Andrey Dellos sur l’embargo alimentaire: « Nous survivrons sans fromage! »

L’empire du restaurateur russe d’origine française Andrey Dellos compte une quarantaine de restaurants à Paris, New York et Moscou, notamment le célèbre café Pouchkine, sur le boulevard Tverskoï. L’homme d’affaires revient, pour la chaîne télévisée Dojd, sur sa position quant à l’embargo alimentaire de la Russie.

Andrey Dellos / Wikimedia
Andrey Dellos / Wikimedia

Dojd : Andrey, comment avez-vous réagi à cette mesure ? Vous attendiez-vous à cela ?

Andrey Dellos : Bien sûr que je m’y attendais! Et en apprenant la nouvelle, je me suis dit : « Enfin ! ». Enfin, nous avons jugé bon de répondre. Évidemment, nous allons désormais devoir affronter des répercussions négatives. Mais j’estime que les gens qui, en Occident, ont introduit toutes ces sanctions à notre encontre devaient comprendre que nous n’allions pas rester sans rien faire. Je me trouve actuellement en France, et j’entends les premières réactions des gens, ici, à cette décision russe. Eh bien, vous savez, je me dis que nous avons déjà attendu trop longtemps avant de répondre. Trop longtemps, nous avons endossé le rôle de petits faiblards, incapables de se défendre – et maintenant, en Occident, les gens sont surpris de notre réaction. Moi, ça me fait rire. Je leur réponds : mais à quoi est-ce que vous vous attendiez?

Mon téléphone sonne sans arrêt : mes partenaires américains, anglais et français me demandent ce qui va se passer maintenant. Eh bien, je leur dis : et à quoi est-ce que vous vous attendiez, les gars? Vous pensiez qu’on allait continuer encore longtemps à prendre des coups sans rien faire?! Ça peut paraître ridicule, mais en ce moment, je me sens fier. Parce que nous avons cessé de jouer les wipping boys. Et il était grand temps.

Je considère que ce que font les États-Unis est très dangereux. Et je suis profondément surpris que l’Europe suive aveuglément les Américains sur cette voie, cette Europe qui se trouve pourtant dans une situation peu enviable. Je trouve ça bizarre d’entrer dans ces jeux-là, alors que l’on est en pleine crise. Je suppose que les États-Unis doivent exercer une influence colossale sur l’Europe, pour être capables de l’entraîner dans des projets pareils.

Dojd : Andrey, si je vous comprends bien, pour cette « fierté » un peu vague dont vous parliez, vous êtes prêt à renoncer à travailler avec vos fournisseurs. Car vous avez bien des partenaires américains et français, n’est-ce pas ?

Dellos : Écoutez, ça n’a rien de vague. Il y a vingt ans, nous avons perdu la face, et jusqu’aujourd’hui, des gens importants, en Occident, me disent : « Les gars, hier, vous étiez forts – mais aujourd’hui, vous êtes qui ? ». Et il faut faire des sacrifices pour redevenir quelqu’un. Ce ne sera pas la première fois de notre histoire que nous devrons faire des sacrifices pour garder la face. Certes, ce que je dis est un peu pathétique, mais c’est comme ça! Et puis, soyons réalistes : ces mesures ne vont pas nous nuire sérieusement. En revanche, elles vont causer d’énormes dégâts à la Pologne. Si je ne me trompe pas, ce sont 80 ou 90 % des producteurs polonais de fruits qui travaillaient pour le marché russe. Pour eux, le coup sera très dur. Les Européens et les Américains le sentiront un peu moins, mais on va quand même entendre bientôt des mécontents, des gens qui vont dire à leurs dirigeants : « Les gars, vous êtes peut-être allés un peu loin dans votre désir de conquérir l’Ukraine à tout prix, non ? »

Il y a des organisateurs derrière tout ce qui se passe en Ukraine, ce n’est pas un phénomène naturel. Et je ne pense pas que ça vaille la peine d’en discuter.

Et puis, cette situation va donner une nouvelle chance aux fermiers russes. Ma maison achète déjà beaucoup à ses fermiers, c’est véritablement une nouvelle classe qui émerge chez nous en ce moment. Évidemment, il y a un risque que certains perdent la boule, qu’ils veuillent devenir riches en un an. En fait, tout va dépendre du comportement que nous choisirons d’adopter dans ces nouvelles circonstances.

