Majorité invisible

« Nous sommes terrifiées et affligées par les actes du gouvernement russe qui, avec des armes, des soldats et des outils de propagande, mène une guerre contre l’Ukraine, son voisin le plus proche. Nous protestons contre l’intervention militaire et le soutien aux républiques fantoches de Donetsk et de Lougansk, qui terrorisent la population et dévastent le pays. Nous nous opposons à cette propagande de la haine qui, depuis des mois, déforme la réalité de ce qui se passe dans l’Est de l’Ukraine et incite les gens à la violence » : c’est par ce message que se sont adressées deux traductrices allemandes aux participants du Congrès des traducteurs de littérature russe, qui s’est tenu à Moscou en septembre 2014.

Les insurgés du Donbass / RIA Novosti
Les insurgés du Donbass / RIA Novosti

Un message fort et qui résume à merveille la vision de la plupart des Européens sur la crise ukrainienne. Pour eux, il n’y a pas de doute possible : dans cette guerre, c’est la Russie qui attaque, et l’Ukraine se défend. La Russie chercherait à satisfaire une « soif impériale » inassouvie en tentant d’engloutir ses anciens satellites. Dans la conscience européenne, la Russie se laisse guider non par la raison mais par des instincts, telle une force sauvage, dangereuse et imprévisible.

Persuader l’Europe qu’elle se trompe dans son analyse n’est pas une mince affaire. Même Poutine, visiblement, y échoue. On l’imagine bien dire à Barroso, au cours de leur désormais fameux entretien téléphonique : « Si j’avais réellement voulu occuper l’Ukraine, je l’aurais fait en deux semaines. » Et voilà le président de la Commission européenne qui s’empresse de convoquer la presse pour déclarer que Poutine menace d’envahir Kiev et, qui sait, toute l’Europe. Alors que l’autre tentait précisément de lui expliquer le contraire.

Si l’Europe ne comprend pas les motifs de la Russie, c’est avant tout parce que, dans sa résolution de l’équation ukrainienne, elle refuse d’en voir l’un des principaux éléments : les Russes.

Ces Russes qui vivent sur le territoire ukrainien et se battent aujourd’hui contre le régime de Kiev. Ces hommes existent, ils sont nombreux ; ils avaient, dans leur vie d’antan, des métiers divers et on ne peut plus banals. Et voilà qu’un beau jour, ils ont acheté une tenue de combat, pris les armes, formé des bataillons et sont partis en guerre. Pourquoi ? C’est toute la question que la presse occidentale refuse de se poser. Au lieu d’essayer de comprendre ce qui anime ces hommes, les journalistes et les politiciens occidentaux les dénigrent de façon systématique – ce qui, selon eux, devrait tout expliquer mais qui, justement, ne résout rien. À les en croire, les insurgés ne seraient qu’un ramassis de bandits chevronnés, profitant du chaos ambiant pour s’adonner au meurtre et au pillage.

Or, ces suppositions sont fausses. L’écrivain russe Zakhar Prilepine, qui s’est rendu dans le Donbass en ce mois de septembre, dresse un portrait des insurgés, après avoir passé du temps à leurs côtés : « J’ai fait un bout de route en voiture avec 14 insurgés tout juste libérés (les républiques populaires et la garde nationale ukrainienne échangent en ce moment leurs captifs). J’ai pu les écouter. Ils ont en moyenne entre 45 et 65 ans. Ce sont majoritairement des ouvriers – pas ces miséreux déclassés des villes mourantes, mais des ouvriers soviétiques. Vous vous rappelez forcément de ce type – des hommes obstinés, réglos, qui ont des principes, qui savent travailler de leurs mains mais qui s’y connaissent aussi en histoire et en géo, qui savent en parler à leurs enfants, qui lisent, qui vont au théâtre, qui ont été un temps antisoviétiques mais cela leur a vite passé, et ils ont retrouvé leur fierté nationale. »

Lors de ses pérégrinations dans un pays en guerre, Prilepine rencontre des « civils », mais aussi des membres des cercles criminels : « Dans un café à Donetsk, j’ai rencontré des combattants, des hommes blessés, mais malgré cela, heureux et détendus. À une table voisine, j’ai vu aussi des « bœufs » locaux en vestes de cuir, fronts rabougris, jambes écartées, ils regardaient de travers et respiraient lourdement. Sur Internet, en Russie, on aime raconter qu’en Ukraine, il n’y a que des bandits qui font la guerre. Seuls des gens qui n’ont jamais vu un bandit de leur vie peuvent affirmer une chose pareille. Les « vrais mecs », ici, évitent le combat. Ils restent dans les cafés. Ils discutent. C’est tout. »

Certes, ce n’est que l’avis romancé d’un écrivain, mais il est loin d’être le seul : les témoignages confirmant que les insurgés sont principalement des locaux, et qu’ils combattent non par plaisir mais par nécessité sont légion – il suffit de s’y intéresser. Mais pourquoi se battent-ils donc ?

