Hommage à Anatoli Klian, journaliste russe tué à Donetsk

Hier, le 30 juin, le cameraman de la chaîne de télévision russe Perviy Kanal Anatoli Klian a péri à Donetsk. Igor Riskine, correspondant de la radio La Voix de l’Amérique et ancien collègue d’Anatoli Klian, rend hommage au journaliste défunt.

Anatoli Klian
Anatoli Klian

Tolia Klian, qui racontait avec fierté qu’avant de prendre une caméra en mains, il travaillait comme mécanicien industriel, avait une phrase en or, qui jouissait d’un invariable succès. Arrivé en mission, Tolia, en inspectant les nouveaux lieux, disait avec émotion : « Si on m’avait dit, à moi, simple mécanicien, que j’allais finir… » suivait alors le nom du lieu – aux USA, en Guyane française, au Pakistan, en Inde, au Cambodge… où nous avons été ensemble, sur un tournage. Joyeux, fiable, concentré. Professionnel. Sachant tout faire. Avant ça, il avait travaillé comme correspondant permanent au Yémen et au Portugal. Puis en Yougoslavie, où il avait filmé la guerre. « Si on m’avait dit, à moi, simple mécanicien… », prononçait Tolia avec un enthousiasme inchangé, et nous nous mettions à ricaner. Si on m’avait dit, à moi, son ancien collègue, qu’Anatoli Klian, à 68 ans (que personne, à vrai dire, ne lui aurait jamais donnés), irait à Donetsk. Et qu’il y mourrait. Qu’il allait, dans le bus – blessé, perdant conscience – crier «  Je ne peux pas tenir ma caméra ! ».

Et c’est littéralement dans cette caméra qui lui échappait qu’était sa vie. Si on m’avait dit, à moi, ex-correspondant, qui ai adoré travailler avec Tolia, que je verrai ces cadres et entendrai son cri. Et que je ne pourrai rien faire pour l’aider. Même pas saisir cette caméra, pour laquelle il s’inquiétait plus que pour lui-même.

Et l’année 2003 me revient. New-York. La fin d’une longue mission. Nous avions travaillé à l’ONU. Tolia et le preneur de son Boria Tioulkine passent en revue toutes nos caisses pleines d’équipement, les sacs, les malles… 14 au final. Encombrantes et lourdes. Mais je suis tranquille, parce que j’ai commandé une grosse voiture. Nous sortons de l’hôtel et nous restons figés. La 63ème rue est barrée par une longue limousine blanche, de celles dans lesquelles les célébrités viennent chercher leurs Oscars. Sur la vitre, il est écrit Welcome, Mr. Igor Riskin !.

Au hasard, j’ai donc appelé la mauvaise entreprise. Ceux-là n’avaient que des limousines, plus ou moins grandes. J’ai demandé une grosse voiture. Ils l’ont envoyée. Nous sommes pris d’une crise de fou rire. Nous nous prenons en photo devant la limousine.

Et puis commence le cirque, parce que le coffre est purement décoratif et que ce n’est pas vraiment fait pour transporter du matériel de télévision. Nous fourrons donc toutes nos caisses métalliques dans ce somptueux salon aux canapés en cuir, avec minibar, enceintes son et lecteur vidéo. Nous rejoignons l’aéroport Kennedy en se tapant tous les bouchons de Manhattan à Brooklyn, vu que notre auto ne se distingue pas par son agilité. Mais nous passons tout le chemin pliés de rire. Tolia et Boria étudient le contenu du minibar tandis que je m’efforce de retenir, par mon propre poids, les caisses non fixées, posées les unes sur les autres. L’une d’elles, dans une ornière, me frappe sur la nuque de son coin en métal. Mais je l’ai mérité. Notre partie de rigolade n’en est pas assombrie. Elle se poursuit devant le terminal, où s’arrête cette fabuleuse limousine blanche pour laisser sortir, au lieu de stars hollywoodiennes, trois bonshommes en jeans et gilets qui, s’encourageant eux-mêmes et l’un l’autre à l’aide des expressions russes les plus épineuses, extraient de la limousine d’innombrables caisses de métal, délabrées à force de longs voyages. Le groupe de tournage rentre à la maison, dans le style « Reconnais les tiens ».

« Si on m’avait dit, à moi, simple mécanicien… » Il semble qu’alors, à l’aéroport, près de la limousine, Tolia n’ait pas prononcé ce refrain sacramental – nous avions autre chose à faire. Mais il l’a certainement déclamé pour lui-même.

Tolia, Tolia… Adieu !

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