Moldavie – UE : espoirs sans illusions

Le 27 juin est décidément une date hautement symbolique pour la Moldavie : le même jour, en 1940, l’URSS demandait à la Roumanie, sous forme d’ultimatum, de lui céder deux de ses provinces, la Bessarabie et la Bucovine du Nord (les actuelles Moldavie et Galicie). Bucarest, prise dans un étau entre Moscou et Berlin, avait dû s’exécuter et, le 28 juin 1940, les troupes soviétiques franchissaient le Dniestr. Le gouvernement roumain assurait alors n’avoir d’autre choix que de se soumettre. Étonnamment, c’est aussi ce que dit l’actuel gouvernement moldave pour justifier l’intégration à l’UE. « Pas le choix » : soixante-quatorze ans plus tard, la Moldavie se sent toujours otage des rapports entre la Russie et les forces euro-atlantistes.

Manifestation de soutien à l'entrée de la Moldavie dans l'Union européenne à Chisinau, le 3 novembre 2013 - Crédits: Don Morar
Manifestation de soutien à l’entrée de la Moldavie dans l’Union européenne à Chisinau, le 3 novembre 2013 – Crédits: Don Morar

Car les Moldaves sont beaucoup moins « romantiques » que les Ukrainiens dans leur attitude vis-à-vis de l’Europe. Dans les villages du pays, on n’a pas oublié la Seconde Guerre mondiale, même si les anciens combattants sortent rarement leurs médailles : ils sont nombreux à s’être battus dans les deux camps. Les Moldaves se souviennent aussi de la famine de 1947 et des déportations soviétiques, mais ils évitent d’en faire un sujet de discorde avec les Russes et les Ukrainiens. Pourquoi faire des reproches à la Russie, alors que ce sont les Anglais et les Français qui n’avaient pas voulu protéger la Roumanie et que les troupes roumaines avaient quitté la Bessarabie et la Galicie sans combattre ? À la différence des Ukrainiens, les Moldaves ne ressentent pas de proximité émotionnelle avec les Russes, et ils n’ont absolument rien à leur prouver.

Les Moldaves ne cherchent pas non plus à « s’abriter en Europe pour se protéger des Russes » : l’histoire de leur pays le démontre – si la Russie y tient, elle ira bien jusque chez eux, et il n’est pas certain que l’Europe sera en mesure de s’y opposer. Enfin, à la différence des Ukrainiens, les Moldaves n’ont pas la vision d’une « Russie moyenâgeuse, retardataire, cherchant à les isoler de l’Occident civilisé ». Les Moldaves respectent la Russie, et Vladimir Poutine est depuis quelques années déjà considéré, en Moldavie, comme le leader politique le plus populaire du monde. En 2013, la cote de popularité du président russe y était de 76 %, contre 49 % et 47 %, respectivement, pour Angela Merkel et Barack Obama. Les dirigeants moldaves arrivaient loin derrière.

Ces préférences politiques montrent bien que, pour les Moldaves, leur pays est un otage dans les jeux des puissances extérieures. Selon les derniers sondages, 65 % des Moldaves sont certains que, si l’UE abolit effectivement les visas avec leur pays, ce sera uniquement grâce à la conjoncture extérieure et non suite aux efforts de leur gouvernement. Seuls 21 % d’entre eux se disent prêts à défendre leur pays si le conflit russo-ukrainien venait à s’étendre à la Moldavie. Un chiffre qui prouve les sérieux doutes que les Moldaves éprouvent quant aux capacités réelles de leur patrie.

