Maria Zakharova : « L’Europe perd une chance historique d’avoir une proximité avec la Russie »

Maria Zakharova est directrice adjointe du département information du ministère russe des affaires étrangères. Retour sur son enfance en Chine, ses débuts aux Affaires étrangères ou la difficulté à faire entendre la voix de la Russie dans le monde.

Maria Zakharova
Maria Zakharova

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Maria Zakharova : La réponse pourrait avoir la taille de la deuxième partie de Guerre et Paix, peut-être un jour écrirai-je mes mémoires… J’ai eu une enfance très intéressante et heureuse. Je connais beaucoup de gens qui ont oublié cette période alors que moi je m’en souviens, je m’adresse à cette enfance, aux gens, aux choses de mon enfance comme à un pays, un monde dans lequel le malheur ne peut pas pénétrer. Avec les photos, les souvenirs, on peut se rapprocher de cette enfance et je fais en sorte que ma fille, étant adulte, éprouve la même nostalgie pour la sienne.

LCDR : Qui étaient vos parents ?

M.Z : Mon père a travaillé dans différents départements du ministère des affaires étrangères mais s’était spécialisé sur la Chine, raison pour laquelle nous avons beaucoup vécu dans ce pays. Ma mère est expert en art et a publié des livres d’histoire de l’art.

LCDR : Dans quels domaines de l’histoire de l’art ?

M.Z : L’art français tout d’abord, elle a travaillé sur la cathédrale de Chartres mais quand nous sommes partis vivre en Chine dans les années 80, elle a dû faire un choix difficile entre sa spécialité et un pays qu’elle n’avait jamais étudié et qui ne ressemblait en rien à ce qu’elle connaissait. Elle est devenue une spécialiste reconnue en art chinois.

LCDR : Quelles impressions gardez-vous de la Chine ?

M.Z : Vous savez, dans ma vie, il y a beaucoup de coïncidences mystiques, quand nous  sommes arrivés en Chine la première fois, c’était un 24 décembre, je fêtais mes six ans et c’était le Noël catholique, cette journée restera toujours gravée en moi.

La Chine était grise, tout était gris, et il y avait cet éventail rouge, comme une pivoine rouge et rose au milieu de tout ce gris. Cet éventail fut la clef pour ouvrir ce pays

LCDR : Pourquoi ?

M.Z : La Chine était grise, très grise, pas de neige et de la poussière partout, c’est très sec, les immeubles sont faits d’une argile grise, notre ambassade était grise et le parc n’avait que des arbres gris. Nous avons rangé nos affaires et fait nos courses dans le magasin pour étrangers mais moi je n’avais pas eu de cadeau parce que nous étions dans l’avion et ma mère m’a acheté un très grand éventail rouge, d’au moins cinquante centimètres, un éventail de danseuse chinoise avec une bordure en soie rouge. C’était une chose unique, cette pivoine rouge et rose au milieu de tout ce gris, c’est un souvenir inoubliable. J’ai commencé alors à percevoir la Chine par cet éventail, sous cette poussière grise, il y a de la folie, une énergie… J’ai oublié de dire que les Chinois portaient tous un uniforme bleu, gris ou vert comme Mao et ils semblaient tous être de la même couleur. Cet éventail est devenu une clef pour ouvrir ce pays.

LCDR : Qu’avez-vous ressenti lors de votre départ ?

M.Z : De la nostalgie, un chagrin d’avoir quitté la Chine.

LCDR : Et quels souvenirs avez-vous de votre retour en Russie ?

M.Z : Aucun, je reprenais ma vie d’avant.

LCDR : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué en Chine ?

M.Z : Je me rappelle des endroits, des objets et aussi la sensation de la Chine, une odeur peut-être aussi.

Il faut regarder la Chine à l’intérieur comme ces boules chinoises qu’on ouvre…

LCDR : Un objet ?

M.Z : J’ai compris que le gris et le rouge étaient dans le yin et le yang, que le gris est à l’extérieur et le rouge à l’intérieur. Comme dans ces boules chinoises, on doit l’ouvrir et voir ce qui est à l’intérieur, il faut regarder aussi à l’intérieur de la Chine.

LCDR : Une odeur ?

M.Z : Les arômes dans les temples chinois émanant des offrandes faites aux dieux.

LCDR : Parlez-nous de votre deuxième séjour en Chine.

M.Z : J’étais plus adulte, je suis allée à l’école chinoise, j’apprenais la langue, j’ai beaucoup lu. J’ai trouvé quelque chose de très proche de moi, j’ai commencé à collectionner les théières en argile pourpre, j’allais chez les boutiquiers, je parlais aux gens simples et j’aimais leurs histoires. Ce n’était pas simplement les théières qui m’intéressaient, c’était leurs inscriptions, les vendeurs me les lisaient.

LCDR : Quelle place la Chine occupe en vous ?

