Quand les Russes tuent les Russes

Le 29 mai, à Slaviansk, un hélicoptère des forces ukrainiennes a été abattu par les insurgés pro-russes : 14 militaires ukrainiens ont trouvé la mort, dont le général Sergueï Koultchitsky. En mars 2014, Sergueï Koultchitsky avait donné à la revue Rousskiï Reporter une interview où il promettait d’aller buter les Russes « jusque dans les chiottes ». « Vos gares vont exploser. Je me fiche de savoir qui d’entre vous je devrai tuer, civils ou militaires. Pourquoi devrais-je vous plaindre ? Vous plaignez ma mère, vous ? ».

Kuzma Petrov-Vodkin - Décès du commissaire
Kuzma Petrov-Vodkin – Décès du commissaire

Dans cette interview, le général déclarait également qu’il était reconnaissant à l’Union soviétique, pour lui avoir appris à se battre. « J’étais un bon officier soviétique », proclamait-il. Koultchitsky a passé son enfance et sa jeunesse en Extrême-Orient. En 1985, il a été diplômé de la Haute école militaire de Blagovechensk, puis il a servi dans la Marine de la Flotte du Nord. À la chute de l’URSS, il est retourné en Ukraine, son pays d’origine. « Je viens d’une région de l’Ukraine où les gens ont fait la guerre jusqu’en 1956. Mon grand-père a fait huit ans de prison pour ça. Et mon autre grand-père a pris Berlin. Et moi, depuis que je suis sur terre, je me pose la question : qui d’entre eux deux avait raison ? », disait-il encore à Rousskiï Reporter. À la fin de l’entretien, il confiait que beaucoup de ses anciens camarades d’armée, des officiers russes, en ces temps de crise, l’appelaient pour lui demander ce que l’armée ukrainienne compte faire. « Je leur dis que nous avons la ferme intention de les abattre. Ça les fait rire, ils disent : Eh bien, frérot ! Tant que ça ? ».

Sergueï Koulchitsky
Sergueï Koulchitsky

En regardant les photos de jeunesse de Sergueï Koultchitsky, jeune officier soviétique au regard franc et doux, on a du mal à imaginer qu’il se retrouvera, des années plus tard, de l’autre côté des barricades – face à ses frères d’armes d’antan. Que ses anciens compatriotes deviendront pour lui des figures de l’ennemi à abattre. Que la Russie entière deviendra à ses yeux un monstre méchant et cruel, ne cherchant qu’à dévorer sa patrie, sa fière Ukraine. Emprisonné par le pouvoir soviétique, le grand-père de Sergueï Koultchitsky était lui aussi allé se battre, par la suite, pour l’indépendance de son pays contre les Soviétiques, dans les rangs de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne. Les combattants de cette formation, dans leur combat pour la liberté de leur patrie chérie, ont commis des crimes atroces contre les civils russes, ukrainiens et polonais (le massacre de Volynie, en 1943, est le plus connu). Au nombre de leurs exploits, des femmes enceintes éventrées et des nourrissons brûlés vifs – des faits avérés que l’on préfère taire aujourd’hui, en Ukraine aussi bien qu’en Pologne, afin de ne pas ternir la lutte nationale pour la souveraineté.

