Venir d’Europe faire fermier en Russie

Ces fermiers sont originaires de France, de Grande-Bretagne ou d’Italie, mais c’est en Russie qu’ils élèvent des porcs ou fabriquent du lait et des fromages. Patrick Hoffmann, de Lipetsk, Pietro Mazza, de Tver, et John Kopiski, de Vladimir, expliquent au Courrier de Russie ce qu’ils pensent de l’embargo alimentaire russe et des sanctions occidentales.

Employés de la ferme de reproduction
Employés de la ferme de reproduction d’Otrada Gen

« La Russie dispose de la plus grande surface de terres arables au monde ».

Patrick Hoffmann, entrepreneur français, vit en Russie depuis 2000. Il possède deux fermes d’élevage de porcs dans la région de Lipetsk.

« En tant qu’éleveur de porcs en Russie, j’ai bien évidemment accueilli la nouvelle de l’embargo de façon très positive, comme une opportunité pour la filière porcine nationale. Ce pourrait en effet être l’occasion de compenser les lourdes pertes du dernier trimestre 2012 et de la première moitié 2013, liées à la combinaison de l’adhésion de la Russie à l’OMC (et de l’effondrement des prix de vente du porc charcutier qui en a découlé) d’une part, et, de l’autre, de l’explosion du cours des céréales (premier poste de coût de production des porcs) à l’été 2012, qui avait suivi une récolte mondialement très faible.

Patrick Hoffmann
Patrick Hoffmann

C’est une nouvelle extrêmement positive pour deux raisons. Tout d’abord du fait de la forte augmentation des prix de vente du porc charcutier qui en découle, donc de nos bénéfices immédiats. Mais aussi par la décision des pouvoirs publics qui accompagne la mesure de conduire le pays vers l’autosuffisance en matière de production de viande de porc (la Russie importe encore près d’un quart de sa consommation). Une décision qui, même si les banques se font encore tirer l’oreille, devrait signifier un déblocage des financements, nous permettant de construire notre troisième ferme au printemps prochain et de porter notre production de 100 000 à 170 000 têtes par an, dont 60 000 femelles reproductrices.

En plus de la construction de ce nouveau site, nous sommes en cours de négociation pour le rachat de deux fermes en faillite. Mais là aussi, les financements bancaires seront indispensables.

La Russie dispose de la plus grande surface de terres arables au monde. Elle peut non seulement subvenir entièrement à ses besoins propres si ces terres étaient efficacement exploitées, mais encore contribuer très largement à nourrir convenablement une population mondiale croissante.

Ces sanctions constituent ainsi une véritable opportunité pour toute la filière agricole russe. Toutefois, il faut parvenir à en tirer profit, ce qui sera impossible sans le concours du système bancaire. Entre le moment où vous décidez de construire une nouvelle ferme de porcs et celui où vous mettez les premières bêtes sur le marché, il faut en effet compter deux ans. Clairement, les banques auront ici une mission d’intérêt public : elles devront financer les entreprises qui se sont montrées capables de gérer des projets agricoles avec succès, afin d’amener le pays le plus rapidement possible à l’autosuffisance alimentaire. Mais à ma connaissance, à ce stade, elles n’ont pas encore intégré cette évolution. Et si elles ne changent pas d’attitude, le pays risque de se retrouver confronté à un énorme problème d’approvisionnement des ménages si les embargos devaient persister. »

Pietro Mazza, fromager en région de Tver. Crédits: wday.ru
Pietro Mazza, fromager en région de Tver. Crédits: wday.ru

« Nous avons décidé de doubler le volume de notre production »

Pietro Mazza, fromager de Calabre, est installé en Russie depuis 18 ans. À la ferme La Fattoria « Little Italy », qu’il a fondée il y a une quinzaine d’années dans le village de Mednoe, en région de Tver, il produit des fromages italiens et accueille des amateurs d’éco-tourisme.

« Le marché russe ne tirera que du profit de cette décision. Il va se développer, renforcer ses ressources intérieures. Pour la Russie, c’est du 100 % positif. Plusieurs entreprises nationales russes ont déjà accru leurs volumes de production. J’estime que la Russie sera capable de se nourrir en auto suffisance.

La Russie a tout ce qu’il faut pour fabriquer ses propres produits sur son territoire. L’Europe a mal agi en commençant ce jeu des sanctions, et ça va lui retomber dessus.

