Diplomatie russe : de la prise de Slatina à celle de la Crimée

Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs et membre du conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe, se souvient de la marche des parachutistes russes au Kosovo en 1999 et explique pourquoi le pays revient aussi souvent dans la rhétorique diplomatique russe.

Diplomatie russe
Des soldats russes en route pour le Kosovo en juin 1999. Le contingent des forces
de maintien de la paix russes s’élevait à 3616 hommes dans cette région. Crédits: Sergueï Metelitsa, ITAR-TASS

Il y a quinze ans, dans la nuit du 11 au 12 juin 1999, l’histoire de la nouvelle politique russe a connu l’un de ses événements les plus inattendus et les plus marquants.

Un régiment de parachutistes russes déployés en Bosnie-Herzégovine dans le cadre de la SFOR, la force de paix internationale, a fait le forcing à travers la Serbie pour arriver à Pristina et en occuper l’aéroport. Afin d’empêcher l’arrivée, à partir du 12 juin, des avions de l’OTAN, censés assurer le débarquement des forces occidentales de maintien de la paix en vertu de la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU.

La résolution, votée le 10 juin à l’issue de longues batailles diplomatiques, prévoyait la séparation du Kosovo de la Yougoslavie (de facto sinon encore de jure) et le placement de ce territoire sous un protectorat international garanti par les forces de l’OTAN. À cette date, les forces armées yougoslaves s’étaient déjà retirées du Kosovo, et les commandes de la région étaient passées aux mains de l’Armée de libération du Kosovo, sous contrôle d’un mandataire de l’ONU.

Dans cette situation, le coup de force de Moscou a constitué un choc pour tout le monde. Certes, la Russie n’avait pas manqué jusque-là de critiquer le raid aérien de l’OTAN contre la Yougoslavie, mais, dans le même temps, elle avait déployé des efforts considérables pour aider l’Occident à persuader Milosevic de se retirer du Kosovo. Pourquoi, alors, entreprendre cette opération paradoxale ?

Aventure insensée ou épigraphe au nouveau chapitre ?

Jusqu’aujourd’hui, personne ne sait précisément qui a donné l’ordre d’envoyer des parachutistes russes à Pristina, et les légendes à ce propos circulent en nombre. Jusqu’à la version tout à fait extravagante selon laquelle les Russes auraient organisé l’opération avec l’aval des États-Unis afin de donner de faux espoirs aux Serbes du Kosovo et de prévenir une guérilla…

La marche des parachutistes a réellement pris au dépourvu de nombreux hauts fonctionnaires russes, contraints de se justifier par la suite face à des interlocuteurs occidentaux furieux et désarçonnés.

On sait que le chef des forces armées de l’OTAN en Europe, l’Américain Wesley Clark, a exigé d’utiliser tous les moyens possibles pour chasser les Russes de Pristina, mais que le responsable des troupes de l’Alliance dans les Balkans, Michael Jackson, a refusé de le faire. « Je ne commencerai pas la troisième guerre mondiale pour vous », avait-il répondu à Clark.

Au bout de quelques jours, les parachutistes russes quittaient l’aéroport, rappelés par Moscou. Si la Russie n’a pas obtenu le contrôle d’un secteur au Kosovo qu’elle exigeait, des militaires russes ont tout de même été déployés dans les régions peuplées par des Serbes au sein des secteurs allemand, français et américain.

Quatre ans plus tard, la Russie quittait définitivement le Kosovo et la Bosnie : sa présence avait été estimée trop coûteuse pour des bénéfices stratégiques insuffisants. Connaissant la suite de l’histoire, la marche sur Pristina semblait encore récemment n’avoir été rien d’autre qu’une aventure insensée. Toutefois, à la lecture des tout derniers événements, elle acquiert une valeur symbolique très forte. La prise de l’aéroport de Slatina serait une épigraphe au nouveau chapitre de ses relations internationales, que la Russie écrit en ce moment même.

La Yougoslavie « dévorée »

On sait aussi que deux mois après le raid, Vladimir Poutine devenait Premier ministre et successeur officiel de Boris Eltsine, et que, peu de temps après, Eltsine quittait la présidence. C’était en outre, en Russie, une période de montée puissante des humeurs antiaméricaines : la campagne yougoslave a en effet transformé radicalement l’attitude des Russes à l’égard de l’Occident. Jamais de leur histoire les Russes n’ont été aussi critiques envers l’Europe et les États-Unis qu’en l’an 1999. Même à l’époque soviétique, l’antiaméricanisme n’avait pas été aussi ardent. En URSS, si la propagande officielle était antiaméricaine, l’opinion publique n’y adhérait pas forcément. En 1999, la situation avait basculé : alors que les autorités russes ne cherchaient pas spécialement la confrontation avec Washington, l’opinion, elle, était indignée. Les Russes étaient clairement opposés à la guerre de l’OTAN en Yougoslavie : autant à son déroulement qu’à ses intentions déclarées – intervention humanitaire, protection des citoyens contre l’arbitraire du pouvoir yougoslave…

