La Sibérie à vélo

Découvrir la Sibérie à vélo, ça vous tente ? Viktoria Refas, de Krasnoïarsk, l’a parcourue en long et en large et en sait désormais à peu près tout. Quels sont les itinéraires les plus intéressants ? Quelles difficultés risque-t-on de rencontrer ? Quel accueil les Sibériens réservent-ils aux touristes ? Viktoria répond à toutes ces questions pour la revue en ligne Siburbia.ru.

Viktoria lors de son périple en Kirghizie, en 2007. Crédits: VK.com
Viktoria lors de son périple en Kirghizie, en 2007. Crédits: VK.com

Siburbia : Par quoi tout a commencé ?

Viktoria Refas : Il y a sept ans, avec mon premier salaire, je me suis acheté un vélo. J’aime beaucoup ma région natale, Krasnoïarsk, et je voulais la découvrir différemment. J’ai aussi lu des livres qui m’ont donné envie de voyager, notamment Miles from Nowhere, de Barbara Savage, sur une femme qui a fait le tour du monde à vélo. Je voulais faire pareil, mais il fallait bien commencer quelque part… Au début, j’ai fait quelques voyages seule dans ma région, puis je suis tombée sur l’annonce d’un groupe de cyclistes d’Omsk. Ils voulaient partir en Kirghizie et recherchaient des cyclistes confirmés. J’ai réussi à les convaincre de m’emmener avec eux, même si à l’époque, je n’avais pas beaucoup d’expérience. C’est comme ça qu’en 2007, j’ai fait mon premier grand voyage à vélo. Nous sommes partis trois semaines, à travers les montagnes, j’ai fait tout un tas de découvertes… j’ai perdu huit kilos, mais j’étais très heureuse !

Siburbia : Voyager à vélo à travers la Sibérie, est-ce un loisir accessible ? Ou plutôt un sport réservé à des gens en bonne forme physique ?

V.R. : C’est plus qu’un sport – c’est un sport extrême ! Vous roulez à travers la taïga, vous vous faites attaquer par des moustiques, des acariens, des œstres, vous passez dans des flaques d’eau glacée… En même temps, après la Sibérie à vélo, on peut aller partout, même sur le Pamir !

Siburbia : Quelles sont les régions sibériennes favorites des cyclistes ?

V.R. : On aime beaucoup la Khakassie, elle est accessible facilement en train et en avion, c’est une région au climat plutôt clément et aux routes en assez bon état, il y a beaucoup de monuments historiques, un paysage très varié : forêts, montagnes, steppe, déserts, rivières. Souvent, les gens aiment bien découvrir leur région natale à vélo. Les habitants de la région d’Irkoutsk, par exemple, voyagent autour du lac Baïkal, ceux de la région d’Omsk choisissent souvent Tara, et nous, à Krasnoïarsk, nous aimons particulièrement la Khakassie et les Monts Saïan.

La Sibérie à vélo. Crédits: VK.com
Crédits: VK.com

Siburbia : Pourquoi voyager à vélo plutôt que, disons, en voiture ?

V.R. : D’abord, le vélo, ça maintient en forme. Et puis, les gens sont généralement plus bienveillants envers les cyclistes qu’envers les automobilistes. Souvent, les gens pensent que si je voyage en vélo, c’est que je suis fauchée, que je ne peux pas me permettre d’acheter une voiture, et donc, ils estiment devoir m’aider : ils me laissent passer la nuit chez eux, me donnent à manger. En septembre dernier, nous sommes parties en voyage à vélo en Crimée, avec une amie. Dans une auberge, le patron ne nous a pris que 200 roubles la nuit alors que les gens qui étaient arrivés en voiture payaient entre 500 et 700 roubles pour les mêmes chambres ! Et puis, voir le monde à vélo, ce n’est pas le regarder depuis le siège d’une voiture. Le vélo a toutes les chances de passer là où les voitures seront bloquées. J’adore cette sensation – rouler et sentir le vent qui me souffle en plein visage… J’apprécie aussi beaucoup la solitude du cycliste. En voiture, vous êtes souvent avec des gens, il faut communiquer, mais à vélo, on a tout le temps de réfléchir, de contempler le paysage. Et quand on le désire, on peut aussi s’arrêter et discuter avec les gens. Ça rend tout le monde très curieux : les gens veulent toujours savoir où je vais, pourquoi je voyage comme ça. C’est une excellente façon de faire des rencontres, d’apprendre des choses nouvelles.

Siburbia : As-tu déjà voyagé à vélo à l’étranger ?

V.R. : Je ne maîtrise pas les langues étrangères et j’ai un peu peur de voyager à l’étranger, je crains de ne pas comprendre les subtilités locales, les lois, les règles, et je comprends que ce manque de connaissances pourrait entraver mon voyage, alors que moi, je veux voyager tranquillement, je ne veux pas me demander à chaque seconde si ce que je fais est permis ou non dans tel ou tel pays. Chez moi, en Russie, je m’oriente très bien et je sais tout ce qu’il me faut.

Nous aimons aller là où il n’y a plus de routes

Siburbia : Le cyclotourisme pourrait-il devenir un phénomène de masse en Sibérie, ou sera-t-il toujours réservé à des initiés, aux vrais sportifs : qu’en penses-tu ?