Quand nous avons appris la nouvelle, nous avons décidé de doubler notre volume de production dans la mesure de notre potentiel. Nous n’utilisons que du lait de notre ferme et nous n’avons pas l’intention de modifier nos méthodes italiennes. Mais bien sûr, nous ne pourrons pas fournir toute la Russie avec nos fromages »

John Kopiski. Crédits: slavyanskaya-kultura.ru
John Kopiski. Crédits: slavyanskaya-kultura.ru

« La Russie ne mourra pas sans bananes, mangues ou fromages hollandais et italiens »

John Kopiski, Britannique et ex-vendeur de charbon, réside en Russie depuis plus de 20 ans. Dans les années 90, il a développé une production de lait et de bœuf à Petouchki, en région de Vladimir. Sa ferme Bogdarnya est également un centre d’éco-tourisme.

« Je n’ai pas du tout été surpris par ces sanctions russes – au contraire, j’admire le président Poutine pour n’avoir pas réagi aussi précipitamment que Barack Obama. La Russie est la Russie. Ce n’est pas l’Europe. C’est un continent en soi, avec sa culture et son histoire mais aussi sa politique, sa vision et ses opinions. Il n’est pas « démocratique » d’espérer que la Russie accepte tout ce que lui dicte l’Amérique sans broncher. Je pense que beaucoup de gens ordinaires, en Occident, soit ne comprennent pas le problème, soit ne se sentent pas concernés et pensent que c’est à la Russie de s’en débrouiller.

J’ai l’impression que l’introduction de l’embargo sera un phénomène positif pour le business russe et l’industrie nationale. Cela pourrait motiver les investissements directs dans la production. L’embargo pourrait constituer précisément ce coup de fouet dont les investisseurs avaient besoin pour que la Russie ne dépende plus des importations.

Il est trop tôt pour dire de quelle façon cette décision influera sur mon affaire. Nous nous occupons essentiellement de production laitière et de tourisme. Si les choses empirent, le tourisme sera évidemment concerné, et les Russes chercheront plus à passer leurs vacances dans leur pays. Ce qui serait tout à fait positif. Les Russes dépensent actuellement 53 milliards de dollars dans leurs vacances, mais à l’étranger !

Notre business laitier pourrait aussi en profiter, mais les choses dépendent moins de nous que des sociétés de traitement et des supermarchés – la question est de savoir combien d’argent ils voudront se faire sur cette crise. Aujourd’hui, on nous paie le lait à un prix inférieur aux coûts de production, ce qui nous maintient à peine à l’équilibre. En termes de business, nous sommes « banqueroute » et nous ne vivons que sur le cash flow.

Pour résumer, j’espère que les répercussions seront positives, mais il est trop tôt pour le dire. Nous avons aussi une petite affaire de bœuf, et là, il semble y avoir plus de potentiel pour la demande. Même actuellement, nous n’avons pas de mal à vendre depuis que la viande australienne a été interdite pour raisons d’hygiène. La grande question qui se pose aujourd’hui est de savoir si les pays des BRICS pourront remplacer les pays bannis.

Pour l’heure, je ne prévois pas de changer mes volumes de production, vu que rien n’a encore évolué sur le marché. Il faut d’abord voir s’il y aura un soutien politique ou si le marché va être livré à lui-même. L’autre problème, ce sont les banques. Les subventions et les aides viennent des autorités fédérales, mais l’argent transite par les banques, qui exigent des intérêts trop élevés (plus de 110% de la valeur du crédit) et 25 à 30 % de cash de la part de l’investisseur.

De l’industrie laitière, je peux dire qu’elle avait été négligée pendant plusieurs années après la Perestroïka. Ensuite, un programme fédéral sur les crédits longue durée a été adopté, qui a permis d’avoir de l’argent à des intérêts moins élevés que ceux pratiqués sur le marché commercial. Le phénomène a ouvert une ère de nouvelles fermes à travers toute la Russie. Aujourd’hui, elles sont nombreuses, neuves et modernes – il y en a une trentaine dans notre seule région de Vladimir. Mais il faut du temps pour passer la période de transition au niveau du management, de l’équipement et de l’expérience. Nous n’avons pas encore développé pleinement notre potentiel. Il n’y a aucun doute sur le fait que la Russie pourra être auto-suffisante, mais il faut du temps.