Jamais de leur histoire les Russes n’ont été aussi critiques envers l’Europe et les États-Unis qu’en l’an 1999

Et c’est donc loin d’être un hasard si, aujourd’hui, le Kosovo resurgit régulièrement comme référence dans les discours des responsables politiques russes. Pour les Russes, la Yougoslavie a été tout simplement dévorée par l’Occident. « Les Occidentaux ne se calmeront pas tant qu’ils n’auront pas réussi à faire de ce grand pays indépendant un ramassis de petits États privés de toute ambition », se disaient les Russes à l’époque.

Les bombardements sur un pays que les Russes considéraient comme un allié de longue date ne pouvaient pas les laisser indifférents. Rappelons-nous en outre que le conflit en Yougoslavie se déroulait à une période, pour les Russes, de désillusion profonde quant aux changements apportés par les années 1990 : six mois avant le début de l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie, ils avaient notamment traversé le krach de 1998.

La fragmentation de la Yougoslavie et l’élargissement de l’OTAN ont inspiré aux Russes un sentiment d’impuissance face à la volonté occidentale de réaménager l’Europe en fonction de ses standards propres.

Et au moment où le Kosovo a quitté irrémédiablement la Serbie, au moment où plus rien ne pouvait être fait pour endiguer ce processus, les Russes ont marché sur Pristina et en ont pris l’aéroport pour prouver – avant tout à eux-mêmes – que leur pays ne s’était pas fait à l’idée d’être une puissance de seconde zone.

Le refus d’une nouvelle réalité

À vrai dire, au tout début des années 1990, Moscou aspirait sincèrement à rejoindre les rangs des pays « civilisés », était réellement prête à accepter et respecter toutes les conditions qu’on lui imposerait. Mais elle a rapidement déchanté.

Ces conditions étaient les suivantes : la Russie devait renoncer à sa souveraineté stratégique et reconnaître les lignes géopolitiques tracées par la fin de la Guerre froide ; elle devait également accepter la perspective que ces lignes seraient repoussées de plus en plus loin vers l’Est, que la sphère d’influence de l’Occident s’élargirait sans cesse.

Certes, la Russie avait été accueillie au sein du G7, une sorte d’avance que lui avaient concédée les grandes puissances, préférant fermer les yeux sur les tendances négatives existant dans son développement. L’objectif de cette démarche était d’offrir au Kremlin une satisfaction morale en échange de laquelle on lui demanderait d’admettre une nouvelle réalité.

Mais la Russie n’a pas voulu reconnaître cette nouvelle réalité, et la marche des parachutistes sur Pristina – contre toute attente et au mépris de tous les traités – a constitué la forme symbolique de ce refus. Un refus qui n’a toutefois pas eu de suite immédiate. Au contraire – après avoir accédé au pouvoir et au cours des premières années de sa gouvernance, Vladimir Poutine a poursuivi la politique extérieure de son prédécesseur avec un objectif très clair : la Russie devait devenir partie intégrante du monde occidental. Mais plus la Russie s’est consolidée, plus elle a exigé d’être traitée sur un pied d’égalité avec les autres puissances occidentales. Ce qui n’est jamais arrivé. Par conséquent, le bilan de cette politique d’intégration fut la même désillusion que celle qui avait suivi les années 1990 : aujourd’hui, la Russie rejette de nouveau la politique occidentale, dans ses postulats comme dans ses méthodes, alors que l’Occident, de son côté, s’efforce de nouveau de présenter le Kremlin, dans son opinion publique, sous les traits du Mal absolu.

Chose que l’Europe avait déjà tentée en 1999 : trois mois après le raid des parachutistes russes, l’Occident avait initié une campagne de dénigrement très musclée dirigée contre le Kremlin, présentant le pays comme une « kleptocratie » dirigée par un ramassis de brutes et de mafieux. (Rappelons-nous seulement l’affaire de la Bank of New York, d’ailleurs très rapidement retombée).

Si le premier cycle des relations russo-occidentales post-soviétiques s’était ainsi soldé par le raid échoué sur Pristina, le deuxième a abouti au récent débarquement des « hommes polis » [surnom donné aux soldats russes, ndlr] en Crimée.

