Réfugiés de Slaviansk à Kiev

En proie à la guerre civile, l’Est de l’Ukraine connaît en ce moment un exode massif de sa population. Des milliers de personnes quittent la région. Alors que les pro-russes vont en Russie, les partisans de l’Ukraine unie fuient à Kiev – comme l’ont fait Sergueï et Olga Sviatko, originaires de Slaviansk. Face aux menaces des insurgés, le couple a dû quitter rapidement sa ville natale afin de rester en vie. Entretien avec les correspondantes de la revue ukrainienne Reporter.

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Réfugiés de Slaviansk à Kiev. Photo : goloskarpat.info
Crédits : goloskarpat.info

L’atmosphère dans ce petit studio est étouffante : il n’y a pas de climatiseur à l’intérieur et il suffit d’entrouvrir la fenêtre pour que la pièce se remplisse de duvet envolé des arbres. Dans l’entrée trônent un paquet de lessive et une serpillière.

« J’ai acheté la lessive aujourd’hui, explique son locataire, Sergueï Sviatko, en montrant le paquet. Nous avons très peu d’argent, mais ce n’est pas une raison pour vivre dans la saleté. Vous voulez voir notre cuisine ? »

La petite pièce, lumineuse, ne contient qu’un four, un évier et une petite table. Dessus : du thé, du sucre, du gruau de sarrasin, des biscuits, du pain, des légumes et des conserves.

« Vous voyez dans quelles conditions paradisiaques on nous a installés ? », dit Sergueï. Et sa voix ne contient pas un soupçon d’ironie – seulement une reconnaissance sincère à l’égard de la Kiévienne qui leur a permis, à lui et sa famille, de vivre ici gratuitement « aussi longtemps qu’il le faudra ». Il y a quelques jours seulement, Sviatko était prêt à dormir même dans une cave – tout sauf être fusillé dans sa Slaviansk natale. À Kiev, l’homme prend tout ce qui lui arrive comme un cadeau.

« Je suis agréablement surpris de la façon dont les gens, en apprenant d’où nous nous sommes enfuis, essayent de nous aider, reconnaît Sergueï. Tout ce que vous voyez là, le matelas, le canapé-lit, les draps dans lesquels nous dormons, tout les vêtements que je porte, ceux de ma femme… : tout ça nous a été apporté par des gens que nous avons rencontrés depuis que nous sommes ici. »

Sur le matelas, son fils de six ans dort, et à côté de nous, de dos, est assise sa femme Olga. Elle ne se retourne pas, faisant semblant d’être occupée sur son ordinateur portable. Sauf qu’il n’y pas Internet dans l’appartement, et que les frêles épaules tremblantes trahissent l’état réel d’Olga.

« Elle pleure, elle dit qu’on n’a pas de pommade, pas de crème… Et qu’est-ce que je dis – même pas de savon digne de ce nom !, explique Sergueï. Alors qu’à Slaviansk, nous avons laissé notre maison – le grand luxe. »

« Vous ne pouvez pas vous imaginer quelle maison nous avons : un étage, des moulures partout, des peintures murales faites à la main… nous avons tout fait nous-mêmes, avec ces mains-là, dit Olga en séchant ses larmes. Quelle maison nous avions, en fait. Mais maintenant, je ne sais pas à qui elle va revenir. »

Le 20 mai, les habitants civils de Slaviansk ont participé à une rencontre avec le maire auto-proclamé de la ville, Viatcheslav Ponomarev.

« Comme beaucoup d’autres habitants, j’étais venu demander qu’ils ne tirent pas depuis nos maisons, explique Sergueï. Parce qu’ensuite, la Garde nationale riposte, la ville est bombardée jusqu’à cinq heures du matin et ce sont les gens ordinaires qui trinquent. Mais ils n’ont pas voulu m’entendre. À la place, une dispute s’est déclenchée, et une espèce de bonne femme braillarde s’est mise à nous filmer avec une caméra, moi et un autre type qui était aussi beaucoup « intervenu » pendant la réunion. »

Sergueï Sviatko a quitté l’assemblée et est rentré chez lui. Mais le lendemain matin, des voisins lui ont téléphoné pour le prévenir que des hommes, armés de cinq automatiques dans deux voitures, le cherchaient en montrant sa photographie.

