Réfugiés de Slaviansk à Moscou

Tout le monde l’espérait, mais en vain : l’élection de Petro Porochenko à la présidence ukrainienne n’a rien arrangé pour le moment : la situation à l’Est du pays reste critique et les combats entre insurgés et membres de la Garde nationale s’intensifient. Aux côtés des soldats ukrainiens combattent également des bataillons privés, formés et financés par l’oligarque et gouverneur de la région de Dniepropetrovsk Igor Kolomoïski. Le nombre de victimes augmente de jour en jour. La situation humanitaire dans les régions de Donetsk et de Lougansk est de plus en plus inquiétante, à Slaviansk, elle frôle la catastrophe. Cette dernière, bastion des insurgés, subit des assauts réguliers de la Garde nationale : il n’est pas rare qu’un obus touche un immeuble d’habitation ou un lieu public, une école ou un hôpital. Les civils, majoritairement des femmes et des enfants, quittent la ville en masse. Valeria, 33 ans, en fait partie. Un vendredi de mai, elle a embarqué ses deux enfants et pris le train pour Moscou. La correspondante de Gazeta.ru Elizaveta Antonova s’est entretenue avec elle.

Crédits : Troyforum. Réfugiés de Slaviansk à Moscou
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Gazeta.ru : Pourquoi avez-vous décidé de venir à Moscou ?

Valeria : Mon mari a décidé que nous devions partir, les enfants et moi. Ma fille a 14 ans et mon fils en aura bientôt six. Ça va faire deux mois que mon mari et moi sommes séparés physiquement ; lui se bat [dans le camp des insurgés, ndlr], et moi, je suis avec les enfants. Nous sommes ensemble depuis quatorze ans. On avait des projets, notre fille dessine très bien, nous voulions acheter une maison… Mais récemment, il a téléphoné et m’a dit « Demain, tu pars avec les enfants, c’est non négociable. » Nous avons rassemblé quelques affaires, ce que nous portons l’été, et nous sommes partis. Ils nous ont d’ailleurs laissé sortir de la ville de façon étonnamment tranquille : les militaires ukrainiens ont simplement fouillé le coffre.

Gazeta.ru : Y avait-il quelqu’un qui vous attendait, à Moscou ?

Valeria : Oui, ma sœur. Nous vivons tous ensemble, avec elle et son mari, à Reoutov, en banlieue de Moscou. Elle a 22 ans, elle est arrivée à Moscou le 9 mars avec son mari qui travaille dans le bâtiment.

Gazeta.ru : J’étais à Slaviansk il y a un mois, et les choses n’étaient pas si terribles…

Valeria : Même la semaine dernière, ce n’était pas si terrible ! Mais aujourd’hui, ça tire au lance-grenades dans le centre ville… Il y a encore huit jours, les combats n’avaient lieu qu’en périphérie. Mais en ce moment, ils bombardent les hôpitaux, les jardins d’enfants… c’est effrayant.

Gazeta.ru : Votre mari est resté au Donbass ?

Valeria : Oui. Ma mère et ma sœur aussi. Je voulais emmener Maman, mais elle ne voulait pas partir. Je suis extrêmement inquiète pour elles. Hier, on a discuté au téléphone, et elle m’a dit que ma sœur avait reçu un éclat d’obus. Ce n’est pas grave, dit-elle. Ils ont bombardé l’usine Stroïmarch de Slaviansk, autour de laquelle se trouvent des immeubles d’habitations, des tours de plusieurs étages.

Gazeta.ru : Votre mari fait partie de milices populaires ?

Valeria : Il en fait partie, oui. Je ne veux pas donner son nom, je ne veux pas lui causer de problèmes. En ce moment, il monte la garde à l’hôpital où se trouvent les blessés. Nous nous sommes rarement vus ces derniers temps. Je ne sais pas ce qu’il fait précisément au jour le jour.

Gazeta.ru : À quel moment a-t-il décidé de rejoindre les milices populaires ?

Valeria : Il y est entré en mars, quand la milice a commencé de rapporter des armes de la mine Volodar, à Artiomovsk. Mon mari se bat pour la terre sur laquelle vivent ses enfants et où son grand-père a combattu le fascisme. Le nombre de conversations que nous avons eues tous les deux… Je l’entends encore me dire : « Mais comment est-ce que c’est possible : ma grand-mère a subi la guerre, elle est encore vivante, mon grand-père s’est battu contre le fascisme… Pourquoi le nazisme est-il en train de renaître, pourquoi est-ce qu’ils détruisent notre terre ? ».

Gazeta.ru : Mais pourquoi le « nazisme » ? Porochenko est tout de même arrivé au pouvoir…

Valeria : Bien – et alors pourquoi se sont-ils mis à tirer encore plus fort ? Si l’État doit être uni, pourquoi le pouvoir n’a-t-il écouté que les gens qui sont descendus sur Maïdan ? Comment se fait-il qu’il n’ait souhaité connaître l’avis de personne ? Je suis plus que convaincue qu’il y a en Ukraine occidentale aussi des gens qui pensent autrement, différemment de ceux qui étaient sur Maïdan.

Gazeta.ru : Avez-vous essayé de faire changer votre mari d’avis ?