C’est une question qui mérite au moins d’être posée, et qui fournit les clés nécessaires à la compréhension du conflit ukrainien. C’est une question qui explique, aussi, pourquoi la Russie a rattaché la Crimée à son territoire et pourquoi elle soutient le Donbass. (Bien moins, d’ailleurs, que ne le voudraient ses habitants.)

Mais l’Europe ne veut pas se poser cette question. Pour elle, les Russes, dans cette histoire, sont des invisibles. Les Russes de Crimée d’abord, dont la position n’a jamais été entendue à l’Ouest. Leur terreur de se retrouver coincés dans une Ukraine ne respectant pas leur langue ni leur culture n’a jamais été prise en compte. Leur désir de se rattacher à la Russie, un désir ancien, ardent et réel, n’a pas été pris au sérieux. L’Europe a bien voulu écouter les Ukrainiens et les Tatars ; mais les Russes n’ont jamais eu voix au chapitre.

Puis, la situation s’est reproduite pour les Russes du Donbass. L’Occident n’a pas daigné s’intéresser à ces populations qui n’avaient rien demandé à personne, qui ne cherchent qu’à vivre en paix sur leur terre, conformément à leurs représentations du Bien et du Mal. Ces Russes qui veulent parler leur langue sans restriction, honorer leurs aïeuls, fêter le 9 mai et maintenir des liens avec la Russie – ont-ils jamais été écoutés ?

Non. L’Europe passe à côté de ces hommes et ces femmes. Et si elle refuse de les regarder dans les yeux, c’est aussi parce qu’ils sont l’élément dérangeant qui risque de détruire l’idée qu’elle se fait de la Russie – et du monde en général.

Ce que l’Europe peine à comprendre, c’est qu’il se trouve des gens, sur cette planète, et notamment en Russie et en Ukraine, qui ne rêvent pas de s’installer chez elle, ni d’adopter son mode de vie. Ils se sentent bien chez eux, et l’émigration n’est pas, à leurs yeux, un symbole de réussite. Avec cela, ces gens ne sont pas des attardés mentaux – ils possèdent tout simplement leur culture propre, et ils ne sont pas prêts à la brader contre un permis de séjour et une allocation chômage, quelque généreuse qu’elle puisse paraître.

On peut comprendre que l’Europe ait du mal à se le figurer : ses préfectures sont assaillies de milliers d’étrangers qui veulent se suspendre à ses mamelons ; difficile effectivement, dans ce contexte, de croire que ce n’est pas le rêve du monde entier. Pourtant, c’est la réalité, et si l’on trouve, parmi les Russes, un certain nombre d’émigrés potentiels, la plupart d’entre eux veulent vivre dans leur pays et n’ont pas l’intention de le quitter.

Le problème, c’est que l’Europe n’écoute que les premiers et passe totalement à côté des autres. C’est à l’époque soviétique que l’Occident a pris l’habitude de forger sa vision de l’URSS sur la base de ce que lui en rapportaient les dissidents émigrés. C’est bien d’écouter les dissidents – les problèmes commencent lorsqu’ils deviennent les interlocuteurs privilégiés, voire uniques.

Car à force de ne côtoyer que des occidentalistes forcenés, l’Europe réduit le concert de la nation russe à une seule note audible. Au lieu de se plonger dans une bibliothèque, elle relit, des années durant, un seul et même livre, s’interdisant d’en ouvrir d’autres. Il faut dire aussi que ses interlocuteurs l’assurent en permanence qu’ils sont les seuls représentants de leur peuple dignes d’être écoutés. Qu’ils font partie des rares êtres civilisés – et que tous les autres sont des barbares.

Sans conteste, la vision « dissidente » de la Russie est digne d’intérêt. Mais elle n’est pas la seule valable – les Russes qui ne se désignent pas comme étant la « conscience de la nation » en ont une aussi, de conscience. Et l’Europe, ne serait-ce que pour se faire une image plus complète, ferait bien de s’y intéresser. Qui sait, peut-être serait-elle surprise ?

