MH17 : le coupable désigné avant le crime

La rubrique Recadrage est une revue de presse critique des médias occidentaux sur la Russie, dont l’auteur est Matthieu Buge, un Français qui vit à Moscou.

Le 17 juillet, les événements en Ukraine ont pris une tournure un peu plus dramatique avec le crash du vol MH17 de la Malaysia Airlines qui a fait 298 morts (1). Les médias occidentaux y ont réagi en prenant un ton encore un peu plus hystérique.

MH17, une revue de presse critique des médias occidentaux sur la Russie, dont l’auteur est Matthieu Buge

Le funeste missile qui a abattu le Boeing MH17 a pu être tiré par les « séparatistes » comme par l’armée ukrainienne. A l’heure actuelle, on pourrait même pousser le vice à y voir une opération « false-flag » (ruse consistant à mener une opération en se faisant passer pour l’ennemi). Et, pourquoi pas, carrément envisager un lien entre la disparition du MH370 (disparu en mars 2014) et le crash du MH17 ? Car on peut imaginer tout et n’importe quoi, dans cette histoire.

48 heures après le drame, et avant même que les corps ne soient ramassés sur le lieu du crash, l’élite politico-médiatique occidentale trépignait, usant de son vocable le plus fanatique pour dénoncer un nouveau crime poutinien. La logique de la démonstration est éloquente :

Dans un premier temps, il s’est agi d’affirmer que l’avion avait été abattu par un missile (2) et que l’armée ukrainienne et les « séparatistes » pro-russes se rejetaient la responsabilité de la tragédie. Les satellites américains ont été apparemment prompts (c’est-à-dire le jour même) à annoncer avoir détecté un missile filant sur le MH17 – quand les satellites ont été impuissants à discerner quoi que ce soit dans le cas de la disparition du MH370 au sud du Vietnam (3).

Dans un second temps, les médias se sont lancés dans une observation « scientifique » de la situation. Qui a pu tirer ce missile ? Rapidement, les dires du camp ukrainien sont pris pour argent comptant : l’armée ukrainienne n’utilise pas des missiles de ce type car les séparatistes n’ont pas d’aviation (4). Tout est dit. On évite, bien sûr de mentionner que d’après Moscou, le radar de ce dispositif militaire (Buk) a été utilisé par Kiev le 17 juillet (5) (6). Car il s’agit de preuves russes – et donc, biaisées et inacceptables. Seuls quelques sites d’information occidentaux, comme l’alternatif Zerohedge, accordent un certain crédit à ces preuves et reprennent 10 questions essentielles posées par Moscou à Kiev après ce drame et totalement ignorées par les médias de masse.(7) 

La suite fut on ne peut plus prévisible. Les « séparatistes » pro-russes étant une bande d’incompétents sans matériel, ils n’ont pu agir qu’avec l’aide de la Russie (8). Et à chaque fois, c’est grâce à des informations en provenance de Washington que ces déductions sont faites. L’honnêteté des services secrets américains ne fait a priori aucun doute et la voix des politiques occidentaux est entendue sans plus de méfiance. « Les dirigeants du monde entier critiquent les séparatistes pro-russes qui se sont précipités pour enlever les corps de victimes du crash, Washington accusant les Russes de leur avoir fourni le missile qui a abattu l’avion » (9). La rhétorique obamienne selon laquelle la Russie se trouve du « mauvais côté de l’Histoire » (10) fonctionne donc à plein régime, ce qui n’est pas sans ironie lorsqu’on regarde les palmarès guerriers conjugués des Etats-Unis et de l’OTAN ces douze dernières années.

Afin d’étayer la thèse de la responsabilité russe dans le crash, les médias exposent d’autres arguments, sans avoir peur du paradoxe. Ainsi, l’enquête internationale qui doit avoir lieu sur le site du crash du boeing est « entravée » par les agissements des séparatistes (11), John Kerry parle du « grotesque » de la situation… et dans le même article nous pouvons finalement constater que c’est l’OSCE qui ne veut pas envoyer ses experts tant qu’ils ne seront pas protégés. On constate aussi que les « séparatistes » entreposent les corps dans des wagons non-réfrigérés (12), ce qui est sans doute une nouvelle preuve de leur culpabilité et d’une supposée inhumanité.