Hausse des humeurs anti-européennes

Si l’on demandait l’avis des Moldaves sur l’intégration de leur pays à l’UE, 44 % seraient pour et 37 % contre. Les statistiques révèlent en outre que la part des opposants à l’intégration européenne augmente progressivement : en 2010, ils n’étaient que 18 % à la rejeter. Parallèlement, les partisans de l’Union douanière sont aussi en baisse : 57 % en 2010 contre 49 % en 2014. D’autres informations statistiques permettent de comprendre la hausse des humeurs anti-européennes en Moldavie. 83 % des Moldaves confient notamment ne pas avoir visité de pays de l’UE au cours des cinq dernières années. Un Moldave sur deux affirme n’avoir pas d’intérêt particulier à une libéralisation du régime des visas avec l’UE. Parmi les 17 % de Moldaves qui se rendent régulièrement dans les pays de l’UE, la majorité vont en Roumanie (58 %) ou en Italie (51 %). Beaucoup de Moldaves ont de la famille ou du travail dans ces États voisins, certains possèdent même aussi la nationalité roumaine. De fait, les Moldaves peuvent observer de près les effets de la crise mondiale sur l’économie des membres les plus faibles, et partagent, avec de nombreux Roumains et Italiens, les humeurs anti-UE.

Ayant destitué son gouvernement communiste en 2009, la Moldavie a immédiatement attiré l’attention de nombreuses fondations européennes, qui se sont mises à investir dans le développement de son infrastructure. Ainsi, en 2010, l’autoroute entre Chisinau et Balti a été entièrement reconstruite, au grand bonheur des Moldaves. Toutefois, ces derniers ont également constaté que le chantier a été entièrement pris en charge par des entreprises européennes, sans le moindre partenariat avec les sociétés locales.

Quelle place à l’homosexualité ?

Par ailleurs, les Moldaves ne partagent pas tous le point de vue européen de l’Ouest sur la question de la sexualité et le concept de genre. Ainsi l’église orthodoxe moldave s’est-elle farouchement opposée à l’adoption d’une loi qui interdisait la discrimination envers les homosexuels. Cette loi a toutefois été votée, à la demande de l’Union européenne – et les commentateurs politiques nationaux ont dû donner des explications à la population. À les en croire, si l’UE a insisté pour que la Moldavie adopte le texte en question, c’est « afin d’éviter un afflux massif des homosexuels moldaves vers d’autres pays européens, en quête de l’asile politique ». Mais ces explications n’ont pas convaincu tout le monde : en Moldavie, dans beaucoup de villages, les paysans vont encore à confesse, assistent à la messe pascale et, avant la visite du prêtre, s’empressent de cacher leurs magazines glamour afin de ne pas se voir imposer une pénitence.

Dans le même temps, une partie de la population moldave (41 %) espère que l’intégration à l’UE améliorera leur situation et contribuera à l’augmentation de leur niveau de vie : la Moldavie est en effet depuis plusieurs années consécutives le pays le plus pauvre d’Europe. Toutefois, 29 % des Moldaves pensent qu’à l’inverse, cette situation se dégradera d’autant plus, quand 19 % estiment que rien ne changera.

Pour autant, la Moldavie s’est nettement engagée sur la voie européenne et n’a pas l’intention d’en sortir. La popularité du parti communiste, principal porte-parole des humeurs anti-européennes, est en berne. Ne lui restent fidèles que les personnes âgées et les minorités ethniques. Les Moldaves ne veulent pas renoncer à l’Europe tout simplement parce qu’ils sont européens et parce qu’ils s’inquiètent de l’avenir de leurs enfants. Pour illustrer ce « choix européen » de la Moldavie, on peut évoquer l’histoire d’un villageois du pays. L’homme a émigré en Italie dans les années 1990, y a trouvé du travail dans une entreprise de construction et s’est parfaitement intégré à la société locale. Il a bénéficié d’un crédit à des conditions avantageuses et pu s’acheter une maison. Il a fait venir sa femme et ses filles qui, par la suite, ont épousé des Italiens et sont parties vivre ailleurs. Puis, à l’âge de la retraite, le couple a vendu sa maison et est rentré en Moldavie. Les histoires comme celle-ci sont très fréquentes dans la campagne moldave. La Moldavie a déjà fait des racines en Europe, et le pas en plus que constitue l’accord d’association ne fait que renforcer cette réalité.