« Ils n’avaient pas d’adresse précise, et c’est ce qui m’a sauvé, raconte Sergueï. Et aussi le fait qu’ils disaient aux voisins qu’ils cherchaient un homme avec un plâtre. Parce qu’avant d’aller à la réunion, je m’étais enroulé le bras d’un plâtre – pour qu’on ne m’envoie pas sur les barricades. J’ai été saisi d’une terrible panique ! En quatrième vitesse, j’ai commencé par enlever ce plâtre, poursuit Sergueï en montrant son bras plein d’égratignures. Ensuite, je me suis rasé le crâne, j’ai sauté sur mon vélo et je suis parti vers la sortie de la ville à travers les barrages routiers. J’étais tellement secoué, c’était incroyable. Mais j’ai réussi à me faufiler. »

Arrivé dans un endroit sûr, Sergueï a téléphoné aux membres de sa famille en leur demandant de faire sortir d’urgence Olga et son fils.

« Effrayée, j’ai rassemblé des affaires et nos papiers. Nous n’avions pas beaucoup d’argent, vu que ces derniers temps, on ne pouvait plus rien retirer dans les distributeurs, reprend Olga. Son discours est embrouillé, elle gesticule rapidement en se remémorant cette journée terrible. À un moment, avec mon fils, nous étions dans le fond de la cour, et ces fameux types armés se sont approchés de la maison. Je ne les ai pas vus, ils se déplaçaient en silence. Visiblement, ils ont essayé d’enfoncer la porte, mais ils n’ont réussi à briser que la planche qui était dessus. Sergueï avait barricadé les fenêtres avant ça, déjà, pour que les vitres n’explosent pas à cause des bombardements. C’est ce qui nous a sauvés, certainement. Ils sont repartis, et là, les membres de notre famille sont arrivés juste à temps. Nous avons balancé ce que nous avons pu dans la voiture, et nous avons filé vite fait. »

La famille a eu le temps de faire sortir Olga et son fils de la ville. Mais là-bas, leurs proches continuent de recevoir des visites de menaces. Les noms dans cet article ont ainsi été changés. Ils ont retrouvé Sergueï dans le village de Iassinovataia, puis la famille a pris le train pour Kiev. Une fois sur place, ils se sont adressés au centre de coordination « SOS-Est ». Là, on les a aidés à se loger, et aujourd’hui, ils tentent de trouver du travail pour Sergueï. Ce que sera l’avenir – les Sviatko préfèrent ne pas y penser. Et ils ne soupçonnent même pas combien ils sont chanceux par-rapport à beaucoup d’autres : car en une seule semaine, ce sont en effet plus 15 000 personnes qui ont fui le Donbass.

Quelques chiffres110 000 réfugiés sont arrivés d’Ukraine en Russie depuis le 1er juin 2014, selon les statistiques officielles. Ceux qui n’ont pas de parents ou d’amis sur place sont logés dans des sanatoriums ou hébergés par des familles d’accueil. Ils sont présents en grand nombre dans le Sud de Russie, principalement en région de Krasnodar.

L’association ukrainienne SOS-Vostok rapporte pour sa part que 15 000 réfugiés ont quitté l’Est de l’Ukraine en une semaine seulement. Ils sont logés principalement dans des familles d’accueil à Kiev et dans l’Ouest du pays.

Ella Pamfilova, déléguée russe aux droits de l’homme :

« La semaine dernière, le flux de réfugiés a sensiblement augmenté. Nous avons déjà pu loger environ 2500 personnes en Crimée, dans des sanatoriums locaux. Nous accueillons également les réfugiés à Rostov-sur-le Don, à Stavropol et à Belgorod. L’Occident est devenu aveugle, sourd et muet face à ce qui se passe actuellement dans le Sud-Est de l’Ukraine. Le 19 juin, je dois rencontrer le représentant de la Russie à l’ONU : nous chercherons ensemble un moyen d’attirer l’attention de l’ONU sur le sort des réfugiés »

1 commentaire

  1. Je note surtout que 110000 réfugiés sont parties en Russie contre 15000 pour Kiev.
    On retrouve la proportion du référendum sur la séparation.
    Les actes de Kiev sont bien une invasion sur une population hostile.
    Aujourd’hui une armée bombarde des civils et nos gouvernements soutiennent cela?

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