Valeria : Évidemment. Quelle femme ne va pas tenter de convaincre son mari de ne pas aller se battre ?! J’ai essayé de le persuader de tout laisser et de partir quelque part où il n’y a pas la guerre. « L’herbe est toujours plus verte chez le voisin » : voilà ce qu’il m’a dit. Il ne comprend pas pourquoi il devrait abandonner sa terre et s’enfuir. Et puis, il parle de son travail aussi : il est cordonnier. Ce n’est pas un métier retentissant, il répare des chaussures – mais il est très bon dans ce qu’il fait. Il a toujours travaillé pour son compte et dit qu’il ne pourrait pas travailler pour d’autres. Moi, ces deux dernières années, j’ai travaillé dans un atelier de poterie d’argile rouge. Notre atelier fonctionnait principalement avec l’Ukraine occidentale.

Gazeta.ru : Mais vous voulez vous séparer d’eux…

Valeria : Sauf que toute la vaisselle faite à Slaviansk n’allait pas à l’Ouest. Il y avait ici des ateliers qui travaillaient principalement pour la Russie et qui marchaient très bien.

Gazeta.ru : Quand il est entré dans les milices populaires, votre mari soupçonnait-il que vous-même devriez fuir votre ville parce que vous craignez pour la vie de vos enfants ?

Valeria : Nous avons espéré jusqu’à la fin que nous n’y serions pas obligés. Et que nous pourrions rester ensemble, avec toute la famille.

Gazeta.ru : Sauf que quand les miliciens prennent d’assaut des bâtiments administratifs, ça ne peut pas ne pas conduire à des mesures de réponses de la part du gouvernement…

Valeria : D’accord – alors pourquoi Maïdan n’a-t-il pas alors entraîné les mêmes conséquences ?

Gazeta.ru : Mais là-bas aussi, des gens sont morts.

Valeria : Ils ne se sont pas fait bombarder. Et plus largement, pourquoi disaient-ils qu’ils voulaient faire partie de l’Europe sans demander l’avis des autres ?

Gazeta.ru : Sauf qu’au final, personne n’a été accepté en Europe.

Valeria : Mon Dieu, mais… je ne sais pas comment vous l’expliquer. Nous sommes différents de gens d’Ukraine occidentale, vous comprenez ? Nous regardons le monde autrement. J’ai été confrontée à eux – ils ne nous considèrent pas comme des êtres humains. Et ensuite : la corruption contre laquelle Maïdan s’était soulevé : qui ont-ils porté au pouvoir, finalement ? Exactement les mêmes !

Gazeta.ru : Avez-vous déjà trouvé du travail ?

Valeria : La belle-mère de ma sœur m’a aidée à trouver quelque chose. J’aide à la cuisine dans un restaurant sur Tchistye Proudi. Cinq jours par semaine, pour 1500 roubles la journée. Nous ne pourrons obtenir le statut de réfugiés qu’au bout de six mois, et tant que nous remplissons tous les papiers, nos enfants ne peuvent aller ni à l’école, ni au jardin d’enfants, ni à l’hôpital… Très franchement, je pense que nous ne pourrons plus rentrer nulle part. Notre ville est si petite qu’on peut l’effacer de la carte du monde en cinq minutes.

Gazeta.ru : Et votre mari, ne prévoit-il pas de vous rejoindre ?

Valeria : Je voudrais vraiment qu’il vienne… Il dit qu’il nous rejoindra, mais je pense qu’il restera là-bas jusqu’à la fin… De ma vie, je n’aurais jamais attendu de lui qu’il s’engage dans les milices populaires. Je suis fière de lui, c’est un véritable acte de bravoure, mais ça ne m’apporte aucune joie. Je ne pouvais pas le lui interdire. Si seulement tout ça pouvait mener quelque part… Je ne voudrais pas que ça finisse comme avec les gens qui sont descendus sur Maïdan. Ils se sont battus contre quelque chose, qui au final, s’est répété

Quand mon mari est entré dans les milices, il ne savait pas à quel point ça deviendrait sérieux… Il est parti avec une âme et une conscience pures. Mais aujourd’hui, sa vision de la situation a un peu évolué. Pour être franche, je ne suis tout simplement pas certaine qu’on lui aurait permis de partir avec moi, s’il l’avait voulu. Je ne peux pas parler de tout ça avec vous. Ils le fusilleront – soit de ce côté, soit de l’autre. J’ai peur de lui causer des problèmes, vous comprenez ? Ce que je sais, simplement, c’est que ces derniers mois, ont été très angoissants pour lui.


Quelques chiffres
110 000 réfugiés sont arrivés d’Ukraine en Russie depuis le 1er juin 2014, selon les statistiques officielles. Ceux qui n’ont pas de parents ou d’amis sur place sont logés dans des sanatoriums ou hébergés par des familles d’accueil. Ils sont présents en grand nombre dans le Sud de Russie, principalement en région de Krasnodar.L’association ukrainienne SOS-Vostok rapporte pour sa part que 15 000 réfugiés ont quitté l’Est de l’Ukraine en une semaine seulement. Ils sont logés principalement dans des familles d’accueil à Kiev et dans l’Ouest du pays.

Ella Pamfilova, déléguée russe aux droits de l’homme :

« La semaine dernière, le flux de réfugiés a sensiblement augmenté. Nous avons déjà pu loger environ 2500 personnes en Crimée, dans des sanatoriums locaux. Nous accueillons également les réfugiés à Rostov-sur-le Don, à Stavropol et à Belgorod. L’Occident est devenu aveugle, sourd et muet face à ce qui se passe actuellement dans le Sud-Est de l’Ukraine. Le 19 juin, je dois rencontrer le représentant de la Russie à l’ONU : nous chercherons ensemble un moyen d’attirer l’attention de l’ONU sur le sort des réfugiés »

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