Les joies simples d’un laboureur russe

Andreï Chal, ex-cuisinier, Allemand ethnique et émigré kirghiz, vient de décrocher le titre de « Meilleur laboureur de Russie » lors de la compétition nationale des laboureurs, qui s’est tenue début juin à Souzdal. Le champion explique à la revue Ogoniok pourquoi il préfère à Francfort-sur-le-Main son village de la région de Riazan.

Viktor Timartsev, Tractoriste (fragment), 1971
Viktor Timartsev, Tractoriste (fragment), 1971

« Mon mari est né à Bichkek, en Kirghizie, explique Natacha, épouse du meilleur laboureur de Russie, alors que nous sommes à table et qu’elle nous sert du thé, du miel et des fraises de son potager. Il a fait ses études à Moscou, poursuit-elle, mais il ne veut pas vivre en ville. Il ne veut pas non plus émigrer à Francfort-sur-le-Main, où vit son père. Il est bête, mon mari ! »

Le mari bête, Andreï Chal, 30 ans, père de quatre enfants, entre dans la pièce en riant aux éclats. Il sait que sa femme le taquine : Natacha non plus n’aime pas la ville. Récemment, le couple a rendu visite à des amis à Riazan – dès le lendemain de leur arrivée, Natacha voulait déjà repartir : « Je ne supporte pas toute cette agitation, rentrons ! », a-t-elle imploré. Leur maison, une petite isba en bois dans le village de Mojary, dans la campagne de Riazan, a été offerte à Andreï par la direction de la ferme où il travaille. Fleurs aux fenêtres, enfants qui jouent dans toutes les pièces, un chat et un chien.

« Bientôt, nous construirons une nouvelle maison en pierre, me dit Andreï. Nous avons déjà acheté une nouvelle cuisine. J’ai un beau jardin avec des pommiers et des pruniers, 15 ruches, deux cochons. Pour ma victoire au concours, j’ai gagné un tracteur. Et avec tout ça, vous voudriez que je quitte mon village ? »

Sur le concours des laboureurs, Andreï représentait sa région de Riazan. « Quand on m’a proposé de participer, j’ai d’abord dit non, confie Andreï. Je n’avais jamais travaillé avec une charrue aussi sophistiquée et j’avais peur de me ridiculiser. Et puis je me suis dit, tant pis, je vais au moins participer – je verrai comment les autres labourent. »

Viktor Timartsev, Soleil de là-haut (fragment), 1971
Viktor Timartsev, Soleil de là-haut (fragment), 1971

36 hommes en tout, venus de différentes régions russes, de la Yakoutie à Kaliningrad, participaient à la compétition panrusse des laboureurs à Souzdal. Leur travail a été jugé selon les critères de l’Organisation mondiale des laboureurs (World Ploughing Organisation). En quelques entraînements seulement, Andreï a su élaborer une stratégie efficace, qui lui a permis de gagner la compétition. Tel un chef militaire, il prend un bout de papier et se met à me dessiner des schémas et désigner les positions des adversaires.

« Ce que je devais faire, explique-t-il, c’était respecter la ligne droite de la première jauge, mais ça ne m’a pas posé de problème. Et la deuxième jauge, je devais la labourer sans aller en profondeur, pour que le tracteur glisse très doucement – c’est ça, mon astuce ! »

Des astuces, Andreï semble en connaître pas mal. On l’appelle souvent dans les villages voisins afin qu’il aide à mettre au point un nouveau tracteur ou à en réparer un ancien.

 Je dois tenir ça de mon père…, songe Andreï. Il était toujours en train de bricoler.

Andreï aussi est un inventeur. Récemment, il a fabriqué une tondeuse à gazon et une petite voiture qu’il utilise pour se déplacer dans la campagne. Et la nouvelle charrue qu’on lui a présentée à la compétition, il a su très vite l’apprivoiser, elle aussi.

« Quand je suis arrivé en finale, le soir, j’ai envoyé un sms au directeur de notre ferme, se souvient Andreï. Il m’a répondu illico : J’arrive ! »

Le lendemain, le directeur de la ferme Mojary Evgueni Kostine arrivait effectivement à Souzdal. Tout ému, il a parcouru les parcelles des adversaires, comparé, pris des photos admiré, pesté. « Si les juges sont équitables, nous devons gagner », a-t-il décrété. Les juges, parmi lesquels se trouvaient des représentants d’Estonie et des Pays-Bas, ont été parfaitement équitables, et Andreï a décroché le titre de « Meilleur laboureur de Russie ».

Le directeur de la ferme était tellement heureux qu’il a offert à Andreï toute une boîte de medovoukha [boisson traditionnelle russe à base de miel, légèrement alcoolisée, ndlr]. Les organisateurs, eux, lui ont remis le dernier modèle, flambant neuf, de tracteur Agromach.

« Ici, personne ne se plaint »

« Au début, j’ai pensé le vendre pour acheter une voiture, avoue Andreï. Et puis, je me suis dit que, dans notre village, il y a de plus en plus de potagers et de moins en moins d’isbas vides. Il arrive des gens de partout, ils s’installent, et ils ont tous besoin de faire labourer leur terre – et comme ça, avec mon tracteur, je pourrai me faire un peu d’argent de poche. »

Viktor Timartsev, Au bout du village (fragment), 1971
Viktor Timartsev, Au bout du village (fragment), 1971

Comme le reste des travailleurs de sa ferme, Andreï est payé au volume de travail accompli. « En mai, j’ai gagné 71 000 roubles nets (1540 euros), confie-t-il. Pendant cette récolte, j’espère gagner encore plus. L’hiver, bien sûr, c’est un peu moins. Mais généralement, ici, personne ne se plaint ».