Et pourtant, ça avait si bien commencé. Au début, ça commence toujours bien. Dans la vie de tout empire, il vient ce moment où les jeunes écrivains romantiques se mettent à s’intéresser de près à la culture populaire, vont dans les villages, prêtent oreille aux récits des grand-mères et prennent notes de leurs contes et chansons. À partir de cet héritage, les jeunes écrivains romantiques rédigent des poèmes et des romans, conférant à des gens qui ne s’identifiaient jusqu’alors que via leur village et leur paroisse une identité commune. Ainsi se créent les nations, ces religions modernes qui, comme nous l’expliquent leurs concepteurs, sont éminemment plus progressistes et meilleures à vivre que les empires, promis à une mort certaine. Parce que l’empire, disent-ils, opprime les peuples qui ont le malheur d’habiter en son sein, alors que la nation les libère, leur garantit le droit de vivre pleinement leur énergie créatrice. Soit. Jusqu’ici, tout va bien. Ensuite, les petits problèmes surgissent, au moment où les chefs de village commencent à se dire que leur vie serait bien plus douce s’ils n’avaient de comptes à rendre au seigneur suprême, s’ils régnaient en maîtres absolus sur leur fief. Et là, l’héritage populaire recueilli par les jeunes poètes et l’idée du peuple opprimé par l’autorité supérieure retrouvent toute leur vigueur, et deviennent utiles. Alors, comme d’un coup de baguette magique, les empires s’effondrent, et les habitants de leurs territoires se mettent fébrilement en quête d’un sens nouveau à leur existence. Car une rupture aussi cruciale doit être expliquée, justifiée et sanctifiée – afin que nul ne puisse se permettre de douter de sa nécessité et de son inéluctabilité. L’explication devient d’autant plus vitale que, souvent, après la chute des empires, la vie de leurs anciens sujets ne s’améliore pas mais empire sérieusement.

Alors, on explique aux gens que la liberté n’a pas de prix, et que, au cours de toute leur histoire, ils ont été opprimés par un peuple qui passe brusquement de « frère » à « voisin », voire « ennemi ». C’est d’autant plus facile que la vie des gens simples, en tous temps et en tous lieux, va rarement sans privations – et rien de plus facile, dès lors, pour les nouveaux dirigeants, que de mettre tous les maux sur le dos de l’empire déchu.

À la hâte, les petits princes devenus rois réécrivent les manuels d’histoire et de littérature : les petits paysans d’antan dont le monde s’arrêtait au bout de leur village y deviennent des héros qui, entre la traite des vaches et la cueillette des baies, mènent une lutte acharnée pour leur indépendance. Jusqu’ici, tout va toujours plus ou moins bien. Les choses ne se dégradent réellement que quand les petits princes récemment couronnés découvrent que pour transformer une population en une nation, un nouveau manuel, c’est bien – mais une bonne guerre fratricide, c’est encore mieux.

Nous avons assisté à ce scénario lorsque l’empire austro-hongrois a volé en éclats et que les États nouveaux nés ont forgé leur identité dans des combats violents avec leurs frères d’hier. Ce fut le même déroulement des événements au moment de la chute de l’URSS, qui, en réalité, n’est toujours pas achevée.

L’empire rouge avait certes de très nombreux défauts, mais les multiples ethnies qui le peuplaient, contrairement à ce qu’en disent les soviétologues, ne trouvaient pas toujours leur vie en son sein absolument insoutenable. Pour preuve : le référendum du 17 mars 1991, où 76,43 % des citoyens se sont prononcés pour la sauvegarde de l’Union soviétique – dont 70 % des Ukrainiens, 82 % des Biélorusses, 94 % des Kazakhs, 93 % des Ouzbeks et des Azerbaïdjanais, 96 % des Kirghizes et des Tadjiks, 97 % des Turkmènes. Les responsables des pays baltes, de l’Arménie, de la Moldavie et de la Géorgie ont boycotté le scrutin. (Pour ceux qui ne croient pas aux chiffres, allez dans ces pays et demandez aux populations si elles étaient malheureuses à l’époque soviétique : les réponses risquent de vous surprendre.)

En mars 1991, les habitants de l’empire agonisant ont fait entendre leur parole, mais leurs petits chefs ne s’y intéressaient plus vraiment. Le dernier président soviétique s’est retrouvé plus faible que les dirigeants locaux : ils n’ont pas tardé à le chasser du trône et, afin que personne ne le remplace, ont anéanti le pays qu’il gouvernait. Et les gens ? Les gens, on leur expliquera qu’ils sont enfin devenus libres. Leur niveau de vie chutera d’un cran, leurs villes se peupleront de clochards (du jamais vu sous l’URSS) et d’enfants des rues (on en avait pendant la guerre, mais aujourd’hui ?). Profitant de la faiblesse du pouvoir, les criminels relèveront la tête et formeront des bandes qui, dans certaines ex-républiques, continuent aujourd’hui encore de racketter les petits entrepreneurs et de terroriser la population.

