Marioupol : dans l’attente de la guerre

La rédactrice en chef de la revue ukrainienne Reporter Inna Zolotoukhina se trouve depuis quelques semaines à Marioupol, ville du bord de la mer d’Azov assiégée par les forces de la rébellion. Elle revient, dans un reportage, sur le ressenti des habitants.

Habitants de Marioupol lors d'une manifestation pour la paix, le 4 septembre. / Itar-TASS
Habitants de Marioupol lors d’une manifestation pour la paix, le 4 septembre. / Itar-TASS

Le c** nu contre des chars

Nous sommes arrivés à Marioupol le jour de la prise de Novoazovsk (située à seulement 40 kilomètres d’ici ) par les forces de la république populaire de Donetsk (RPD), et nous l’avons compris immédiatement : ici, on s’attend à un assaut d’une minute à l’autre. Les rumeurs disant que l’ennemi a des chars et des Grad [camions lance-roquettes multiples] se sont répandues dans la ville à la vitesse de l’éclair. Les gens ont fait leurs baluchons, les ont chargés à la hâte dans leurs voitures et, accrochant au pare-brise une feuille avec écrit « Enfants », ont quitté la ville.

« Avez-vous des forces et des ressources pour vous défendre ? », demandé-je à un agent du bureau militaire local au crâne rasé et lustré, visiblement éméché. « Et qu’est-ce que vous croyez ? On y va, là, se défendre ! Sous le char ! », répond-il. « Comme Matrossov ? », je demande. [Matrossov est un héros soviétique de la Seconde Guerre mondiale, ndlr]. « C’est ça, comme Matrossov, avec une seule grenade, p… », lance-t-il.

Sur les marches du bureau militaire, des hommes en uniforme se sont attroupés. « Et Telmonovo [village de la région de Donetsk, ndlr], c’est encore à nous ? », demande l’un d’entre eux. « Semblerait bien », répond un autre, incertain. « Demoiselle, vous avez perdu quoi, ici ? C’est un site sécurisé. », me disent-ils. J’essaye de protester : « Oui, mais il faut rassurer les habitants de la ville ! Je suis journaliste. Si vous me racontez… » « Et qui c’est qui va nous rassurer, nous ! Allez, filez d’ici ! », répondent-ils.

Je quitte le commissariat et je rejoins l’état-major du bataillon Azov [forces de Kiev], qui se prépare aussi à la défense. Ici règne une atmosphère très différente, tranquille. « Mais n’aie pas peur !, s’exclament les soldats. On va se défendre ! Ça suffit, de répandre la panique. Nous protégerons Marioupol ! » « Mais vous avez assez de forces ? », demandé-je, douteuse. « C’est sûr, on ne dirait pas non à des équipements anti-char. T’as qu’à leur dire, là-bas, à Kiev – qu’ils nous envoient des renforts vite fait. »

Le soir, je parviens à joindre par téléphone des gars de la garde nationale que je connais. « Nous sommes prêts à mourir à Marioupol, me disent-ils. Et on mourra, s’ils ne retrouvent pas leurs esprits à l’état-major avant. Mais le c** nu contre des chars… ça n’a aucun sens d’y aller ».

Une explosion terrible, et puis des cris

Le lendemain matin, notre voiture passe un check-point de l’ATO [« Opération antiterroriste » dirigée par Kiev contre la rébellion, ndt] et prend le chemin de Novoazovsk. Au bout de seulement deux kilomètres, nous remarquons les premières traces des combats : les mines ont percé l’asphalte et fauché les arbres, les explosions ont brûlé les champs.

Nous nous approchons d’un check-point ennemi. Trois types armés jusqu’aux dents exigent nos papiers. Un peu après le poste, je discerne un char camouflé. Plus tard, une fois arrivés à Novoazovsk, nous en voyons déjà plusieurs autres. Les séparatistes, à la différence de nous, sont solidement préparés à la guerre. Les locaux disent qu’à la périphérie, en direction de la frontière, il y a encore des dizaines de chars et de Grad. Mais nous nous dirigeons vers le centre-ville.

Malgré le week-end et le beau temps, les rues de Novoazovsk sont presque vides. Même sur les berges et les plages, il n’y a personne. Sur la place principale, des hommes armés de « kalachs » se baladent en short et en tongs.

« Quand les forces de la RPD sont entrées dans la ville, nous avons pleinement senti ce que c’est que la guerre, confie Natacha, une habitante. Et maintenant, nous avons un peu peur de sortir. Bien que les hommes de la RPD ne nous aient rien fait de mal pour l’instant. Moi, du moins, ils ne m’ont rien fait. »

« Eh bien moi, le jour où ils ont chassé d’ici la garde nationale, j’ai souffert !, raconte Evgueni, un chirurgien de l’hôpital local, en soulevant le bas de son pantalon pour nous montrer une blessure à la jambe. Comment tout a commencé ? Vers 10 heures du matin, du côté du village de Sedovo [situé presque à la frontière, ndlr], on a commencé d’entendre tirer les Grad. J’arrivais juste à l’hôpital. Je n’ai même pas eu le temps de me changer quand soudain, j’entends une explosion d’une force terrible ! La terre a bourdonné, les vitres se sont envolées des fenêtres, et puis, les gens se sont mis à crier. De façon stridente, comme ça… »

« Au début, nous ne comprenions pas d’où venaient les cris, intervient un autre médecin, Vassili. Mais ensuite, nous avons vu qu’un obus avait explosé près du département des maladies infectieuses. Quatre de nos employés médicaux ont été blessés, là-bas. Les patients n’ont pas souffert, c’est déjà bien. »

« Et qui a tiré ? Qu’en pensez-vous ? », je demande. « Bah, allez savoir… Nous sommes tombés à terre, c’était effrayant… », me répondent-ils.

