Fiodor Loukianov : « Nous ne savons pas dans quelle Russie nous voulons vivre »

Rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs et membre du conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe, Fiodor Loukianov explique au journal en ligne Slon. ru selon quels principes les Russes doivent construire la discussion sur leur avenir, et ce qui se passera si, demain, Poutine décide de s’envoler pour Mars.

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La Russie hésite et ne sait pas encore quelle voie suivre – Le chevalier, Victor Vasnetsov – Crédits: lj.rossia.org

Slon.ru : Quelle est ta vision du monde ?

Fiodor Loukianov : Je vois le monde comme un vaste milieu concurrentiel, dont tous les éléments sont étroitement liés. Le système mondial aspire en permanence à l’équilibre, sans jamais pouvoir l’atteindre réellement. Dès qu’un élément du système se démarque, les autres se mettent en mouvement et tentent de le ramener à son état initial. Quand un élément disparaît, comme ce fut le cas de l’URSS, il n’est pas remplacé par le vide : soit un élément  différent apparaît, soit celui qui s’était effondré remonte de nouveau à la surface. Ce processus n’a pas de fin – pas plus que l’Histoire. Toutefois, tous ne partagent pas cette vision. Les partisans de l’approche libérale, par exemple, ne s’y retrouvent pas du tout. Ils pensent que tout dépend des facteurs intérieurs, alors que moi, j’estime, au contraire, que le milieu extérieur prime – c’est la différence entre l’approche réaliste du monde et l’approche libérale.

Slon.ru : Y a-t-il des figures importantes de la politique étrangère russe qui sont guidées, dans leur pratique, par cette approche réaliste ?

F.L. : Je pense qu’il n’y a en Russie qu’un seul politicien réellement important – une seule source de politique extérieure aussi bien qu’intérieure.

Slon.ru : Celui dont on ne peut pas dire le nom ?

F.L. : Oui, c’est lui. Et il pratique l’approche réaliste dans son travail, on peut même dire que c’est son approche préférée.

Slon.ru : Qu’essaies-tu de faire, par ton travail ?

F.L. : Je tente déjà de m’expliquer à moi-même ce qui se passe dans le monde – et c’est loin d’être évident, surtout aujourd’hui. Parce que quand je me mets à réfléchir et à dire « Regardez, il y a d’une part ci, et de l’autre, ça », on me répond généralement : « Tu nous embrouilles, dis plutôt, simplement, si tu soutiens les fascistes de Kiev ou les fascistes du Kremlin. » Mais moi, je ne peux pas dire quels fascistes je soutiens. Le problème, c’est que nos intellectuels, dans leur approche du monde, soutiennent des positions polaires. Il nous manque une langue commune que ceux de tous bords pourraient utiliser pour s’entendre. La seule langue que nous pratiquions est celle de la lutte révolutionnaire, mais elle ne permet pas le dialogue. Un autre problème, c’est qu’il nous manque des représentations communes aussi basiques que celle d’intérêt de la Russie.

Slon.ru : La Russie doit être un pays moderne, démocratique, elle doit se développer de façon dynamique et avoir une économie saine…

F.L. : Oui, c’est peut-être la seule idée que tous acceptent. Mais la question se pose : que faut-il faire pour cela ? Et là, on diverge : les uns appellent à un partenariat très étroit avec l’Union européenne. Ils disent aussi que la Russie doit entrer dans l’UE. On ne voudra pas de nous ? Peu importe, poursuivent-ils, nous continuerons de frapper à la porte, de tenter encore et encore, et l’UE finira par nous accepter. Mais les autres vous diront que cette voie nous mènera directement à la catastrophe, parce qu’on ne peut pas obtenir un résultat satisfaisant en intégrant une structure sur des bases inégales. On peut dessiner une image de l’avenir qui plaira à tout le monde – mais il est impossible de rassembler les Russes sur une seule voie à suivre. Le premier de nos problèmes, en fait, c’est que nous ne menons pas de véritable discussion sur nous-mêmes. Et c’est un problème très ancien, ses racines sont à chercher dans notre passé prérévolutionnaire. La discussion sur nous-mêmes se résume à l’éternelle question : sommes-nous pour ou contre l’Occident. Je ne sais pas exactement d’où ça vient, probablement du fait que nous pensons être en permanence en train de courir après l’Occident sans jamais parvenir à le rattraper. Mais en réalité, notre discussion sur nous-mêmes devrait être guidée par d’autres questions. Pour que la Russie se développe, il faut que nous commencions par nous demander ce que nous devons faire, ce qui nous sera utile. Et puis, il faut y mettre tous les moyens nécessaires, peu importe qu’ils soient « pro » ou « anti »-américains. Notez : d’autres pays font ça très bien. Ils commencent par définir leur stratégie de développement propre, puis, seulement après, ils se demandent quel type d’intégration, quelle union leur permettra de l’assurer au mieux.