Puis c’est au tour d’enregistrements « authentifiés par des experts américains » de venir confirmer le rôle des « séparatistes » (13). On y entend des « séparatistes » s’entretenir par radio du crash de l’avion de ligne qu’ils viennent de provoquer. Ces enregistrements sont d’autant plus intéressants que tous ceux interceptés par les services russes (comme au sujet des snipers de Maïdan, présentés par le ministre estonien des Affaires Etrangères à Catherine Ashton comme des « agents provocateurs ») ont été balayés d’un revers de la main par la presse occidentale (14).

La certitude du camp occidental quant à la responsabilité russe dans ce drame a atteint son paroxysme lorsque « Les Etats-Unis [se sont mis à] pense[r] que Moscou avait fourni des batteries de missiles aux séparatistes de l’Est de l’Ukraine, et les a récupérées après qu’un des missiles a abattu l’avion de Malaysia Airlines, selon la presse américaine » (15). Alors, les politiques occidentaux se dépêchent d’imaginer de nouvelles sanctions à l’égard de la Russie. La précipitation des politiques dans cette histoire est telle qu’on en devient suspicieux.

Et ce d’autant plus, que les dénonciations ouvertes du rôle de la Russie dans cette affaire commencent à se faire moindres. Les révélations du journaliste d’investigation Robert Parry auraient-elles quelque chose à y voir ? Car le journaliste, célèbre pour sa couverture de l’Irangate, aurait un informateur américain qui lui a assuré que les Russes n’ont rien à voir avec le Boeing abattu… contrairement aux Ukrainiens (16). Cette information fait l’objet d’une absence totale de traitement par les médias de masse mais pourrait expliquer ce changement de perspective. En effet, on est désormais obligé de concéder que les insurgés ont bel et bien remis les boîtes noires aux Malaisiens (17). Comme si on tablait sur une amnésie du lecteur, on finit par relayer le fait que les corps étaient entreposés dans de bonnes conditions (11) (18). On parle même désormais d’une « erreur » des « rebelles » (19). Ce qui est lourd de sens au regard des accusations proférées auparavant et ressemble à une esquisse de retrait.

Pour autant, il est hors de question de mettre en cause Kiev : « S’ils étaient à l’origine de la catastrophe, les soldats ukrainiens auraient dû reprendre le terrain aux rebelles pour y installer la batterie anti-aérienne, tirer le missile et ensuite repartir.» Il faut donc comprendre que ce qui était applicable à la Russie il y a quelques jours ne peut l’être à Kiev… Le 23 juillet, on pouvait lire, sur la une du site internet du Guardian, deux titres : 1) « US says « no evidence of Russia’s direct involvement » » ( Les Etats-Unis disent qu’il n’y pas de preuve de la participation directe de la Russie) et 2) « US intelligence says Russia « created conditions » for MH17 disaster » » (Les services US disent que la Russie a créé les conditions du désastre du MH17).

Comme le confiait Lode Vanoost, un ancien « observateur international impartial » – et c’est d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’un occidental, et ancien de l’OSCE – ce genre d’enquête prend des semaines, voire des mois, pour apporter des résultats concluants (20). Mais, poursuit-il, accuser la Russie est une occasion que le camp occidental ne peut rater. C’est comme si nous étions face à un processus médiatique similaire à celui qui a servi aux Etats-Unis pour faire de (leur ancien allié) Saddam Hussein un monstre en puissance.

On retrouve ici, dans l’attitude des médias occidentaux, les mêmes problèmes que lors des événements de Maïdan : l’absence totale de retenue et d’esprit d’analyse, cause ou conséquence du traditionnel acharnement médiatique contre la Russie. Ca n’est plus de la presse. Entre la précipitation, l’hystérie, et le biais politique, les médias occidentaux finissent par ressembler à de la pure et simple Agit-Prop, l’organe de propagande… soviétique.

Sitographie et références :

1 – http://www.liberation.fr/monde/2014/07/17/un-avion-de-ligne-de-la-malaysia-airlines-s-ecrase-au-dessus-de-l-ukraine_1065630
2 – http://www.nytimes.com/2014/07/18/world/europe/malaysian-airlines-plane-ukraine.html?_r=0
3 – http://www.france24.com/fr/20140717-vol-mh370-pres-cinq-mois-apres-disparition-le-mystere-reste-entier/
4 – http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/07/18/ukraine-les-separatistes-ont-ils-pu-tirer-un-missile-sol-air-sur-le-mh17_4459298_3214.html
5 – http://en.ria.ru/military_news/20140718/190997537/Kiev-Deploys-Battalions-of-Buk-Air-Defense-Systems-Near-Donetsk-.html
6 – http://fr.ria.ru/world/20140718/201864157.html
7 – http://www.zerohedge.com/news/2014-07-21/russia-says-has-photos-ukraine-deploying-buk-missiles-east-rader-proof-warplanes-mh1
8 – http://www.lemonde.fr/international/article/2014/07/20/vol-mh17-washington-pense-que-la-russie-a-fourni-des-missiles-aux-separatistes_4460216_3210.html
9 – http://www.liberation.fr/monde/2014/07/20/crash-les-separatistes-reclament-une-treve-pour-garantir-la-securite-des-experts_1067099
10 – http://www.huffingtonpost.com/2014/03/03/obama-russia_n_4891788.html
11 – On a pu remarquer avec intérêt que cet article du monde.fr, que l’on retrouvera à la note suivante (12) a été modifié le 23/07, supprimant le passage explicite quant au fait que les enquêteurs n’étaient en réalité pas envoyés par l’OSCE, craignant pour leur « sécurité ».
12 – http://www.lemonde.fr/international/article/2014/07/21/les-enqueteurs-de-l-onu-n-ont-pas-acces-aux-restes-du-vol-mh17_4460339_3210.html
13 – http://www.leparisien.fr/international/crash-du-vol-mh17-le-rapport-americain-qui-met-en-cause-la-russie-20-07-2014-4014577.php
14 – http://www.theguardian.com/world/2014/mar/05/ukraine-bugged-call-catherine-ashton-urmas-paet
15 – http://www.lemonde.fr/international/article/2014/07/20/vol-mh17-washington-pense-que-la-russie-a-fourni-des-missiles-aux-separatistes_4460216_3210.html
16 – http://www.les-crises.fr/le-drame-aerien-incite-a-de-nouveaux-jugements/
17 – http://www.france24.com/fr/20140722-vol-mh17-boites-noires-malaysia-airlines-russie-ukraine-donetsk-separatistes-prorusses/
18 – http://www.lemonde.fr/videos/#x21uvv4
19 – http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/07/22/le-vol-mh-17-probablement-abattu-par-erreur-par-des-prorusses-selon-les-etats-unis_4461368_3214.html
20 – http://rt.com/op-edge/173828-mh17-crash-blame-game/

4 commentaires

  1. Le problème majeur c’est que la presse de gauche comme de droite est aux ordres de Washington !! Je souhaite que les preuves tombent rapidement pour enfoncer les USA devant leurs responsabilités !!!!!!!!! Comme est entrain de se faire sans bruit la disparition des Chrétiens d’Orient à cause de la guerre Americaine en IRAK !!! Et quand je pense qu’ils voulaient faire la guerre en Syrie avec ceux qui leur ont fait tomber les deux tours du WTC !!! Ils ont tout oubliés !!!!!!!!!!!

  2. Merci à Mr Buge dont j’attendais la rubrique avec impatience. Elle ne me déçoit pas, tant elle reflète ce que j’ai observé et ce que j’espère beaucoup d’autres personnes observent aussi.
    A moins d’être un agent des sevices secrets, personne ne peut savoir ce qui se passe réellement. Qui a abattu l’avion ? On nous parle de preuves, mais imaginons la Russie présenter des preuves et les USA les contredire. Comment puis-je savoir qui a raison, qui a tord ? Je ne suis pas expert en armement, et je ne suis pas au courant des secrets d’Etat. Alors je crois. Comme tous les gens simples, je crois en la version qui me va le mieux. Les hommes de pouvoir le savent parfaitement et utilisent l’ignorance au maximum. D’ailleurs, mes paroles sont confirmées dans le simple fait qu’on en ai déjà arrivé à accuser la Russie en l’absence totale de preuves. Vous rendez-vous compte que la dernière vague de sanctions visant la Russie s’appuie sur ce crash dont personne ne sais quelle en est la cause ?
    On ne peut pas savoir, mais on peut toujours déduire et lire derrière les informations de base, ce à quoi aide beaucoup la rubrique de Mr Buge. On constate que c’est un véritable travail qui demande du temps et de l’énergie. La pluspart des gens simples ne veulent pas consacrer ce temps à s’informer, c’est donc l’arme absolue utilisée par les hommes de pouvoir pour manipuler. Pourtant, le processus semble évident lorsqu’on y réfléchi un peu. Le mécanisme de manipulation saute aux yeux, tellement il est gros.