M.Z : Elle est toujours vivante, j’ai passé sept ou huit ans là-bas comme fille de diplomate puis toute seule, j’ai participé à des émissions de télévision, j’ai même joué dans un film chinois ! Et puis je suis revenue pour poursuivre mes activités mais j’aime toujours ce pays, ce peuple.

Les Chinois et les Russes ont la perception de quelque chose de grand ; pour les uns leur histoire et pour les autres leur territoire.

LCDR : Qu’est-ce qui vous paraît rapprocher les Chinois et les Russes ?

M.Z : La sensation de faire partie de quelque chose de très grand mais chez les Chinois c’est dans le temps et en Russie c’est le territoire.

LCDR : La Chine a-t-elle eu de l’influence sur vos croyances religieuses ?

M.Z : Je suis orthodoxe et ça n’a pas eu d’influence. C’est une question personnelle, je suis devenue orthodoxe à 19, 20 ans, j’ai décidé moi-même de mon baptême.

LCDR : Quel regard portez-vous sur l’orthodoxie ?

M.Z : Elle est déterminante chez les Russes, bien des choses dans la conscience russe trouvent leur source dans la religion.

LCDR : Comme ?

M.Z : C’est lié aux bases culturelles, à la Russie, à la sensation du territoire, comme la patience par exemple.

LCDR : Parlez-nous de vos débuts au ministère des affaires étrangères.

M.Z : J’ai étudié au MGIMO et voulais travailler sur la Chine mais la vie en a décidé autrement. Le département chinois n’avait pas de place et j’avais étudié le journalisme international, j’ai été affectée au service de presse du ministère, ce n’était pas une branche très prestigieuse. C’était un choc pour moi parce que je m’étais préparée à travailler avec un pays que j’aimais et tout ce que j’avais appris ne servait à rien et puis je n’étais pas une grande fan du journalisme, pour moi l’actualité principale c’était la Chine.

LCDR : Et… ?

M.Z : Et c’est là où ma patience a aidé, pendant cette période qui fut longue, j’ai trouvé en moi-même les forces pour, d’un côté, garder la Chine comme un hobby et, de l’autre, me plonger dans le métier de l’information.

L’information ne dure pas longtemps mais elle peut radicalement changer les choses.

LCDR : Qu’est-ce qui, dans l’information, vous paraît le plus difficile et le plus intéressant ?

M.Z : Ce qui est le plus dur est le plus intéressant, c’est le travail sur la matière de l’information, cette chose qui ne dure pas longtemps mais qui peut radicalement changer les choses.

Dans notre monde, une chose existe si elle est connue. Si quelque chose se passe mais que personne n’en a eu connaissance, ça n’a pas eu lieu.

LCDR : Qu’est-ce qui vous frappe dans l’information à notre époque ?

M.Z : Nous sommes dans un monde où l’essence des choses a changé ; la chose existe tant que la chose est connue, si quelque chose se passe et que personne n’en a eu connaissance, elle n’a pas eu lieu et en même temps, un petit événement peut devenir une nouvelle planétaire, c’est une nouvelle réalité. Fukuyama en a parlé, beaucoup de gens en ont parlé, nous vivons dans un monde d’information globalisée qui a de l’influence sur tous les aspects de la vie de l’homme, et qui a tout changé dans nos vies.

LCDR : C’est triste ?

M.Z : C’est inutile d’être triste pour cela, on peut l’influencer ou peut-être le gérer. Je ne pense pas que la tristesse soit compatible avec notre activité et si j’avais vraiment été triste, j’aurais changé de boulot. Je travaille beaucoup, j’y sacrifie une partie de ma vie privée, je ne pourrais pas le faire pour une activité que je n’aime pas.

LCDR : Quel regard portez-vous sur l’information en Chine ?

M.Z : Je ne sais pas. C’est un système puissant, différent du nôtre, il est lié à leur histoire, leur langue, leur culture. Il faut notamment s’intéresser à la particularité de la langue chinoise, le même hiéroglyphe peut être lu de façon différente par deux personnes qui peuvent habiter des villages voisins, ils auront lu le même journal mais n’auront pas compris la même chose.

Nous ne sommes pas entendus. Pas parce qu’on explique mal. Parce que les médias étrangers font barrage entre notre information et leur auditoire.

LCDR : Quel est votre avis sur la perception dans le monde de l’information russe ?

M.Z : Nous ne sommes pas entendus, pas parce qu’on ne nous comprend pas, pas parce qu’on explique mal. Avant, on expliquait mal et lentement et sans argument, aujourd’hui, nous utilisons tous les moyens d’information, la télévision, internet, les conférences de presse mais il y a un problème : les médias étrangers font constamment barrage entre notre information et leur auditoire et leur auditoire a l’impression que nous n’avons rien dit.

LCDR : Cela vous paraît être le cas sur le dossier ukrainien ?