À la différence de beaucoup d’autres fermes, à Mojary, la direction ne renvoie pas les travailleurs pour la période hivernale, quand il n’y a plus rien à faire dans les champs. « Nous ne laissons pas nos gens partir, insiste Evgueni Kostine. En hiver, ils font des travaux de réparation et d’entretien, même si cela ne leur prend que cinq heures par jour. Et même s’ils gagnent moins qu’en été, ça leur suffit pour se nourrir. Vous savez, les équipements nous coûtent cher – et nous avons plus intérêt à garder des gens qui savent les manier, plutôt que d’embaucher chaque printemps de nouveaux travailleurs, qui risquent de casser le matériel. »

Le directeur de Mojary précise en outre n’embaucher que des locaux. « Nous ne faisons travailler que les nôtres », dit-il. Andreï est devenu un « des nôtres » en 2006, quand il a quitté sa Kirghizie natale pour emménager avec sa mère et son beau-père dans la région de Riazan. Le jeune homme a immédiatement aimé le village. Et quand son père, Allemand ethnique, a émigré à Francfort, Andreï n’a pas souhaité le suivre. Cuisinier de formation, le jeune homme n’a pas non plus voulu faire une carrière de chef dans un restaurant moscovite. « Je ne peux pas expliquer pourquoi ce village est pour moi le meilleur endroit au monde, dit-il. Ici, je ressens une grande liberté. Ici, tout m’appartient, tout n’est que bonheur. Tout ce qu’il faut faire, c’est travailler. »

Et le travail d’Andreï n’est pas des plus faciles. En été, il se lève tous les jours à 5h du matin pour travailler dans les champs jusqu’au soir. Depuis que la direction a « licencié tous les alcoolos », comme le dit Andreï, dix laboureurs font le travail que se partageaient avant 40 personnes. « Je n’ai licencié personne, se justifie le directeur. J’ai juste changé les règles du jeu : si avant, les travailleurs pouvaient boire tous les jours et toucher leur paie sans problème, aujourd’hui, ça ne marche plus. Pour gagner de l’argent, il faut travailler, ce que tout le monde ne veut pas spécialement faire, croyez-moi. »

« Je renifle la terre, je lui parle »

En tout, la ferme de Mojary emploie 62 personnes – laboureurs, mécaniciens, meuniers, cuisiniers, gardiens, chauffeurs. Ils sont quasiment tous jeunes, la plupart des employés n’ont pas la quarantaine. La direction de la ferme envisage d’acquérir prochainement de nouvelles terres et d’embaucher une vingtaine de nouveaux employés. Les étudiants du lycée technique de Riazan viennent régulièrement faire leurs stages à Mojary.

« Nous voulons persuader les plus jeunes qu’on peut vivre très bien à la campagne, explique le directeur. L’année dernière, en été, sur un mois et demi seulement, ils ont gagné entre 80 000 et 100 000 roubles nets (entre 1735 et 2170 euros). Ils voyaient bien qu’Andreï, par exemple, avait gagné encore plus, et ils ont pu tirer leurs conclusions. » Pourtant, les jeunes continuent de quitter la région en quête d’une vie meilleure. « Ils pensent qu’en ville, ils auront tout d’un coup – la voiture, l’appartement, un bon salaire…, poursuit le directeur. Mais peu nombreux sont ceux qui réussissent. Pour la plupart, les jeunes arrivés des villages travaillent comme agents de sécurité – certains gardent une pharmacie, d’autres, des toilettes. Mais nous sommes patients, ajoute-t-il. Nous attendons qu’ils perdent leurs illusions et qu’ils reviennent. Même s’ils vont travailler chez nos concurrents, ce n’est pas grave. Pourvu qu’ils reviennent. »

Tout comme Andreï, Evgueni Kostine a du mal à expliquer pourquoi il aime tant son village. « J’aurais pu trouver un poste à Riazan ou à Moscou, j’ai eu des propositions. Mais je ne sais pas comment je vivrais, là-bas. Ici, je me réveille la nuit, j’entends la pluie tomber et je me rendors tout heureux parce que je sais que la récolte sera bonne. Puis je me lève, je vais voir ce qui se passe dans les champs, je renifle la terre, je lui parle. Nous cultivons du blé, et c’est le plus beau métier du monde ! » Andreï confirme : « Pour moi, le moment le plus heureux, c’est quand je remise les premiers grains dans la grange et que je réalise qu’il y en assez – que je n’ai pas travaillé en vain toute l’année. Et je suis ravi. Nous sommes tous bien ici, vous savez. Nous sommes chez nous. »

1 commentaire

  1. Belle histoire qui me rappelle ma jeunesse en France jusque dans les années 70. Ensuite les choses se sont affreusement détériorées. Mécanisation poussée à l’extrême, rendement imposé par les emprunts bancaires, petits paysans endettés en faillite partant en ville, création de coopératives confiscatrices de bénéfices, désertification des villages, remembrement des terres pour créer de grandes parcelles (défrichages intempestifs), productions intensives créant l’empoisonnement des terres et des eaux par la chimie agraire, lois interdisant ou limitant l’abattage porcin/caprin, les vergers ou production de beurre/crème familiaux couramment échangés au local. Bref, il fallait tout marchandiser, opération qui a vidé la vie campagnarde de sa substance intrinsèque. A mon avis, un grand malheur sociétal. Une lectrice née dans une famille bourguignonne paysanne.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *