Ukraine : le silence des journaux

La coupe du monde est lancée, les Bleus sont bien partis, les Anglais se sont faits ridiculiser – les enjeux sont sérieux, et l’heure n’est plus à l’Ukraine. Mais au-delà des réjouissances footballistiques qui engendrent un écran de fumée fort à propos, ce silence relatif et progressif des médias occidentaux quant à la crise ukrainienne est lourd de sens.

De quoi les civils sont-ils coupables ? Manifestation à Kiev contre la guerre dans l'Est de l'Ukraine le 6 juin. ITAR-TASS
De quoi les civils sont-ils coupables ? Manifestation à Kiev contre la guerre dans l’Est de l’Ukraine le 6 juin. ITAR-TASS

Au début de ce mois de juin, la France a célébré en Normandie la commémoration annuelle du débarquement des Alliés, braquant tous ses regards sur Obama, Poutine et Porochenko. Après la comédie du « double dîner » de M. Hollande[1] – le président a ripaillé avec Obama d’abord puis Poutine ensuite, dans la même soirée, pour éviter de froisser les deux antagonistes –, les médias français ont salué le fait que le dirigeant russe n’ait pas rechigné à se trouver face au président ukrainien nouvellement élu. Il semblait alors que l’on s’orientait vers un dialogue[2]. On a pu rire, aussi, au cours de la cérémonie normande, notamment grâce à un échange de regards entre Obama et Poutine des plus caractéristiques : le premier conservant son sourire d’acteur hollywoodien destiné aux photographes sur le tapis rouge, l’autre restant de marbre, se limitant à un rictus, comme pour exprimer qu’il n’était pas dupe[3]. Si tout cela fut très mignon, le 6 juin n’a pas tout à fait été le grand sommet de la réconciliation et de l’admiration mutuelle entre les peuples.

La commémoration annuelle du débarquement en Normandie est l’occasion de saluer une entreprise anglo-saxonne de libération de l’Europe – c’est entendu. La présence de MM. Poutine et Porochenko a pourtant contraint quelques médias à mentionner la bagatelle des 26 millions de morts soviétiques – qui ont contribué plus que quiconque à la défaite de l’Allemagne nazie.

À noter toutefois, l’indulgence – coupable ? – dont les médias ont fait preuve à l’égard du président américain, évitant de relever que le discours de celui-ci, qui aurait pourtant pu être une occasion de calmer le jeu, n’honorait pas – ne mentionnait même pas, pour tout dire – cette influence décisive des Soviétiques sur le cours de la guerre[4]. Quoique, comment pourrait-il en être autrement lorsque l’on constate que le peuple français, au fil des ans, est de plus en plus convaincu que ce sont les États-Unis qui ont défait Hitler ?[5] Ainsi le 6 juin est-il aujourd’hui devenu dans les représentations, et notamment grâce aux productions hollywoodiennes, le tournant décisif de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi la bataille de Stalingrad est-elle connue essentiellement comme un « enfer », pendant que les batailles de Koursk, de Moscou, et le blocus de Leningrad sont quasiment ignorés. Quant à l’opération Bagration[6], elle a été il y a longtemps reléguée aux oubliettes de l’histoire… occidentale.

Non contents d’avoir censuré l’interview de Poutine du 4 juin en France et d’avoir fait une opportune faute de traduction de ses propos au sujet d’Hilary Clinton[7], les médias occidentaux n’ont été que très peu nombreux à relever l’insulte du nouveau ministre ukrainien des affaires étrangères, Andriï Deshchytsia, lancée à Poutine le 14 juin. Les quelques articles français ayant tout de même mentionné l’affaire ont en outre opté – mettons cela sur le compte de la pudeur – pour une traduction bien édulcorée de la version originale[8]. Car soyons honnêtes : le « con » ou le « connard » français, qui s’apparente à l’idiot ou au salopard, est bien loin du niveau de grossièreté du « khouï » russe ou ukrainien…

On imagine pourtant sans mal la levée de boucliers, la validation de la thèse de l’« État voyou » russe, l’effroi des médias occidentaux si Lavrov avait osé qualifier Porochenko de ce fameux « tête de bite »… D’autant que l’insulte diplomatique (tolérée par l’Ouest) était renforcée, le même jour, par un incident devant l’ambassade de Russie à Kiev. Si l’attaque des civils contre la représentation russe a été relatée, elle a été littéralement étouffée, on le voit notamment dans l’article de la BBC[9], par une déferlante d’informations relatives à la présence de tanks russes dans l’Est de l’Ukraine.

