Français du Donbass : « Nous ne défendons pas la Russie mais les populations russophones »

Près de 1 500 volontaires étrangers auraient rejoint les milices de la république populaire de Donetsk, parmi lesquels quatre Français, arrivés dans le Donbass mi-août. Le Courrier de Russie s’est entretenu avec l’un d’eux : Victor Alfonso Lenta, ancien para’ et fondateur de l’association Unité Continentale, qui aide les volontaires français et serbes voulant embrasser la cause des insurgés pro-russes.

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Les quatre volontaires français dans le Donbass de gauche à droite : Victor, Micah, Guillaume et Nicolas. Crédits : Unités Continentales

Le Courrier de Russie : Je vous appelle sur un numéro russe… Vous vous trouvez en Russie ou en Ukraine ?

Victor Alfonso Lenta : Nous sommes en Nouvelle Russie [La Nouvelle Russie, ou « Novorossia », ancien territoire de l’Empire russe, est le nom utilisé par les insurgés pro-russes pour désigner les territoires situés à l’est de Kharkov, dont la Crimée et le Donbass, ndlr]. Nous avons plusieurs cartes SIM.

LCDR : Et quelle est la situation en « Nouvelle Russie » depuis l’annonce du cessez-le-feu, vendredi 5 septembre ?

V.A.L. : Donetsk est toujours bombardée, malgré la trêve. Et les combats continuent à Marioupol.

LCDR : Certains témoignages font état d’une forte criminalité dans les villes contrôlées par les insurgés. Vous confirmez ?

V.A.L. : Je n’ai rien vu de tel. Les milices font bien leur travail.

LCDR : En quoi consiste le vôtre ?

V.A.L. : Nous effectuons des missions d’observation, de patrouille et d’instruction.

LCDR : Vous n’allez pas au combat, donc ?

V.A.L. : Écoutez, des missions de patrouille et d’observation à proximité des lignes ennemies, sous les bombardements, moi j’appelle ça du combat.

LCDR : Avez-vous tué ?

V.A.L. : Non. Nous n’avons pas encore été confrontés directement à l’infanterie ukrainienne. Seulement aux bombardements.

LCDR : Vous avez en revanche été largement exposés dans les médias. On est presque tenté de penser que vous ne faites que de la communication…

V.A.L. : Pas du tout. Vous pouvez voir sur la page Facebook des Brigades continentales [nom du groupe de volontaires français, ndlr] de nombreuses photographies de nos patrouilles et missions d’observation. Je reconnais néanmoins qu’il y a eu une part importante de communication de notre part. C’est lié au fait que les médias occidentaux, en France notamment, présentent cette guerre sous un faux jour, en désignant la Russie comme l’agresseur. Nous avons donc profité de l’éclairage médiatique pour « ré-informer » le public français et faire passer notre message.

LCDR : Qui est ?

V.A.L. : Notre présence ici montre au peuple russe que tous les Français ne sont pas d’accord avec leur gouvernement : nous sommes opposés à l’impérialisme américain et à l’atlantisme qui veulent imposer un mode de vie unique au monde entier. Les nations européennes ont le choix entre un avenir au sein d’une Union européenne assujettie aux États-Unis par le traité transatlantique ou l’idée d’une grande Europe alliée avec la Russie.

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Victor lors d’une mission d’observation. Photographie publiée le 31 août sur le compte Facebook d’Unité Continentale.

LCDR : Quelles sont vos relations personnelles avec la Russie, Victor ?

V.A.L. : Nous considérons la Russie comme un pays continental [dans le sens européen, ndlr], une civilisation de longue tradition avec qui nous partageons des valeurs communes comme la culture chrétienne. Nous la voyons comme…

LCDR : Ma question s’adressait à vous, Victor.

V.A.L. : Pour moi la Russie, c’est… un grand pays.

LCDR : Un grand pays ?

V.A.L. : Oui. La Russie est un pays qui a su conserver sa culture, qui a une identité très forte, des traditions. C’est un pays qui a toujours su se relever au fil de l’Histoire. C’est ça pour moi la Russie.

LCDR : Parlez-vous russe ?

V.A.L. : Non.

LCDR : Il existe des clivages à l’intérieur des groupes de volontaires étrangers présents au Donbass. Les Espagnols, par exemple, se revendiquent de l’extrême gauche, quand vous êtes plus proches de l’extrême-droite…

V.A.L. : Tout d’abord, je ne me positionne pas à droite – la droite est pour moi l’ennemie de la France. Elle est responsable de la perte de souveraineté de notre pays au profit des USA et de l’Union européenne, et ce, depuis l’ère Sarkozy. Ensuite, je trouve ça très bien qu’il y ait parmi les volontaires qui soutiennent la Nouvelle Russie des individus de tous horizons politiques. La Nouvelle Russie a une vraie capacité à fédérer des gens qui, peut-être, se seraient affrontés ailleurs.

LCDR : De quels courants politiques sont issus les membres de votre brigade ?

V.A.L. : Ce sont des patriotes. Mais ils n’ont pas tous été, comme moi, engagés dans des groupes nationalistes [voir encadré].

LCDR : Des patriotes français ?

V.A.L. : Français, et serbes – c’est une brigade franco-serbe.

LCDR : Quelle est l’implication de la Serbie dans votre brigade ?

V.A.L. : Les Brigades continentales sont une organisation géopolitique créée début 2014 à Belgrade, en Serbie, avec des mouvements nationalistes serbes. Elle aide et regroupe des volontaires serbes et français désireux de se rendre dans le Donbass.