En 1991, pour des millions de gens, le monde s’est renversé – un État a disparu, quinze autres ont surgi sur ses ruines : leurs élites se sont retrouvées dans la nécessité de justifier face aux populations les changements survenus. Les Ukrainiens se sont joyeusement mis au boulot, surtout qu’ils ne partaient pas de zéro. Dans le passé tumultueux de leur pays, ils ont trouvé un paquet de héros qui s’étaient battus pour l’indépendance de l’Ukraine unie et éternelle, depuis les cosaques zaporogues jusqu’aux combattants de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne. Leurs crimes ? Quels crimes ? Seulement le noble combat pour la souveraineté. Aujourd’hui, on retrouve au panthéon ukrainien le criminel de guerre Choukhevitch, mais pas les deux secrétaires généraux soviétiques Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev, tous deux, pourtant, on ne peut plus ukrainiens. On n’y trouve pas non plus le premier cosmonaute ukrainien Pavel Popovitch, deux fois héros de l’Union soviétique. Il est absent des nouveaux manuels d’histoire. Pour l’Ukrainien nouveau, le premier cosmonaute s’appelle Léonide Kadeniouk. Il s’est envolé dans l’espace en 1997, dans le cadre d’une mission américaine.

Le but de ces élucubrations historiques était limpide : la nouvelle nation ne devait surtout pas pouvoir supposer qu’en trois cents ans de vie commune avec la Russie, il avait pu se passer des choses positives – non, ç’avait été le désastre absolu, l’oppression permanente, la misère noire. Le travail de dissuasion déployé par les élites ukrainiennes a bien marché et, en vingt ans de vie indépendante, bon nombre d’Ukrainiens ont effectivement cru qu’il y avait entre eux et les Russes une différence profonde, ancienne et insurmontable. Mais visiblement, certains osaient encore en douter. Ils étaient particulièrement nombreux à l’Est du pays : leurs usines recevaient commande de la Russie, leurs familles vivaient en Russie, leur langue était le russe et leurs ancêtres n’avaient pas fait huit ans de prison pour l’Ukraine souveraine ; ces populations se figuraient faire partie d’un champ mental et culturel commun avec la Russie. Mais un État nouveau-né ne peut tolérer dans ses rangs de tels renégats : il lui faut de bons petits soldats, des patriotes bien trempés, qui ne se posent pas de questions stupides. Alors, on voit aujourd’hui ses agents à l’œuvre : en train d’exterminer ceux qui ne se reconnaissent pas dans les mythes fondateurs de la nouvelle nation ukrainienne. En lâchant des missiles sur Lougansk et Slaviansk, ce sont leurs doutes et leurs souvenirs que les Ukrainiens assassinent. Avec obstination, ils éliminent de leur mémoire les années de vie commune – et comme elle a tout de même duré 337 ans, il leur faut y consacrer du temps et des efforts. En abattant ceux de leurs concitoyens qui se disent russes, les Ukrainiens détruisent leur Russe intérieur, celui qui leur chuchote à l’oreille que la vraie Ukraine, ce n’est pas ce pays tronqué, déchiré et déboussolé ; que la vraie Ukraine, c’est la Russie, le monde russe. Une Ukraine immense et glorieuse, qui s’étend de Lviv à Vladivostok.