Et c’est justement l’attitude de l’Occident quant à ce qui se déroule dans l’Est ukrainien qui est indubitablement la plus inquiétante. Les médias main stream, à l’heure actuelle, n’évoquent l’Ukraine, essentiellement, que pour mentionner l’affaire de la coupure du gaz par les Russes – et de ses conséquences sur l’Europe[10]. Les troubles sanglants dans l’Est du pays, quand ils sont abordés, sont survolés et surtout demeurent unilatéralement imputés à Moscou. Les médias occidentaux grand public semblent avoir abandonné toute compassion : contrairement à leur élan d’il y a six mois lors des événements de la place Maïdan[11], ils ne s’émeuvent plus le moins du monde des victimes ukrainiennes. La probable utilisation par Kiev de munitions au phosphore est tue, les centaines d’Ukrainiens fuyant vers la Russie n’existent pas, et lorsqu’un bus rempli de civils et d’enfants est touché par les bombardements de l’armée ukrainienne, l’ONU ne s’en inquiète pas.

Le contraste avec la Syrie, où l’inénarrable BHL appelle systématiquement à l’intervention occidentale quand Bachar El-Assad bombarde sa population, est effarant. On touche ici à ce que Noam Chomsky théorisait dès les années 80 dans sa Fabrication du consentement[12], ouvrage qu’il illustrait par l’exemple des guerres du Vietnam, d’Afghanistan, du Kurdistan et du Timor Oriental.L’Occident a ses victimes « utiles » et ses victimes « inutiles ». C’était déjà, d’ailleurs, le cas des morts d’Odessa dans l’incendie criminel du 2 mai à la Maison municipale des Syndicats, traitées par les grands médias, au mieux, comme les victimes d’un banal fait divers.

En somme, c’est confortable : maintenant que l’Ukraine dispose d’un gouvernement « pro-occidental », peu importe ce qui s’y passe. Et puis s’il s’y passe des horreurs, on pourra toujours y dénoncer – nécessairement et invariablement – l’œuvre du grand méchant Poutine.

Sitographie et références :

[1]http://www.lexpress.fr/actualite/politique/hollande-et-son-double-diner-c-etait-mieux-avec-obama-ou-poutine_1549134.html

[2]http://tempsreel.nouvelobs.com/topnews/20140606.AFP9069/ukraine-debut-d-un-dialogue-avec-la-russie-de-bonnes-chances-de-reussir.html

[3]http://videos.tf1.fr/infos/2014/70-ans-du-debarquement-obama-et-poutine-echangent-un-demi-sourire-8431162.html

[4]http://edition.cnn.com/2014/06/06/world/europe/obama-d-day-speech-transcript/

[5]http://www.les-crises.fr/la-fabrique-du-cretin-defaite-nazis/

[6]http://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_Bagration

[7]http://www.liberation.fr/monde/2014/06/05/poutine-traduction-imprecise-ou-veritable-goujaterie_1034276

[8]http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/06/15/le-chef-de-la-diplomatie-ukrainienne-insulte-poutine_4438554_3214.html

[9]http://www.bbc.com/news/world-europe-27853698

[10]http://tempsreel.nouvelobs.com/ukraine-la-revolte/20140616.OBS0666/fin-des-livraisons-de-gaz-a-kiev-il-y-aura-des-repercussions-sur-l-ue.html

[11]http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/02/20/a-kiev-decouverte-de-nouveaux-cadavres-dans-les-rues_4369954_3214.html

[12]http://www.chomsky.info/books/consent01.htm

La rubrique Recadrage est une revue de presse critique des médias occidentaux sur la Russie, dont l’auteur est Matthieu Buge, un Français qui vit à Moscou.

2 commentaires

  1. Le pire est l’Omerta sur les forums. Depuis l’élection de Porochenko, les commentaires en défaveur de la doxa européiste et américaniste sont systématiquement écartés : une honte. Il y a une volonté délibérée de taire ce qui se passe en Ukraine. Et le « russian bashing » reprend de plus bel après une toute petite accalmie durant la célébration grandiose du D-Day américain. Les citoyens sont victimes d’une folle propagande médiatique : 1984 doublé du Meilleur des Mondes. Effarant.

  2. Je souscrie à votre annalyse un seul détail me gène gazprome n’a pas coupé le le gaz à l’Ukraine, il a demandé devant sa dette abissale qu’elle refuse de payer, de le lui livrer que contre prèpayement.

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