Pour y parvenir, les fonctionnaires, à tous les niveaux, devront fournir de vrais chiffres et non des statistiques fictives. La Communauté économique européenne (actuelle UE) a été créée en 1957 et a subventionné son agriculture, permettant au secteur de se développer. C’est la même chose aux États-Unis – en 2012, ils ont dépensé 12 milliards pour soutenir leurs fermiers, sans compter les aides d’urgence. En gros, l’UE a eu 60 ans pour développer le business commercial de ses fermiers alors que les Russes n’en ont eu que 15. Les œufs, les poulets et les porcins ont un potentiel de développement plus rapide. Le lait et le bœuf sont des produits de plus long terme, mais peut-être qu’avec l’aide du gouvernement et grâce aux sanctions, nous aurons le temps d’investir.

À mon sens, ces mesures ne peuvent que profiter à l’industrie. Cet affrontement avec l’Occident était peut-être ce dont les Russes avaient besoin pour penser non seulement à eux-mêmes en tant qu’individus, mais à la nation, au collectif. À long terme, les résultats seront positifs pour le pays après la crise, cela ne fait aucun doute. La Russie sera plus forte, à même de se débrouiller seule. Espérons que les gens seront plus optimistes et sauront penser à long terme plutôt que de se soucier de profit immédiat, comme ils ont pris l’habitude de le faire au cours des 20 dernières années.

J’espère vraiment que cette situation va forcer les fonctionnaires à dire la vérité à ceux qui détiennent le pouvoir, et que, sur la base de cette réalité, nous pourrons construire.

La Russie a la terre. Le climat change en sa faveur, et avec une bonne stratégie gouvernementale, le potentiel de l’industrie agroalimentaire est immense. Il y a 23 ans, la propagande assurait que la Russie mourrait de faim sans l’Ukraine. Vous voyez – ce n’est pas le cas ! Et la Russie ne mourra pas non plus sans bananes, mangues ou fromages hollandais et italiens. Personnellement, je pourrai survivre avec une bonne soupe de champignons, du pain maison, du fromage et les goloubtsy de babouchka ! »

7 commentaires

  1. A quelque chose malheur est bon. Bravo la Russie, du courage et allez y de l´avant en soutenant les agriculteurs afin de développer ce secteur agricole, vous n´avez toutefois pas d´autres choix.

  2. C’est mon premier message sur ce site que je consulte tous les jours et je remercie les auteurs.

    Globalement j’apporte mon soutien total à ce pays magnifique que j’ai eu l’occasion de visiter et qui est victime d’une campagne de dénigrement honteuse et cela depuis des années. Cette opinion personnelle est partagée par la majorité des français qui considère à juste titre la Russie comme un pays amis. Bon courage au peuple russe et à leurs dirigeants pour mettre en place la politique la plus efficace possible pour se renforcer. La Russie est toujours sortie plus forte de ses bras de fer et plus faible de ses compromis, à eux de confirmer!

  3. L’AVENIR POUR LES JEUNES ET MOINS JEUNES EST À L’EST, L’EST POUR LA RUSSIE.
    SI VOUS AVEZ L’AMOUR DE LA TERRE, FAITES EN UN PLAN POUR MIGRER EN RUSSIE.
    LA RUSSIE SERA LE PAYS QUI VA RÉUSSIR AVEC CEUX QUI VEULENT RÉUSSIR.

  4. Avant d’aller en Russie, je conseillerais plutôt à nos agriculteurs en manque de terre d’aller en Roumanie. D’abord, ce pays est membre de l’UE, ce qui assure un débouché considérable à leur production. Ensuite, les autorités locales font tout pour attirer les agriculteurs étrangers, ce que ne font pas les Russes. Enfin, même si les rapports avec l’administration de ce pays ne doivent pas être simples, il ne faut pas de visa pour aller en Roumanie, tout européen a le droit de s’y installer en vertu des traités, les normes y sont les mêmes que chez nous, et le climat est bien plus propice à l’agriculture que celui de la Russie.

    Les Hollandais, qui sont spécialistes de l’expatriation agricole, ne s’y trompent pas!

  5. La Russie devra tout de même être très vigilante car se profile le PHENOMENE de la REVOLUTION ORANGE avec cette CINQUIEME COLONE INFILTREE.
    Tous les russes devront être solidaires et soutenir VLADIMIR POUTINE que les AMERICAINS VONT EVINCER A COUP DE MILLIARD DE DOLLAR versés à des citoyens russes.
    Vigilence !

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