Mais si la « prise de Pristina » était un geste de désespoir, le succès de Simferopol a au contraire incarné la capacité des Russes à atteindre leurs objectifs. Dans les deux cas, Moscou a manifesté son manque de foi dans la possibilité de défendre ses intérêts par la voie diplomatique. Pour affirmer ses positions, il faut afficher sa force, sortir l’épée et prendre l’initiative d’établir un nouvel ordre des choses – voilà ce que pense Moscou, et ce qu’elle a montré.

L’Ours russe fait toujours peur

Aujourd’hui, beaucoup de mes interlocuteurs occidentaux me demandent pourquoi la Russie a agi si brusquement en Crimée alors qu’elle aurait pu atteindre les mêmes objectifs pas à pas, en respectant les formalités juridiques et internationales. Car peu de gens doutent encore que la majorité des Criméens étaient effectivement pour le rattachement de leur péninsule à la Russie. Je ne peux leur répondre qu’une chose : à Moscou, on est tout simplement convaincu qu’il est impossible d’atteindre un objectif sans avoir recours à des mesures extraordinaires. Parce qu’à chaque fois que la Russie se pose et pose la question de l’élargissement de sa sphère d’influence dans le monde, ses partenaires et interlocuteurs – et même ceux qui étaient jusqu’alors parfaitement loyaux envers elle – font bloc pour empêcher tout renforcement de ses positions. Force est de constater qu’aujourd’hui comme hier, « l’Ours russe » fait toujours peur.

Cependant, si les Russes voient le monde ainsi, c’est en grande partie parce qu’ils se contentent de tirer les leçons de l’histoire de leurs relations diplomatiques avec l’Occident au XIXème siècle. La Russie n’a connu qu’une seule période de son histoire – celle de la Guerre froide – où elle a été assez forte, au sens politique et militaire du terme, pour pouvoir faire contrepoids à l’Occident et négocier avec lui à armes égales : en brandissant une menace d’expansion et non en discutant les conditions d’un énième repli.

La prise de l’aéroport de Pristina avait montré la possibilité d’une autre politique russe – sans pour autant en devenir le point de départ. La Crimée a tout l’air d’en constituer la véritable naissance. Mais la suite n’est pas plus prévisible.

Aujourd’hui, la Russie est à la veille d’un choix capital. Elle peut se réorienter vers l’Asie, en renforçant ses liens avec la Chine et d’autres pôles émergents – ce qui comporte ses avantages, mais aussi ses risques. Mais elle peut aussi, en relançant la mise dans son éternel combat pour gagner le respect de l’Occident, conserver la direction occidentale comme prioritaire – ce qu’elle fait invariablement depuis quelques centaines d’années. Ce choix n’a pas encore été fait.

7 commentaires

  1. Le monde a besoin d’être bien informé.
    Le monde (pas le Journal mais le monde entier) a besoin d’un contrepoids des vérités occidentales assénées à coup de matracages médiatiques avec les mensonges bien étudiés pour mieux inculquer dans la tête des gens afin de mieux les manipuler.
    Puisse ce genre de documents être édité, réédité au grand public du monde entier? MIEUX ET PLUS que les autres – dans ce ce qui pourrait être possible à LARGE DIFFUSION et que le monde entier puisse le lire au réveil – le matin.
    Puisse La Russie gagner encore plus en influence, en puissances, le plus vite possible.
    Puisse Vladimir Poutine rester encore plus, le plus longtemps possible pour aider La Russie et le monde entier.

    1. Le monde a besoin d’une puissance comme la Russie pour que le monde soit un peu en paix à cause des mauvaises politiques des américains et de leurs suppôts de l’ UE. vive le retour de la Russie et de Poutine.

  2. C’est un peu la même soupe qu’on nous sert tous les jours… Exemple : « Mais plus la Russie s’est consolidée, plus elle a exigé d’être traitée sur un pied d’égalité avec les autres puissances occidentales. Ce qui n’est jamais arrivé. »
    Rappelons peut-être que la Russie collabore activement dans absolument TOUS les domaines avec ce qu’on appelle l’Occident (Europe ou USA). G8, adhésion à l’OMS, collaboration militaire, scientifique, technique (avions avec SAFRAN par exemple), artistique… Dans le ferroviaire, l’automobile, le spatial… Ce qui rend l’application du niveau 3 des sanctions si difficile… et qui fait de la Russie un « presque membre » de ce qu’on appelle l’Occident.