Et encore, nous allons faire le bonheur de l’Amérique latine : sa viande, et probablement ses fruits et légumes vont affluer sur le marché russe. Qu’est-ce qui va disparaître ? Les fromages, selon toute vraisemblance. Eh bien, nous survivrons sans fromage! On n’aura plus d’huîtres non plus – et on fera sans! Bien sûr que nous entrons actuellement dans une période transitoire – et difficile. Mais en même temps, nous avons admirablement choisi notre moment pour introduire ces sanctions : c’est la période des récoltes – et ça va faire mal.

Dojd : Vous dites que nous n’aurons plus d’huîtres, de fromage, certaines sortes de viande… Ce sont des produits auxquels nous nous sommes habitués, des produits que les clients de vos restaurants apprécient particulièrement, d’ailleurs. Pensez-vous que les gens iront moins au restaurant? Craignez-vous, personnellement, une baisse de fréquentation?

Dellos : Les restaurateurs devront inventer pour remplacer les produits qui vont disparaître. C’est une chose que nous, nous savons très bien faire. Dans mes restaurants, nous cherchons en permanence de nouveaux produits, et au meilleur rapport qualité-prix. Je pense que nous saurons trouver des alternatives, excepté peut-être pour certains produits, consommés exclusivement par l’élite. Et l’élite, eh bien, ça ne lui fera pas de mal! Nous allons probablement traverser une période difficile, de quête de nouveaux marchés, mais dans le même temps, de nouveaux fournisseurs vont venir vers nous par eux-mêmes. Voilà des années que l’Amérique latine frappe à nos portes, et le départ de l’Australie va lui faciliter l’accès. Les portes vont s’ouvrir, nous allons connaître un moment difficile – oui, mais ensuite, tout rentrera dans l’ordre.

Dojd : Pensez-vous que les restaurateurs vont essayer de profiter de la situation et augmenter leurs tarifs ? Doit-on s’attendre à une hausse des prix dans les cafés et restaurants ?

Dellos : Il faut commencer par se rappeler que nous traversons en ce moment une crise économique mondiale très grave. Les États-Unis ont réussi à se convaincre que la crise est passée, c’est ce qu’ils racontent dans tous les journaux, mais ce n’est pas vrai. La crise continue. Et chercher à abuser de cette crise, dans ces circonstances, serait une grossière erreur, ce serait de la bêtise.

Si le coût des aliments de base augmente d’un coup -et c’est une chose que je ne peux pas prévoir-, les restaurateurs devront eux aussi élever leurs prix en conséquence, évidemment. Mais jusqu’à présent, ils ont plutôt réussi à ne pas trop le faire; vous savez que les prix des aliments sont en hausse permanente, et ce partout dans le monde, mais si les chaînes de distribution ont aussi augmenté leurs factures, les restaurants ont réussi à l’éviter. Je pense que nous pourrons tenir le coup. L’important pour nous, aujourd’hui, est de se mettre rapidement à travailler sur les nouveaux marchés. Si nous y parvenons, tout ira bien.

16 commentaires

  1. Il a raison, bien sûr. Les leaders européens sont les moutons de Panurge qui suivent aveuglément les USA et ceux-ci nous entraînent vers le gouffre. Ces sanctions débiles contre la Russie ont été décidées sans notre avis, mais nous allons les payer.

    1. En effet vous avez raison – je ne comprends pas l’attitude de l’Europe qui suit les ordres des USA – L’Europe pourrait etre, tres forte si elle s’alliait avec la Russie, pays europeen, mais betement elle se coupe les mains avec les USA qui cherchent à nous diviser –
      e genre d’Union europeenne,ne n’a pas sa raison d’etre –
      Quant à la Pologne, je ne vais pas pleurer, elle l’a cherche en permetant des bases americaines dans son pays, qu’elle leur vende ses produits –
      elle a aussi une courte vue –

  2. Citoyen français je suis tout à fait d’accord avec vous Monsieur Andrey Dellos. Je réprouve les sanctions prises à l’encontre de la Russie et espère que nous sortirons de cette Union Européenne dirigée par l’Allemagne ainsi que de l’OTAN dont le Général De Gaulle ne voulait pas. Notre gouvernement nous a placé sous le joug des USA et je ne l’admets pas.