    Je voudrais finir ce commentaire en mettant en œuvre l’esprit critique face aux informations par un exemple : la dissimulation des preuves sur la zone du crash. On accuse les séparatistes de ralentir l’arrivée des experts internationaux sur la zone du crash afin de falsifier des preuves. On nous le rabache depuis le début.
    Sans être moi-même expert en aéronautique, je me pose la question suivante : de quoi parle-t-on ici ? Qu’est-ce qu’une preuve sur le lieu d’un accident d’avion et comment la dissimuler ? D’après ce qu’on voit, il s’agit de milliers de pièces de métal méconnaissables, éparpillées sur des dizaines de km2. S’agit-il de détecter des traces d’explosif ? Ou de déplacer certaines pièces pour induire les enquêteurs en erreur ? Si oui, dans quelle mesure est-ce réalisable sur une étendue aussi vaste, en moins de 48h, sur un terrain de guerre et sans une armée de spécialistes du Boeing 777 ? Les journalistes ne se posent pas toutes ces questions, eux. Mais moi je déduis qu’en remettant en cause les preuves à la base, l’enquête sera plus facile à discréditée. Et qui cherche à discréditer l’enquête ?

  3. Très bon article qui démontre la duplicité des USA et de leurs alliés européens et rappelle leurs accusations sur les ADM ou nucléaires pour l’Irak, les mensonges sur Kadhafi (viagra aux troupes ,massacres imaginaires,etc..) ,les mêmes mensonges pour l’Iran et anciennement pour le Kosovo et l’ex yougoslavie.
    Le peuple US et européen sont manipulés par les politiques et les médias ,dommage car l’union des USA,union Européenne ,Asie et Russie est peut-être la seule chance qui nous reste contre l’islamisme fondamentaliste

  4. Signalons que la désignation très rapide du coupable est une signature caractéristique des false-flags. Il s’agit avant tout d’opérations psychologiques de manipulation des masses, et comme ces dernières sont plutôt largement indifférentes au sort de leurs congénères, il y a lieu pour mobiliser ces masses et livrer des coupables à leur vindicte, d’agir sous le coup du peu d’émotion que suscite ce type d’accident, c’est à dire rapidement, sous 24 / 48h (ce qui est bien sur contradictoire avec le tempo d’une véritable enquête). Ainsi Ben Laden désigné sous moins de 24h dès le 12/9/2001, au risque de manipulations assez grossière (passeport intact au pied du WTC, Corans et manuels de vols trouvés dans des véhicules garés aux aéroports de départ des avions), les coupables retrouvés très rapidement lors des attentats du métro de Londres, la chasse à l’homme de Boston peu de temps après l’attentat du Marathon, etc.

    Un autre signature caractéristique de nombreux false flags est celle d’exercices permettant d’impliquer les opérateurs militaires ou civils malgré eux, le tout sous le sceau du bien utile Secret Défense : exercices Able Danger, Northern Vigilance, Vigilant Warrior le 11/9/2001 (simulation d’attaques terroristes de buildings en utilisant des avions (sic), annonce de l’injection de faux signaux radars sur les écrans militaires pour semer le doute), exercice Sea Breeze 2014 en cours le 17/07/2014 (avions AWACS surveillant le trafic aérien civil et militaire), quant au 7/7/2005 à Londres, et au Marathon de Boston, il y avait ce jour la des « exercices » (sic) d’attaques à la bombe ! A Londres, comme à NY donc, exactement selon le scénario prévu.

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