Je pars faire un tour dans la ville. Les services municipaux et les magasins alimentaires continuent pour le moment de fonctionner. Les banques et la poste, en revanche, sont fermées. On commence d’avoir des difficultés à se procurer du carburant.

En vertu des lois du régime de guerre, les séparatistes ont introduit un couvre-feu. En sortant aux heures interdites, on risque d’être arrêté. Et pour du vol, ils menacent de fusiller.

« Le soir, c’est tantôt des échanges de tirs, tantôt des explosions, confie Aleksandr, un habitant. Qui tire sur qui, je n’en sais rien. Mais maintenant, à la moindre occasion, mes enfants courent se cacher dans la cave. »

« Peut-être que tout peut encore s’arranger ?, soupire Natalia, une employée de banque. À l’administration de la ville, ils ont promis que l’année scolaire commencerait le 10 septembre. J’espère. Mais pour l’instant, c’est moi qui fais travailler ma fille toute seule. »

Nous entrons dans un petit café. Nous sommes suivis par une femme, âgée de la quarantaine.
— Et alors, Olya, aujourd’hui, c’est qui, le pouvoir, chez nous ?, demande-t-elle à la vendeuse, directement depuis la route. Les rouges ou les blancs ?
Celle-ci, en guise de réponse, se contente de soupirer.

Ils sont ici, les frères, tout près

En avril, la majorité des habitants de Novoazovsk soutenaient moralement ce qu’il est convenu d’appeler la RPD et la RPL [Républiques populaires de Donetsk et Lougansk, ndt]. Ils nourrissaient les combattants qui prenaient d’assaut les bâtiments administratifs. Ils manifestaient contre le nouveau pouvoir de Kiev. Et ensuite, en mai, ils ont voté lors du référendum pour la séparation du Donbass d’avec l’Ukraine. Que veulent-ils aujourd’hui ? Que pensent-ils des événements récents ?

« Au début, nous pensions que la Russie allait prendre le Donbass, comme la Crimée, me dit Evgueni, un chauffeur de taxi de Novoazovsk. Parce qu’on nous avait promis qu’un deuxième référendum serait organisé sur cette question. Seulement, ça ne s’est jamais fait. Mais personnellement, je suis jusqu’à présent pour la Russie. Si j’avais un passeport russe, je pourrais partir travailler dans le Nord. »

« Mais est-ce que vous ne vous sentez pas trompé ? », lui demandé-je.

« Eh bien, comment vous dire… J’ai déjà compris que la Russie, c’est juste un rêve. Que l’Ukraine reste alors l’Ukraine. Qu’il y ait un ordre, au moins – quel qu’il soit. On en a marre. »

« Et moi, je continue à croire que les Russes ne vont pas nous laisser tomber !, s’exclame un autre chauffeur de taxi, Roman. Il y a deux jours, j’étais à un carrefour dans le village de Sedovo. Eh bien là-bas, il y avait des camions avec des militaires russes et des cuisines mobiles. Les gars avaient décousu leurs galons, évidemment. Mais un troupier, ça se reconnaît de suite. Et donc, ils sont ici, les frères, tout près. »

Tranchées et drapeaux jaune et bleu

Pendant que Novoazovsk se prépare au retour des forces de l’opération antiterroriste, Marioupol se hérisse face à la menace d’un assaut de la RPD. Alors que nous nous trouvions dans la ville voisine, la capitale du Priazovié se remettait de son premier choc. Sur les barrages installés à la sortie de la ville sur la route Novoazovsk-Taranrog, on aperçoit maintenant des grues de chantier et des ouvriers. Ils sont venus aider les militaires à équiper les abris et obstruer la route à l’aide d’obstacles antichars et d’énormes brise-lames portuaires.

Entre temps, près de deux mille habitants de Marioupol sont venus ici creuser des tranchées. Ensuite, ils se sont installés le long de la route de Novoazovsk en une chaîne humaine, ils ont chanté l’hymne étatique et organisé une manifestation.

« Nous faisons ça pour l’unité du pays, expliquent les participants de l’action. Marioupol fait partie de l’Ukraine. Et s’il le faut, nous la défendrons en prenant les armes. »

« Mais il y en a quand même beaucoup, chez vous, qui rêvent de vivre en Russie et soutiennent la RPD », protesté-je.

« Bien sûr, nous en avons des comme ça aussi, admet Nikolaï, un ingénieur. Ce sont des gens qui ont été trompés par la propagande russe. Nous allons les faire changer d’avis. Mais je pense surtout que, dans notre ville, la majorité n’est pour personne. Ils veulent simplement vivre normalement et ils ont peur de la guerre. »

Sur les maisons et les palissades de Marioupol, on voit déjà apparaître de petites flèches rouges indiquant où sont situés les abris anti-bombardements. À en croire le maire, les abris sont en ce moment remis en état en urgence et équipés de stocks d’eau. Mais personne ne veut croire qu’il faudra les utiliser.

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