  3. Bravo ! Ces sanctions sont injustes , nos dirigeants européens sont stupides, je suis sur que les russes tiendrons le coup , comme ils l’ont toujours fait par le passe , c’est ce que les américains aurons du mal à comprendre de même que nos média qui n’ont pas la moindre autonomie de réflexion en dehors de la doxa americanement correcte
    Malheureusement ce sera encore une épreuve pour le peuple russe qui en a déjà tellement subit sans parler des ukrainiens sous les bombes de leurs oligarques
    Souhaitons en tout cas que la guerre s’arrête et honte à ceux qui l’ont déclenchée

  4. Hélas Porochenko voit que Netaniaou poursuit ses crimes en totale impunité , alors , se dit il , il n’a rien a craindre ,l’un bombarde des écoles , l’autre des maternités ! et que disent nos philosophes adeptes du droit d’ingérence humanitaire ?

    1. Que vient faire Israel avec cet embargo – au contraire elle va en profiter et vendre ses produits – n’oubliez pas qu’elle n’est pas contre les russes, elle subit déjà des attaques de roquettes – qui a commence le Hamas, pauvres palestiniens qui avaient vote pour –
      de toutes façons c’est bien l’Occident qui a cree la zizanie en Ukraine et voilà nous en recoltons les sanctions et de toutes façons on ne peut integrer l’Ukraine pays disparate – il ne fallait pas la chatouiller – Les USA font de l’ingerence et après que l’Europe se debrouille –
      Otan doit etre dissous – point barre – nous ne craignons pas les russes – ils ne bordent pas nios cotes, ne viennent pas en refugies ( ils nous faisaient travailler – que font les USA pour nous ??? que nous achetent-ils???

  5. Je suis heureuse de lire cela, la Russie est une grande nation, elle viendra á bout de ce nouveau défi. Je voudrais bien que nos dirigeants et tout le peuple français en Facebook autant.

  6. l’Europe demanderait aux pays émergents de ne pas travailler avec la Russie. Nos dirigeants européens ne seraient que des « morveux » qui se croient dans une cours de récréation? C’est très surprenant, mesurent-ils les conséquences?

  7. De toute façon, on mangeait mal au Pouchkine, de surcroît scandaleusement cher, l’attrappe-touriste parfait. On y mangera peut-être mieux désormais!

  8. A lire les avis passionnels des pro et contra, des tenants du renouveau russe parlant des assujettis européens à l’impérialisme (US ?), ou des tenants de l’émancipation ukrainienne du joug russe, on en oublierait les vraies raisons de la discorde.
    En parlant toujours bien de ce que l’on pratique le mieux, on oublie un peu facilement que l’impérialisme ici est directement russe en Ukraine, et que cela a toujours été le cas. Est-ce un crime de vouloir recouvrer une réelle indépendance et la Liberté, et se défaire des chaînes du grand voisin par qui trop de malheurs sont arrivés, ou est-ce un crime de lèse-majesté pour le tsar Vladimir Vladimirovitch qui rêve de recomposer sa chère Union? Faut-il rappeler (les ukrainiens le portent encore dans leur chair et leur mémoire) que le grand Koba, le petit père des peuples, s’était acharné sur l’Ukraine en l’affamant dans les années 30, en y sacrifiant au passage 20 millions de gens qui n’étaient pas tous de vilains Koulaks – ça laisse des traces !!! Peut-on se poser la question de savoir de quel droit – aujourd’hui – la Russie se mêle aussi directement des affaires d’un pays INDEPENDANT. Pour protéger les Ukrainiens russophones (tiens donc ! des Russes au secours d’Ukrainiens, en Ukraine…), ou pour élargir le poids des Russes présents dans les régions orientales de l’Ukraine? Le petit jeu a déjà fait ses preuves dans le Caucase, et la ficelle était tellement grosse que le stratège du Kremlin s’imagine qu’elle tiendra encore un cran…
    Vladimir Vladimirovitch, tu devrais plutôt penser à ton propre peuple. Qu’as-tu fait pour lui ? Tu devrais plus offensivement traduire ton Energie à restructurer ton Agriculture. Ce serait une bonne décision politique, un fait économique réel, et une avancée sociale.

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