Il y a encore un an, je pensais que la période transitoire de notre histoire était achevée, que l’ordre du jour déterminé par la chute de l’URSS était enfin épuisé. En 2013, nous avons restauré nos positions dans le monde, je pense notamment au grand succès de Vladimir Poutine en Syrie. J’avais l’impression que nous avions effectué une percée, et que désormais, nous allions nous occuper de notre capitalisation, mais l’Ukraine a changé la donne. Dans la crise ukrainienne, on peut dire que la Russie a fait preuve d’ambitions impérialistes, ou, à l’inverse, de calcul géopolitique – peu importe. Ce qui compte, c’est que dès que quelqu’un touche sérieusement à l’Ukraine, la Russie réagit. Et ça a toujours été le cas.

Slon.ru : Qu’est-ce que la Russie va devenir, à ton avis?

F.L. : Notre problème, c’est que nous ne savons pas exactement dans quelle Russie nous voulons vivre. Nous sommes d’accord pour dire que nous voulons une Russie riche, forte, florissante et démocratique, une Russie où tout le monde sera heureux. C’est très beau, mais ça ne suffit pas. Je pense aussi que si nous penchons aujourd’hui vers le conservatisme, c’est avant tout parce que nous avons déjà essayé d’autres modèles, et qu’aucun ne nous a plu. Je pense qu’un jour, nous serons tout aussi déçus par le conservatisme, et puis, nous n’aurons plus rien à essayer – et c’est là, probablement, où nous atteindrons une forme d’équilibre.

Au début des années 1990, nous avons eu l’impression d’assister à l’établissement d’un nouvel ordre mondial, alors qu’en réalité, nous entrions dans une période transitoire. Transition dont, j’en ai bien peur, nous sommes loin d’être sortis – nous n’en sommes, à mon avis, qu’à mi-chemin. Mais vers la fin de cette décennie, très probablement, nous verrons effectivement un monde nouveau. Le rôle de la Chine va changer, la mentalité américaine aussi. Je pense que la présidentielle américaine de 2016 sera très importante, car le pays devra choisir une nouvelle direction, sachant que toutes les idées qui ont guidé les États-Unis au cours des 25 dernières années sont actuellement épuisées. À l’approche de ce monde nouveau, Poutine tente d’augmenter la capitalisation de la Russie afin qu’elle puisse jouer un rôle encore plus important.

Slon.ru : Tu dois le savoir : on dit souvent que Loukianov est trop lié au Kremlin pour pouvoir dire la dure réalité.

F.L. : J’ai toujours pensé que les articles prétendant dire la dure vérité de la vie, s’ils peuvent être très bien écrits, expliquent rarement la réalité des choses. Malheureusement, notre société veut souvent qu’on lui dise ce qui est juste et ce qui est faux, ce qu’il faut et ne faut pas faire. C’est un désir compréhensible, et beaucoup de gens s’empressent d’y répondre. Mais pour ma part, franchement, je ne pense pas être en droit de dire aux gens : « Il faut agir ainsi et pas autrement ».

Slon.ru : Imagine qu’un jour, Poutine disparaisse sur Mars. Quelle sera, à ton avis, l’échelle des changements qui surviendront en politique extérieure russe ?

F.L. : Leur échelle sera juste grandiose, car nous vivons de facto dans un système autocratique, et la disparition de l’autocrate risquerait de brouiller toutes les cartes. Tout repartirait de zéro – à condition qu’en partant, l’autocrate ne laisse pas de prince héritier légitime, reconnu par tous. Mais pour l’heure, on ne voit pas beaucoup de candidats à ce poste. Si l’autocrate disparaît, le système de gouvernance russe sera entièrement restructuré. Mais même dans un système repensé, la Russie devra affronter des défis semblables à ceux d’aujourd’hui, et elle se heurtera aussi aux mêmes limites. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que la Russie devienne une grande Pologne. Il ne faut pas exclure non plus que la situation n’empire gravement, si certaines forces qui existent dans notre société remontaient à la surface. Nous risquons toujours de nous retrouver dans une situation telle que le Poutine disparu sur Mars nous apparaîtra comme un exemple de pragmatisme. Mais quoi qu’il en soit, même s’il décidait effectivement de partir, les caractéristiques basiques de la Russie et du monde n’en seront pas profondément changées pour autant.

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