Guide : les lieux de pèlerinage les plus emblématiques de la Russie

Non – les saints, en Russie, ne sont pas des personnages mythiques de livres pieux. Leur mémoire est bien vivante et leurs refuges terrestres continuent, comme il y a cent ans, d’attirer des milliers de pèlerins. S’y rendre est un excellent moyen d’appréhender une Russie différente : foudroyante, franche, authentique. Le Courrier de Russie vous propose un guide des cinq lieux de pèlerinage les plus emblématiques et saisissants du pays.

Pour ses bras ouverts

Saint-Séraphin, l’enfant miraculé. Séraphin de Sarov et l’immense bonté. La foi d’amour universel. La plus délectable des satisfactions terrestres – matérielles, instantanées – jamais n’égalera celle de servir le Ciel et l’éternité. Le vieillard prodiguait sans compter ses conseils et ses miracles, se nourrissait de sacrifices. Séraphin de Sarov l’indiscipliné, contre la hiérarchie religieuse, la quête permanente – approcher au plus près de la vie du Sauveur. Le jeûne et la prière, la lecture continuelle, répétée, des mêmes textes sacrés. À trois voleurs qui l’avaient laissé pour mort, le vieillard a pardonné – et sauvé la vie. Le saint au « sourire radieux » est parmi les plus vénérés au Grand pays-phénix, qui ne retrouve sa vitalité que dans les plus dures des épreuves. Séraphin de Sarov apparaît, dans sa joie, aux désespérés – le sursaut est accordé quand tout semble perdu ; l’issue réelle ne s’ouvre qu’après l’expérience – dans la chair – de l’impasse. Séraphin de Sarov et la sagesse de qui a su tout perdre. Saint-Séraphin et la Russie des géants et des forêts.

Couvent Saint-Séraphin de Diveevo, district de Diveevo, région de Nijni Novgorod.

Pour des inébranlables

La Terreur rouge a laissé l’Église orthodoxe s’empoisonner elle-même, encouragé et nourri la scission. Les prêtres passés par les caves de la Loubianka n’ont toujours été dénoncés que par d’autres prêtres, ces « réformateurs » soutenus par les commissaires bolcheviques. Mais l’exil aux Solovki, pour ces fidèles inflexibles, ne fut que l’ultime épreuve – la plus belle –, la conclusion du grand livre, un passage béni – presque un couronnement. Car les îles Solovki vous purifient par le vide et l’espace. Fermer les yeux et s’y endormir à jamais. Les îles vous dépouillent – et vous apaisent. On ne triche pas dans le regard sans fond des gens des Solovki – les yeux de la mer Blanche. Inaccessibles et impossibles, asile et calvaire, pays d’exilés et de colons – les îles Solovki sont une frontière, aux confins des terres habitées, les portes gelées de l’Autre monde. Les « nouveaux martyrs », fusillés par le NKVD puis canonisés par l’Église orthodoxe de la nouvelle Russie – comme la minuscule flamme qui permet au feu, dans les moments les plus difficiles, de continuer de brûler.

Îles Solovki, région d’Arkhangelsk.

Pour sa tutelle

Au cœur de ses avenues de parade, la capitale cache – et protège – ses ruelles et ses cours ; sous l’agitation séculaire et par-delà les tables rases architecturales successives, elle conserve ses chapelles d’un esprit éternel. Au temps de l’athéisme triomphant, depuis Moscou et les alentours, parfois de loin, on n’a jamais cessé d’aller chercher auprès de la Matrone la guérison, le conseil, le pardon. Elle avait été choisie dès avant sa naissance. Aveugle – et clairvoyante, et prophétesse, paralysée, frêle – et la puissance du Ciel. Russe – démunie, résignée, le cœur sans borne et sans fond. La Matrone prenait tous les maux et tous les chagrins, entendait toutes les demandes, parlait peu – jamais ne jugeait, toujours intercédait. Et reprenait ses forces la nuit, par la prière. Soulager toute la misère du monde, aimer sans limite et croire sans condition, s’en remettre. La foi orthodoxe sait combien le péché est de ce monde. Et la file d’attente, en une explosion de bouquets de fleurs, ne désemplit pas au monastère moscovite de l’Intercession, où les reliques de la sainte sont bien vivantes.

Monastère de l’Intercession, oul. Taganskaya, d. 58, Moscou.
Maison-musée de la sainte Matrone de Moscou, village de Sebino, district de Kimovsk, région de Toula.

Pour ses pieds nus

Aujourd’hui, on y construit une église sur les dons des fidèles. Dans le quartier le plus misérable de la capitale impériale, Xénia la veuve errait dans les guenilles de son mari parti sans avoir eu le temps du repentir. Là, elle soulageait malades et malheureux, intercédait – dans des paroles hallucinées – pour les jeunes couples, les enfants et les familles. Là, après s’être défaite de tous ses biens, symboliquement enterrée elle-même, la noble Xénia Grigorievna devint la Bienheureuse Xénia de Pétersbourg, tout le jour soignant, offrant ses miracles et ses visions, toute la nuit – priant. Sa chapelle au cimetière de Smolensk est petite, étroite – mais toujours entourée d’une foule, couverte de petits papiers. De toute la Russie, on prie la sainte Xénia de Pétersbourg, et les fermetures répétées du site par les bolcheviques n’ont jamais pu mettre fin à l’afflux des pèlerins. On s’adresse à Xénia comme à une fille ou une sœur, à Xénia, l’on dit simplement : Aide-moi. Car elle sait. Xénia-la-Bienheureuse est la plus aimée des saintes russes – comme les habitants de Pétersbourg apprirent peu à peu à aimer celle qui, en réalisant le plus grand des exploits chrétiens, en sacrifiant tout pour devenir la « folle-en-Christ », leur offrit, à jamais, la compassion.

Chapelle de sainte-Xénia-la-Bienheureuse au cimetière orthodoxe de Smolensk, île Vassilievski, Saint-Pétersbourg.
Église de la sainte Xénia-la-Bienheureuse de Pétersbourg (en construction), Petrogradskaya storona, Saint-Pétersbourg.

Pour sa quête avide de Vérité

En saint-Serge de Radonège, toute l’identité insaisissable du grand pays de contrastes – une vie de solitude et d’ermitage, de patience et de soumission, entrecoupée de sursauts héroïques. À Koulikovo Pole, l’appel de Serge de Radonège pour l’union des princes contre la Horde – la Russie qui se ressaisit et se (re)trouve, surmonte ses dissensions intérieures, ses démons et ses peurs pour se jeter dans un combat à corps perdu pour préserver la paix de ses forêts infinies. À la Laure, le salut par l’ascèse et le travail. Une foi de la pratique, de l’exemple quotidien ; une foi de la prière, du symbole et du mystère. Une foi de l’abandon et qui passe par le ventre. À la Laure, la Foi a résisté à tous les assauts et toujours repris de plus belle – elle y est vivante, éternelle. Saint-Serge de Radonège – parce qu’il faut des apparitions sur le chemin. Parce que la voie de l’absence de compromis est pénible, la solitude décourageante et la liberté aride. Parce que les âmes sœurs vous aident à recouvrer vos forces. Tout moine est aussi guerrier.

Laure de la Trinité-Saint-Serge, Serguev-Possad, région de Moscou.

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