6 commentaires

  1. Voila au moins un ex pays du bloc Commnuniste qui ne rêve pas, il a les pieds sur terre, cette attitude lui permettra le moment venu, de savoir négocier avec les différents partis si l´occasion lui est laissée, car ce qui ce passe en Ukraine est tout simplement un scandale, les autorités Ukrainiennes actuelles auraient pu faire autrement que de s´entretuer en négociant avec la Russe, on ne peut pas ignorer un tel voisin puissant á sa porte, la guerre civile étant la plus mauvaise, car ce sont les frères qui s´entretuent, mêmes si certains Ukrainiens haient les Russes, ils sont frères et le seront toujours, je pense que c´est la raison pour laquelle le Président Poutine n´a pas encore donné l´ordre á ses armées d´envahir ce pays.

  2. L’homosexualité, le nouvel indicateur pour savoir si un pays partage les valeurs de l’Occident ou non. Y’a pas plus sérieux?

  3. Pauvre Bernard de quel droit la Russie se permettrait elle d’envahir un pays indépendant???
    Votre discours est rétrograde et archaïque… Vous vivez au moyen âge…

    1. Riche monsieur Hermano de Luz, vous n´avez pas bien lu mon commentaire, á vous lire, on sent que c´est par émotion que vous avez écrit, c´est ce qui vous fait m´insulter ce qui n´est pas convenable et civilisé, l´insulte c´est l´arme des faibles, l´arme de ceux qui sont á court d´arguments, je ne vous en veux pas, c´est votre niveau, je vous prie toutefois de relire mon commentaire.

      Je n´ai pas écris que la Russie avait le droit de ou devait envahir un pays indépendant, je ne sais pas si vous savez ce que cela veut dire envahir un pays, l´Afghanistan, la Syrie, la Lybie, l´Irak, le Mali, la Côte d´Ivoire, la Republique Centraficaine pour ne citer que ces pays lá ont été envahis détruits et rendus á l´âge de la pierre taillée, la Russie n´a envahi et ne détruit aucun pays, la Russie est un pays civilisé, elle sait ce que veut dire la guerre c´est pourquoi la Russie fait tout pour l´éviter.

  4. Mesurer les valeurs occidentales à l’aune de la glorification de l’homosexualité en dit long sur la décadence totale de nos sociétés européennes. Du pain, des jeux, du sexe : ainsi s’effondra l’empire romain.

  5. L’auteur a-t’il déjà mis les pieds en Moldavie ?

    Je reviens d’un mois et demi en Moldavie, je parle Roumain et ma copine est Moldave. J’ai eu l’occasion de discuter avec beaucoup de personnes venant de tout horizons. Les moldaves ne sont ni pro-russes, ni pro-européen et encore moins roumains. Ils sont moldaves ! Ils se rapprochent de l’Europe pour la simple et bonne raison qu’ils y trouvent là le meilleur partenaire économique possible. Les moldaves ne sont pas si bête et servile que l’auteur voudrait les y réduire : ils connaissent bien la Russie, se souviennent bien de l’URSS et depuis peu découvre le comfort de la vie occidentale… La comparaison et le choix est vite fait entre se rapprocher de l’est ou de l’ouest…

    Je n’ai rencontré personne qui adore Poutine et la Russie et encore moins quelqu’un qui regrette le communisme. Il faut que les pro-russes arrêtent de tomber dans le fantasme d’un complot pro-occidental de contrôle de la mer Noire. Le problème de la Moldavie n’est pas une opposition atlantistes contre russes. Il est vrai que les moldaves éprouve une certaines sympathie envers le monde slave et qu’il existe une forte minorité russophone. Mais il faut à tout pris que Poutine et ses thuriféraires sortent de leur logique panslavique : les moldaves sont latins et leur rapprochement avec l’UE ne sera pas une occasion de supprimer l’identité et d’opprimer les minorités russophones du pays. Les germaniques d’Alsace, de Lorraine se plaignent-ils d’être dans un pays latin ?

    Laisser les moldaves choisir leur destinée et fichez la paix à tous les européens et à vos citoyens avec votre paranoïa à deux balles de complot américains.

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