4 commentaires

  1. C’est un plaidoyer émouvant et presque convainquant, mais la phrase finale « De Lviv à Vladovostok » gâche tout. Il faut le répéter ad nauseam, mais les habitants de Lvov sont aussi russes que ceux de Cracovie, puisque la ville n’a jamais fait partie de la Russie, et n’a fait partie de l’URSS qu’après 1945! L’erreur fut de réunir en une seule république socialiste, puis en un seul état, deux entités qui étaient différentes. Erreur commis par les dirigeants soviétiques. Et le Russe d’aujourd’hui de s’imaginer Lvov toujours russe, bin voyons.
    Les nationalismes sont tout à fait critiquable quand ils dérivent vers l’extrémisme (aujourd’hui, Pravy Sekor) ou le génocide ( les bandes armées des années 40). Mais l’idéal impérial ne me paraît vraiment plus adapté au XXI siècle, je ne pense pas que les Tchéques, les Autrichiens, les Slovènes, les Croates ou même les Hongrois aient beaucoup perdu avec la fin de l’empire austro-hongrois. Sans la guerre de 14 il aurait tenu vingt ans de plus mais comme la Russie tsariste de l’époque il était condamné à l’effondrement. Comme l’URSS qui s’écroula sur elle-même, épuisée économiquement par son incroyable effort militaire.
    Dénonçons donc la nationalismes imbéciles mais aussi les impérialismes aveugles! La Russie a le tort quoi qu’elle en dise de ne pas avoir digéré l’humiliation de la perte d’un empire dont les Russes ne voulaient plus ( on les reprend dans la Russie, les républiques pauvres du Caucase et d’Asie centrale? Chiche, les gens seront d’accord!) et de ne pas s’être lancée dans la construction d’une idée nationale qui fait toujours défaut. Le jour ou la Russie reconnaîtra sa responsabilité dans le golodomor ( je sais, je sais: c’est pas un génocide ethnique, la preuve il y a eu aussi des Russes tués par la famine; oui, mas alors pourquoi a-t-on en prime fusillées tous les intellectuels ukrainiens de l’époque?), les Ukrainiens reconnaîtront les crimes banderistes et interdiront les manifestants qui profanent les cérémonie-es du 9 mai. S’il ne le font pas, la Russie sera du moins crédible pour protester, au lien de cacher ses bavures historiques en se cachant dédaigneusement derrière l’alibi de la « falsification historique ».
    C’est pour ça que le général Koutchilsky a fait la guerre contre ses anciens frères d’armes. Parce que n’en déplaise au Russe de Moscou, un Ukrainien ça existe et c’est différent d’un Russe, de même que le Catalan est différent de l’Espagnol. Et parce que la complaisance des Moscovites envers les « kokhly », le déni des persécutions ciblant spécifiquement les Ukrainiens sous Staline et l’exposition permanente aux gémonies des nationalistes ukrainiens des années 40, tout ça bout à bout, ça a dû l’énerver. Comme plein d’autres. Dans ces cas-là, c’est au plus fort et au au plus grand de tendre la main le premier…

  2. la main a été pourtant tendue depuis longtemps. la réponse est actuelle: bombardements et massacres d ukrainiens dont le crime est d être russophones.

  3. Tanks Russes en Ukraine ?????
    Il faut arrêter l’envoi de blindés, allusion aux informations selon lesquelles trois tanks de l’époque soviétique ???? Étrange !!! lorsque l’on sait que ces tanks Soviétiques étaient construit en Ukraine dans les usines d’armement soviétiques et après Russes donc facilement utilisables par le pouvoir actuel de Kiev pour faire croire que ce sont les Russes qui envahissent alors, qu’ils ne possèdent plus ce model depuis longtemps (les russes)

    1. Vous êtes sérieux? La Russie a honteusement profité du chaos à Kiev (dont elle est partiellement responsable, cf la politique russe vis-à-vis de l’Ukraine depuis 20 ans, mais partiellement seulement, les Ukraineniens ayant été eux incapables de s’entendre sur un projet national crédible) pour récupérer la Crimée et attise depuis les tensions l’air de rien dans l’Est du pays pour avoir une Ukraine aussi faible que possible. Ca n’est pas une politique de la main tenue envers un « peuple frère ».
      C’est une politique basique de promotion de ses intérêts, ou de ce que la Russie estime être de son intérêt.
      Pas une politique visant à s’allier l’Ukraine, en arrive en général pas à s’allier quelqu’un en exerçant en permanence des pressions économiques, politiques et finalement militaires sur lui.

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