V.R. : Nous avons beaucoup de gens qui pratiquent le cyclotourisme, ici. Toutes les grandes villes de Sibérie ont leur communauté de cyclistes qui voyagent à travers le pays, et chaque ville a sa spécificité. À Novossibirsk, par exemple, ils aiment les défis : partir à la découverte de la Yakoutie à vélo en hiver, c’est ça qui leur plaît. Les cyclistes d’Omsk sont plus tranquilles, ils aiment dormir à l’hôtel, déjeuner dans des restaurants. Nous, à Krasnoïarsk, nous aimons aller là où il n’y a plus de routes, dans des lieux sauvages. Vous avez des villes où les gens pratiquent un cyclotourisme très sportif – pour eux, l’important, c’est de faire leurs 200 km par jour, sinon, ils ne se respectent plus ! Nous avons des amateurs d’itinéraires historiques aussi. Par exemple, les gars du club « Les rhinocéros boueux » voyagent sur les traces de Yermak [cosaque légendaire, un des premiers explorateurs de la Sibérie, ndlr], le long de l’Ob et du Ienisseï, sur la Route du thé… Les Rhinocéros sont très sérieux, ils ne rigolent pas beaucoup, mais les voyages qu’ils organisent sont toujours intéressants, très instructifs.

Siburbia : Combien de kilomètres un voyageur à vélo parcourt-il par jour, en moyenne ?

V.R. : Quand c’est moi qui organise les voyages, nous faisons entre 40 et 60 kilomètres par jour : nous prenons le temps de regarder les curiosités, de rencontrer des gens, de dormir tranquillement sous les tentes, de déjeuner normalement. Mais s’il y a un but, s’il faut par exemple prendre un train à une heure précise, nous pouvons faire entre 80 et 90 kilomètres par jour. Moi, je fais du 14-18 kilomètres par heure. Vous en avez qui roulent à 30, mais moi, ce n’est pas mon truc. Moi, j’aime regarder ce qui se passe autour.

La Sibérie à vélo. Crédits: VK.com
Crédits: VK.com

Siburbia : À ton avis, quelles sont les régions de Sibérie qui méritent une attention particulière des cyclotouristes ?

V.R. : Yamal, le kraï de Primorié, l’île de Sakhaline, la région de Tchita, où l’on trouve les très belles crêtes de montagnes Kodar et Oudokan, des volcans éteints. Il y a la région de Tomsk, aussi, et ses marais de Vasiougansk, avec leur potentiel de tourisme gigantesque. La région de Kémérovo, où il y a de nombreux sites historiques intéressants, la république de Tyva. Beaucoup de gens ont peur d’y aller, mais ils se trompent. Chez nous, dans la région de Krasnoïarsk, il y a aussi des lieux qui sont de vrais trésors pour les touristes ! Je pense notamment à la péninsule du Taïmyr, à l’Evenkie, aux berges de la rivière Angara.

Nous ne savons pas mettre notre région en valeur

Siburbia : C’est vrai que ce sont des lieux mal connus…

V.R. : Mais c’est aussi parce que nous ne savons pas mettre notre région en valeur. J’ai rédigé un guide touristique sur la région de Krasnoïarsk, et quand je l’ai envoyé à un client de nos voyages, à Briansk, en Russie centrale, il a été stupéfait. Il m’a dit que pour lui, la région de Krasnoïarsk, c’étaient des usines, des bandits et des prisons. Il a été très surpris d’apprendre que nous avions des itinéraires cyclistes, des guides de randonnées pédestres. Et même les gens d’ici connaissent très mal leur région. Les autorités régionales publient des tas de beaux albums et des calendriers, mais nous manquons d’information pratique, de guides pour les gens qui veulent réellement découvrir la Sibérie. Et pourtant, nous avons pas mal de touristes, ils viennent de Russie centrale et de l’étranger. Ils viennent aussi parce qu’ici, les gens sont sympathiques. Les Sibériens sont très hospitaliers, toujours prêts à aider. Une fois, nous avons voyagé avec un gars de Krasnodar, il a été bouleversé par notre accueil. Il disait que chez lui, tout fonctionne selon le principe du je te donne ci si tu me donnes ça. Alors que chez nous, les gens sont désintéressés, ils peuvent aider sans rien demander en échange.

Siburbia : C’est aussi parce que nous sommes des sauvages. Les Sibériens n’ont pas l’habitude de voir des touristes tous les jours, ils n’ont pas encore appris à les considérer comme des portefeuilles à pattes, sauf peut-être sur le Baïkal. Chez nous, les gens sont curieux des étrangers. Ils viennent naturellement vers eux, pour les connaître.

V.R. : En effet, les gens qui travaillent dans le tourisme à Krasnoïarsk, souvent, ne comprennent pas ce que les étrangers recherchent en Russie. On suppose qu’ils veulent du grand luxe, alors que c’est tout l’inverse. Ils veulent découvrir notre nature sauvage, vivre autrement que dans leur pays. Nous avons beaucoup d’itinéraires qui pourraient attirer les touristes étrangers : une croisière sur le Ienisseï sur les traces de Tchekhov, la découverte de l’île Dikson, de la péninsule du Taïmyr. Il faut dire aussi que le business touristique dans la région de Krasnoïarsk est sans doute mal adapté : alors que les agences se portent plutôt mal, les gens se lancent en masse dans la découverte de leur région par eux-mêmes.

Siburbia : Où rêves-tu d’aller, dans le monde ?

V.R. : Il y a beaucoup d’endroits qui me font envie, les monts Byrranga sur le Taïmyr, par exemple. Ils sont très peu explorés, il y a peut-être cent ou deux cent personnes en tout qui les ont visités. Généralement, les gens rêvent de Sud, mais moi, je suis attirée par le Grand Nord.

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