LCDR : Serbie, Ukraine, Russie : quel lien unit ces trois pays ?

V.A.L. : Il y a une certaine ressemblance entre les guerres yougoslave et ukrainienne, puisque déjà à l’époque, les USA avaient démembré la Yougoslavie afin de pouvoir plus facilement exploiter ses terres. C’est le même scénario en Ukraine. Selon moi, l’Occident a instrumentalisé certains nationalistes ukrainiens pour que ces derniers se retournent contre la Russie pendant qu’ils [les Occidentaux] avaient les mains libres à Kiev.

LCDR : Ne craignez-vous pas que l’implication d’organisations nationalistes, peu estimées en Europe, ne détériore encore plus l’image de la Russie ?

V.A.L. : Nous ne défendons pas la Russie mais les populations russophones.

LCDR : Pardon – l’image de la Nouvelle Russie, alors ?

V.A.L. : Je ne vois pas pourquoi la présence de volontaires internationaux serait mal perçue. Ils se battent pour une noble cause : contre l’agression occidentale sur les populations civiles avec, pour finalité, de s’accaparer les richesses du Donbass. Ce conflit fait partie d’une vaste opération globale, dont les premières victimes ont été la Yougoslavie, l’Irak, la Libye et la Syrie. L’Ukraine n’est qu’un champ de bataille de plus, où l’ennemi est l’impérialisme américain, que je ne cesse de dénoncer.

LCDR : Votre discours anti-impérialisme américain rappelle fortement celui des jeunes Européens qui se battent au Moyen-Orient…

V.A.L. : Pourtant, ça n’a rien à voir. Unité continentale a toujours soutenu, en France, le régime officiel de Bachar El-Assad et soutient toujours les pro-kadhafistes en Libye.

LCDR : Jusqu’à quand comptez-vous rester au Donbass ?

V.A.L. : Jusqu’à la victoire.

LCDR : C’est-à-dire ?

V.A.L. : L’indépendance de la Nouvelle Russie.

LCDR : Que ferez-vous ensuite ?

V.A.L. : Notre projet touchera à sa fin.

LCDR : Allez-vous rentrer en France ?

V.A.L. : … Le retour en France est une tout autre histoire. Bien que nous ne soyons pas des mercenaires, nous sommes tout à fait conscients du risque d’être accusés de mercenariat – un crime passible, en France, de cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende.

LCDR : D’où recevez-vous vos financements ?

V.A.L. : Le peuple français nous aide. Certains donnent 15 euros, d’autres 1 000.

LCDR : À quoi vous sert cet argent ?

V.A.L. : À se nourrir, s’équiper, à faire venir d’autres volontaires. Nous ne vivons pas aux frais de la population locale.

LCDR : Où avez-vous trouvé ces armes flambant neuves, que l’on peut voir sur vos photographies ?

V.A.L. : Les armes ont été récupérées par les milices populaires de Donetsk, ce sont elles qui nous équipent.

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Birgades Continentales dans le Donbass. Crédits : FB/Brigades

LCDR : Dans quel état est l’arsenal de la république populaire de Donetsk ?

V.A.L. : Limité. Nous manquons d’armement. Je n’ai par exemple que trois chargeurs pour mon AK-47. C’est très peu.

LCDR : Des armes arrivent-elles de Russie ?

V.A.L. : Je n’ai rien vu, et si c’était le cas – ça se verrait.

LCDR : Que ferez-vous si vous ne rentrez pas en France ?

V.A.L. : Si la Nouvelle Russie devient un État indépendant et reconnu, nous pourrions y demander la nationalité. Dans le cas contraire, nous envisageons de faire une demande d’asile politique en Russie.

LCDR : Pensez-vous qu’il vous serait accordé ?

V.A.L. : En Nouvelle Russie, oui. Quant à la Russie, je ne sais pas. Tout dépend de la politique du Kremlin vis-à-vis des volontaires étrangers qui combattent dans le Donbass.

LCDR : Seriez-vous prêt à vivre en Russie ?

V.A.L. : Si le retour en France est impossible, il faut bien que je vive quelque part.

LCDR : Qu’avez-vous emporté avec vous dans le Donbass ?

V.A.L. : De l’équipement militaire individuel. Pas de couteau ni d’arme.

LCDR : Un livre ?

V.A.L. : Oui, j’ai des livres, je lis pas mal.

LCDR : Vous lisez quoi en ce moment ?

V.A.L. : Un livre sur la religion orthodoxe que j’ai trouvé dans une église orthodoxe serbe à Paris.

Victor Alfonso Lenta, 26 ans, est un Français d’origine colombienne. À 18 ans, il s’engage dans le 3ème régiment de parachutistes d’infanterie de marine, avant de quitter l’armée cinq ans plus tard – renvoyé, selon le journaliste Frédéric Haziza, pour avoir participé avec le groupuscule néonazi Languedoc War à l’incendie d’une mosquée à Colomiers (Haute-Garonne), en avril 2008, ce que Victor dément. L’ex-soldat d’élite rejoint ensuite plusieurs groupuscules nationalistes français, tels Œuvre française et Le Lys noir. Début avril 2012, il est mis en cause et témoin assisté dans une affaire d’agression sur un étudiant chilien à Toulouse. Après avoir fondé Unité continentale début 2014, il entre en contact avec l’organisation russe Dobrovolets (réseau aidant les volontaires à rejoindre le Donbass) en juin, avant de se rendre dans l’Est ukrainien mi-août avec d’autres Français.

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