    Ce fantasme d’être rejeté « quoi qu’on fasse » est dangereux et en grande partie un pur fantasme !
    L’auteur en conclut que pour la Russie le seul moyen d’action c’est la force. Comprendre: militariser des territoires, annexer, mener une propagande télévisée, mener une guerre économique… Et de conclure que pendant la période soviétique c’était mieux, on était « fort et respecté »…
    Franchement, dire « il est interdit de nous critiquer » parce que c’est pas bien de critiquer et ça nous blesse, c’est assez drôle. La Russie de Poutine ne se gène pas pour mener sa propre politique en France en soutenant les Le Pen, en faisant leur promotion et en les invitant assez souvent avec tous les honneurs. Oui, la Russie est une puissance moyenne, au même titre que la France, elle doit s’habituer à son nouveau statut.

    La Crimée a « choisi » la Russie, mais la méthode est très contestable et pas sûr à 100% qu’un vrai referendum aurait donné le même résultat, contrairement aux certitudes un peu faciles de l’auteur.

  3. D’ailleurs LE MONDE ( je journal ) est inféodé à la politique étrangère des Etats-Unis, comme il ne l’a jamais été pendant des décennies. Au point que la lecture de ce journal en devient répugnante. Surtout quand il s’agit de la Syrie, où Le Monde n’ a rien dit de l’attaque de Kessab, ville peuplée par les descendants du Génocide arménien, par les djihadistes envoyés depuis la Turquie.
    Oui, une diffusion plus grande du Courrier de Russie en Europe de l’ouest, est souhaitable pour contrebalancer cette propagande américaine que nous subissons.

  4. Ce que voudraient les occidentaux en général, c’est que la Russie offre ses ressources naturelles et renonce à sa capacité nucléaire.
    Ainsi, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes (américain s’entend). Mais la Russie n’est pas comme ces pays d’Europe, vendus à l’oncle Sam ! Et c’est là que le bât blesse.
    Et nous, défendeur de droits et pourfendeur de la Russie, ne comprenons toujours pas.
    Mais il est vrai qu’une fois son âme vendue au Diable…

  5. La phrase clé c’est ça:  » à Moscou, on est tout simplement convaincu qu’il est impossible d’atteindre un objectif sans avoir recours à des mesures extraordinaires ». En d’autres termes, la diplomatie russe doit utiliser la canonnière pour atteindre ses objectifs, ce qui n’est en principe pas le but, les diplomates étant justement là pour économiser les armes. C’est peu nuancé comme avis, je le concède, mais autant l’opération de Slatina pouvait se comprendre (un pays convalescent ignoré par les puissants du moment n’a que ça), autant sur la Crimée et l’Ukraine une belle occasion a été perdue. En étant patient, en dépêchant un ministre aimable à Berlin et Paris et en démontrant par a+ b que l’Europe n’avait rien à gagner en voulant gérer toute seule le bazar ukrainien, le même résultat aurait pu être acquis, respectabilité préservée en plus. En annexant le pays avec une parodie de référendum en trois semaine, la Russie reste dans la catégorie des Etats mal élevés de la communauté internationale, foulant même au pieds le sacro-saint principe de non-prolifération nucléaire.

    La Russie se moque d’être respectable, me répondra-t-on. Certes, mais un pays qui cherche à attirer à toutes forces les investissements et le savoir faire étranger se doit de se montrer séduisant. Combien de patrons dont la seule lecture est le Monde (il faut les excuser de ne pas lire le Courrier de Russie, mais ils n’ont pas le temps) est la référence ont-ils renoncé à leurs projets d’affaires en Russie devant la tournure des évènements?

    De même, la Russie est dramatiquement absente des débats sur les sujets globaux auxquels elle participe formellement via l’ONU, le G20, et tous leurs organismes. Il n’y a pas de politique d’influence au sein des organisations internationales, ou si peu. Je ne parle même pas de la politique de communication du pays, qui consiste en France à subventionner d’obscures télés d’extrême droite via La Voix de la Russie, en gros, ce qui n’est pas glorieux. La Russie n’a pas d’alliés, elle a juste des clients pour ses armes qui offrent un bon rapport qualité prix par rapport aux productions occidentales.

    C’est ça que Loukianov devrait dire car il le sait très bien je pense! Et si on l’écoute, il devrait le dire en haut lieu pour qu’ils comprennent enfin que la meilleure façon de berner un Occidental est d’être gentil (hypocrite, diront certains) avec lui. En France, en Allemagne et en Italie, pays partisans d’un bon voisinage et plus si affinités avec la Russie, les gouvernants et les opinions publiques ne devraient pas être trop dures à convaincre, mais il faut faire des efforts pour mieux mettre en valeur les réalisations récentes de la Russie, son potentiel et ses atouts. Ce n’est pas fait suffisamment, force est de le reconnaître.

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