M.Z : Le ministère fait des déclarations tous les jours, il y a des déclarations, une audience mais comme l’auditoire n’a pas accès à l’information, c’est comme si les événements n’avaient pas eu lieu.

LCDR : Qu’est-ce qui vous paraît être à l’origine de cela ?

M.Z : Pour moi, c’est une question des plus difficiles, nous sommes comme vous, nous ne pouvons pas le comprendre, nous avons tant en commun avec vous, les fondamentaux philosophiques, la façon de vivre, à partir de Pierre le Grand, nous avons un pays immense mais qui comporte une partie européenne et nous ne parvenons pas à nous faire entendre, je ne comprends pas, je pense que l’Europe perd une chance historique d’avoir une proximité avec la Russie, elle n’accepte pas le message de la Russie sur sa direction européenne.

7 commentaires

  1. Bel article et un point de vue on ne peut plus bien expliqué.
    Elle a raison, l´Occident perd une occasion historique de s´entendre avec la Russie, la Russie ne devrait plus perdre du temps pour se rapprocher de l´Occident ou de se justifier tout le temps, un autre monde est témoin que la Russie a tout fait pour se rapprocher de l´Occident sans succès, le monde est grand et la Russie devrait se tourner vers d´autres horizons qui sont le monde de demain, le monde ne va pas s´arrêter parceque l´occident ne veut pas coopérer avec la Russie.

    1. Le fait est que la population française n’a pas réellement tous les éléments devant lui tout proche afin de faire son libre arbitre, car le tout proche est la Direction des Editions médiatiques (Radios, TV, Presse Ecrite) via l’Agence France Press (AFP) qui diffuse le même message après le filtre gouvernemental, lui-même sous les ordres du Pentagone: bref fausse démocratie ou Démocratie dirigée, à la Française, en double regard afin de
      ‘noyer le poisson » ….Posez une question directe à un français, il vous répond: « je sais pas »…..
      heureusement quand même, il lui reste un sentiment de doute, peut-être par intuition: car le même plat son et vision servi dans toutes les chaines TV, radios, journaux sans autres avis authentiques, bizarre?.
      Mais le jour où la majorité des français ouvriront les yeux, en allant contrôler par leur propre soin les informations nationales et internationales, les professionnels de la politique ne pourront plus raccrocher leurs wagons au train de la liberté.

  2. « les médias étrangers font constamment barrage entre notre information et leur auditoire et leur auditoire a l’impression que nous n’avons rien dit » Tout à fait exact et déplorable. J’y vois l’effet d’une Union Européenne complètement dominée par Washington.
    les Américains veulent absolument couper l’Europe de la Russie et je crains qu’ils ne parviennent à leurs fins. La France aurait pu être un pont, malheureusement, nos dirigeants sont lâches et corrompus et nous entrainent dans la misère idéologique anglo-saxonne.

  3. Et cette dame perd une bonne occasion de se taire. Un porte-parole ne se plaint pas puérilement que les médias font obstacles à ses propos, d’abord. Ensuite c’est faux que le MID communique correctement, il n’y a qu’à voir comment il le fait: par communiqués et par les interviews de Lavrov. Allez visiter les sites des ambassades de Russie, vous verrez un peu ce que c’est que la communication moderne.
    On peut ensuite gloser sur qui perdra le plus aux tensions en cours, mais la Russie ne devrait pas pêcher par excès d’arrogance, ce qui est manifestement en train de se passer à en croire le discours offensif de cette dame. Occasion historique de rapprochement c’est vite dit, ça fait quand même quinze ans qu’on essaye, si ça vient pas cela ne peut être uniquement de notre fait, pour ne pas s’entendre il faut être deux, mais la patience est une vertu qu’il faut cultiver, cela viendra bien un jour.
    Que Madame Zakharova soit au passage remerciée pour la précision de sa réponse sur la presse chinoise, on voit bien qu’elle a passé huit ans dans ce pays et qu’elle en connaît profondément la culture. Si elle répond de la sorte aux journalistes, pas étonnant qu’ils prennent leurs infos ailleurs et qu’ils les déforment!

    1. Vous êtes d’une arrogance grossière ! Pour ce qui concerne les médias occidentaux vous mentez éhontément , il suffit de lire les « pseudos grands » de la presse occidentale qui occultent tout propos de vérité qui pourrait nuire à l’ OCCIDENT (à leurs maîtres) ! La PRAVDA était Soviétique du temps des bolchèviques , elle à changer de camps elle est aujourd’hui unilatéralement capitalistique !

    2. « Et cette dame perd une bonne occasion de se taire » : vous aussi , et à propos d’arrogance vous n’êtes pas en reste !

    3. Je vais me gêner en plus! Je concède l’arrogance à la limite, mais je réfute toute grossièreté dans mes propos.
      Je ne supporte pas les menteurs et les enfumeurs, et encore moins les geignards, or on a la un parfait exemple, j’ai pas pu résister, désolé…

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