restés à Donetsk.

Je suis rentrée à Donetsk parce que je dois travailler. Je suis institutrice. Même si les enfants ne rentreront pas en classe avant la fin de la guerre, les enseignants ont malgré tout du pain sur la planche.

D’ailleurs, j’ai vraiment l’impression d’être revenue en zone de guerre. La situation dans la ville est toujours très tendue, et les bombardements sont quotidiens. De quel cessez-le-feu parle-t-on ?! Dans notre quartier, nous avons de l’électricité mais l’eau n’est distribuée que par tranches horaires. Aucun problème, en revanche, pour percevoir les salaires.

Vivre en Russie, en RPD ou en Nouvelle Russie, aujourd’hui, ça m’est égal. Tout ce que je souhaite, c’est que la paix nous revienne.

« L’Ukraine, en tant que nation, est morte pour moi »

Iaroslav, 16 ans. A quitté Donetsk le 9 mai. Est revenu le 13 septembre. (Interview réalisée le 17 septembre)

J’habitais chez ma sœur, à Rostov-sur-le-Don [Russie]. Ma mère nous y avait emmenés en train, avec mon petit frère de 14 ans. Elle, elle a dû rentrer à Donetsk juste après, à cause de son travail. L’accueil des Russes était partagé. Si certains nous ont aidés, par exemple à trouver une place à l’école, d’autres nous regardaient de travers, l’air de dire « qu’est-ce que vous êtes venus faire ici !? ». Mais vivre en Russie m’a plu, j’ai même eu l’occasion d’aller à Oufa [capitale du Bachkortostan].

Nous avons finalement décidé de rentrer à Donetsk car la situation semblait calmée. Mais ce n’était qu’une impression : en réalité, les combats continuent dans la périphérie et aux abords de l’aéroport.

Nous ne nous sentons pas en danger pour autant. Les milices populaires maintiennent l’ordre en ville, et nous pouvons nous promener librement jusqu’au couvre-feu – en début de soirée. Moi-même, j’aide à faire le ménage dans mon collège en attendant la rentrée scolaire, qui a été repoussée au 1er octobre.

Je soutiens entièrement la république populaire de Donetsk (RPD), et j’aurais rejoint ses rangs si je l’avais pu ! [Les milices populaires n’acceptent que les personnes âgées de 18 ans minimum, ndlr] Aujourd’hui, j’estime que Donetsk ne pourra plus jamais faire partie de l’Ukraine après ce que nous a fait subir l’armée ukrainienne. L’Ukraine, en tant que nation, est morte pour moi.

Réfugiés donbass
Des réfugiés traversent la frontière. Crédits : Graham Phillips

« J’ai vraiment le sentiment d’être rentrée en Nouvelle Russie, et non en Ukraine »

Diana, 21 ans. A quitté Krasnodon le 10 juillet. Est revenue le 12 septembre. (Interview réalisée le 17 septembre)

Ma mère, mon frère et moi avons quitté Krasnodon avec la peur au ventre et les larmes aux yeux. Nous laissions derrière nous notre père, notre maison, notre chat et notre chien. Nous avons été accueillis chez des amis à Donetsk, en Russie. Nous étions morts d’inquiétude : de là-bas, nous entendions encore les tirs d’artillerie.

Nous avons décidé de rentrer après l’instauration du cessez-le-feu. J’étais si heureuse de retrouver mon père, de voir à nouveau notre ville, notre maison. L’ambiance est relativement calme. Le sentiment de panique s’est dissipé. Les habitants rentrent peu à peu chez eux. Les enfants vont à l’école et au jardin d’enfants. Personne n’a peur des insurgés : ce sont nos protecteurs ! Des gens extraordinaires qui n’ont pas laissé tomber leur terre. Je les soutiens. J’ai vraiment le sentiment d’être rentrée en Nouvelle Russie, et non en Ukraine.

Aujourd’hui, j’attends avec impatience la rentrée universitaire à Lougansk, où je dois entrer dans ma quatrième année de médecine. Le début des cours a été repoussé au 1er octobre.

« Je ne me sens plus chez moi en Ukraine »

Irina, 23 ans. A quitté Donetsk le 24 juillet. Pense rentrer à la fin du mois. (Interview réalisée le 12 septembre)

Mes parents et moi avons trouvé refuge à Berdiansk [région de Zaporijia, à 200 km au sud de Donetsk], où nous louons un appartement pour 200 hryvnias par jour (environ 11 euros). La vie y est difficile, nous vivons à trois sur la seule retraite de mon père. Bien que nous ayons obtenu le statut de réfugiés, nous n’avons eu droit à rien – ni à un logement, ni à du travail. Pire : sans domiciliation dans la ville, il est prétendument impossible de travailler. La population locale réagit souvent mal au fait que nous soyons originaires du Donbass. Un jour, par exemple, nous étions allés visiter un appartement à Zaporijia que son propriétaire louait 70-90 euros par mois. Mais dès qu’il a appris que nous venions de Donetsk, il a immédiatement monté le prix à 140-160 euros.

C’est pourquoi nous envisageons de rentrer à Donetsk à la fin du mois, bien que l’idée ne nous réjouisse pas. Des bombardements ont encore eu lieu hier près de chez nous, et des voisins nous ont dit qu’un obus qui n’a pas encore éclaté se trouvait devant notre maison.

Dire que tout ça, c’est à cause de cette fichue république populaire de Donetsk ! Tout est parti en morceaux – notre ville, notre région, mon avenir : je devais aller étudier dans une université à Toulouse ! Les gens de chez nous sont des idiots. S’ils voulaient tellement vivre en Russie, ils n’avaient qu’à y aller, tout simplement. Moi, en tout cas, je n’en ai pas envie.

Je ne veux pas non plus rentrer dans cette « Nouvelle Russie », aujourd’hui. Je ne me sens plus chez moi en Ukraine. Il me serait plus facile de déménager en France. J’ai 23 ans : je dois grandir et non pourrir sur place.

 

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