Mais visiblement, elle ne s’empresse pas de le faire – et ce probablement, aussi, parce qu’elle ne souhaite pas sortir de sa zone de confort : il est bien plus aisé d’écouter ceux qui vous confirment dans vos représentations plutôt que ceux qui les contredisent.

C’est parce que l’Europe vit dans la certitude que toute l’humanité rêve de s’installer sur ses terres bénies et que son projet de société est le plus avantageux qu’elle échoue à comprendre les sentiments des Criméens et des Russes du Donbass, qui rejettent le projet ukrainien de rattachement à l’UE.

Et eux, s’ils le rejettent, c’est simplement parce qu’ils se sentent russes avant tout. Parce qu’ils tiennent à leur identité, à leur culture et à leur mémoire. Ils n’ont pas l’intention de les imposer à la terre entière, non – que les alarmistes se rassurent ; mais en revanche, ils sont prêts à les défendre, et par les armes, s’il le faut. Parce que le « village global » attire bien moins que ce qu’on voudrait nous faire croire ; parce que l’identité nationale et culturelle demeure un élément fondateur crucial pour une majorité écrasante d’êtres humains. Et plutôt que de tenter de la diluer dans une « humanité globale », il vaut mieux l’accepter et la respecter. Ce n’est pas la suppression des différences qui fait la paix mais leur respect. Et la Russie, polyethnique et polyculturelle mais solidaire et unie, n’en est pas le plus mauvais des exemples.

16 commentaires

    1. Si je suit vos raisonnements, à quand l’annexion de la côte d’Azur en France, ou les Russophones (oligarques majoritairement) sont de plus en plus nombreux ?
      Il ne suffit pas qu’une communauté s’installe dans un pays et s’y développe pour que ce pays lui appartienne…

  1. Ils écoutent les dissidents, mais pas n’importe lesquels. Soljenitsyne n’avait plus bonne presse pour deux raisons: il critiquait l’occident et continuait à amer la Russie. car si tous ces abrutis empropagandés nous sortent de la naphtaline une redoutable URSS conquérante qui n’existe plus, afin de justifier leur agression, c’est la Russie qu’ils détestent, aussi je conseillerais à ces deux traductrices terrifiées de se reconvertir dans une autre langue et de rester dans leur chère Allemagne. Une autre Allemande, Margarita Zeidler; est partie risquer sa peau avec les gens du Donbass, et c’est elle qui mérite notre respect.

  2. Au contraire je pense que s’il y a des Russes qui ne sont pas d’accord avec le gouvernement de Kiev, ils n’ont qu’à rentrer chez eux en Russie et respecter l’intégrité de l’Ukraine dans le cadre du droit international. Sinon en suivant ce que vous dites il y aurait partout la guerre dans le monde. A commencer en France avec les musulmans qui veulent pouvoir imposer la bourqua dans la rue à leur femmes et le gouvernement français qui n’est pas d’accord.

    1. @Patriote

      Que les USA commencent eux par retourner chez-eux et fermer les innombrable bases implantées partout dans le monde. Quand aux guerres dans le monde, il suffit d’un peu de culture pour s’apercevoir que ce sont les USA les plus gros fomenteurs de guerres au monde et non la Russie.

    2. Les gens du Donbass sont chez eux. Et votre Ukraine dans ses frontières actuelles a été bricolée par les soviétiques, puis bradée par la marionnette orange Eltsine. Alors restez entre vous à l’ouest, avec vos Américains, et laissez les gens du Donbass tranquilles. Ils sont allés voter à pied sous les bombes en masse pour vous le dire.

  3. Merci, mille fois merci pour un si bel article !
    J’espère que le plus grand nombre le lira, et puisse la Russie vivre éternellement.

  4. Bonjour,

    Je tiens à signaler qu’en France nous sommes un certains nombres de personnes qui soutiennent, et les résistants de l’est de l’Ukraine, et la Russie dans son combat contre l’impérialisme occidentale dont l’axe sont les USA. Une partie du peuple français n’est pas dupe des manipulations multiples et variées de l’Empire US. Malheureusement nous ne sommes pas la majorité.
    Par contre je peux assurer qu’une majorité du peuple est contre une guerre éventuelle avec la Russie…
    La crise Ukrainienne fomentée par les ONG US est une réponse au soutient de la Russie à la Syrie. Nous voyons actuellement que les US se servent de l’EI pour bombarder les champs pétroliers en Syrie et de ce fait déstabiliser le régime d’Assad. La Russie devrait livrer très rapidement des S300-400 à tous ses alliés pour les protéger des américains…

  5. @Patriote : Vous vous êtes trompé, Patriote. Tous simplement, le pays natal des russophones au Donbass est le Donbass, n’est pas la Russie, ‘chez eux’ est le Donbass, eux et leur ancêtres vivent au Donbass depuis des siècles comme les ukrainiens qui vivent depuis des siècles à l’ouest de l’Ukraine. Vous ne pouvez pas les comparer avec les arabes en France qui sont des immigrés. Pourquoi en Suisse, il y a plus d’une langue officielle, mais en Ukraine, les russophones n’ont pas le droit d’utiliser le russe comme une langue officielle ? Le Donbass appartenait au territoire de l’empire russe. La décision de l’autorité de l’URSS de l’attachement de la Nouvelle Russie à l’Ukraine était une erreur.

  6. Bravo, Inna, pour cette synthèse qui nous rend clair exactement ce que l’Occident ignore, méconnaît ou préfère remplacer par des clichés et des idées reçues!! Il nous faut de tels articles pour démonter la propagande ignoble mise en scène par les Etats-Unis par le biais de nombreux médias américains et occidentaux qui, hélas, se sont définitivement discrédités devant leurs lecteurs avec les campagnes indignes anti-russes dictées depuis Washington!

  7. Pardonnez sa bêtise à l’Europe, mais elle avait effectivement la faiblesse de croire que son modèle société était plus attractif que celui de la Russie poutinienne et de l’Ukraine yanoukovitchienne à en juger par les nombres d’oligarques et de tchinovniks qui éduquaient leurs enfants à Londres et le nombre d’immergés ukrainiens chez nous, eux aussi « viennent sucer les mamelons de nos préfectures », pour reprendre votre formule un peu nauséabonde sur les bords.
    Pardonnez-lui aussi de prendre les Russes pour les agresseurs alors qu’ils ont réoccupé la Crimée et que ce sont eux qui ont lancé les hostilités dans le Donbass, pas l’armée ukrainienne qui a marché dessus. Depuis quand fait-on la guerre pour une loi? Chez nous en Europe on attend qu’il y a des morts pour faire la guerre.
    Pardonnez-nous aussi nos élections libres, notre prospérité et notre politiquement correct, nous sommes comme ça nous les Européens, qu’est ce que vous voulez, on se peut pas se refaire nous nous plus!

  8. Газета попала в руки совершенно случайно. Отличная статья, Инна. Все просто и доходчиво для тех, кто совершенно не ориентируется в ситуации. Опубликовал её у себя на страничке в ФБ специально для друзей, живущих во Франции и полностью перенявших среднестатистический европейский менталитет.

  9. Merci et félicitations pour votre edito.
    Vous analysez de façon très juste le jeu diabolique et nauséabond auquel se prêtent les Européens dans le sillage de
    leur suzerain.Je veux parler des États-Unis d’Amérique.
    Parler de démocratie a propos de l’Union Européenne, cela me fait doucement bien rire. Il y aurait vraiment beaucoup
    a gloser sur ce thème.
    Ce qui peut être applique ici ne peut peut-être pas l’être la-bas. Chaque cas est différent. J’ai envie de dire a mes concitoyens »occidentaux »:
    « Commencez par balayer devant votre porte avant de vous occuper des affaires de la Russie ».
    J’ai envie de leur dire aussi: »Interrogez-vous sur l’État de délabrement avance dans lequel se trouvent vos média aujourd’hui ». Des instruments de propagande a la solde de l’OTAN.Quid de la liberté de la presse? Quid de la recherche de la vérité? Dont ces mêmes média se targuent d’être les dépositaires.
    Le peuple ukrainien est plus a plaindre qu’autre chose. Victime qu’il est d’une manipulation éhontée a des fins cyniques. Il croit aux belles promesses de l’Occident. Si il savait que ces promesses ne sont que sornettes.
    La grande chance qu’ont l’Occident et aussi l’humanité toute entière est qu’a la tête de la Russie se trouve un Homme comme le président Poutine.
    Un Homme qui sait garder la tête froide malgré tout ce qu’on essaye de lui faire endurer,un Homme patient,un Homme responsable.

    Encore une fois Bravo pour votre article Inna.Un vrai bol d’air frais.Cela fait toujours du bien.

    ‘Haïm.חיים

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