Crimée : être ou ne pas être russe, là est la question

Depuis le rattachement de la Crimée à la Russie le 21 mars dernier, 600 000 citoyens de la péninsule, sur ses deux millions d’habitants environ, ont déjà reçu un passeport russe, fin mai 2014. Ils ne sont que 3 000, pour l’heure, à l’avoir refusé. Le correspondant du portail d’information Rousskaïa Planeta s’est glissé dans une file d’attente à l’état-civil et a demandé aux « futurs Russes » leurs premières impressions.

crimée russe
Manifestation pour les 70 ans de la libération de Sébastopol. Crédits : luckywanderer

Crimée, Alla Mironenko, retraitéeAlla Mironenko, retraitée :

Moi, j’ai le sentiment d’être « rentrée à la maison ». Le rattachement de la Crimée à la Russie était un événement longtemps attendu, et tout à fait naturel. Même si entre 1954 et le début de la perestroïka dans les années 1980, nous n’avons jamais ressenti la moindre « ukraïnisation » de notre péninsule, l’apparition de la langue ukrainienne sur les façades des magasins en 1954 avait tout de même été un choc pour beaucoup : les gens pleuraient, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Puis, en 1991, alors que nous pensions qu’Eltsine demanderait le retour de la Crimée à la Russie lors du démantèlement de l’Union soviétique, ce fut à nouveau une déception.

Mais nous n’avons jamais cessé d’être russes. Nous continuions à nous rendre chez nos proches en Russie et à les accueillir ici. Les Tatars de Crimée sont revenus et se sont relativement bien intégrés dans la société russe : nous communiquions sans problème, en russe. C’est pourquoi il a été très déroutant d’assister à la montée du nationalisme ukrainien au sein de la Rada. C’est d’ailleurs à ce moment-là que nous avons compris que les habitants de l’Ouest ukrainien et de Crimée étaient très différents. Je me souviens, par exemple, de l’arrivée de la télévision par satellite chez nous : les gens ont cessé de regarder les chaînes ukrainiennes.

Crimée, Vitali Smirnov, technicien dans une usine de montage automobileVitali Smirnov, technicien dans une usine de montage automobile :

Je suis tellement fier : oui, je suis citoyen russe ! Si autrefois, ce n’était qu’un sentiment intérieur, aujourd’hui, c’est une réalité.

Je suis moi-même né en Russie, en Yakoutie, mais mes parents sont tous deux originaires de Crimée. Ils sont revenus ici au moment de la chute de l’Union, pour être aux côtés de leurs parents, déjà vieux.

Mon passeport russe me rapproche de mes amis et de ma famille en Yakoutie. Même si rien ne m’en empêchait avant, c’est bon de ne plus se sentir étranger en Russie. Et puis, fini aussi les cartes d’immigration à remplir et la conversion d’argent à des taux peu avantageux !

Et encore, désormais, nous porterons le même nom de famille avec ma femme. À cause d’une erreur dans la transcription de nos noms en ukrainien, nous aurions dû aller au tribunal pour garantir nos droits de succession si nous étions restés citoyens de l’Ukraine.

Crimée, Ilya Miroslavsky, directeur artistique d'une chaîne de restaurants Ilya Miroslavsky, directeur artistique d’une chaîne de restaurants :

Je suis né et j’ai grandi en Crimée. Pour moi, ma terre natale a toujours fait partie d’un seul pays : l’Ukraine. Le rattachement de la péninsule à la Russie, les files d’attente, un nouveau passeport, de nouvelles lois… tout ça représente une tragédie malheureuse dans laquelle je vois mes droits bafoués.

Je me considère comme une personne moderne, je suis habitué à m’entourer de choses nouvelles et à utiliser les services contemporains. Mais se retrouver soudainement isolé de la communauté internationale, voir fermer les chaînes de commerce mondiales, les marques et les festivals [le festival KaZantip, qui a habituellement lieu en Crimée, se déroulera cette année en Géorgie, ndlr], se retrouver dans l’impossibilité d’acheter des articles sur Internet : c’est contraire à ma façon de vivre. Et c’est bien ce que l’on me propose en me donnant un passeport russe. Pourquoi décide-t-on à ma place que je vais tomber malade en mangeant de la nourriture américaine ?

J’ai l’impression que la Crimée revient en arrière, et la Russie ne va rien arranger. L’Ukraine, en revanche, est en avance sur plusieurs aspects : elle possède un système bancaire plus avancé, les services clients sont de meilleure qualité grâce à l’utilisation de nouveaux logiciels, les ressources internet sont davantage prisées, et la paperasserie administrative est bien plus simple qu’en Russie.

Je voudrais rester ukrainien et je suis contrarié de devoir prendre une autre nationalité juste pour ne pas perdre mes droits, et mes biens. Et puis, aucun pays civilisé n’a reconnu la Crimée comme partie intégrante de la Russie, et moi, j’ai envie de voyager, voir le monde, et pas seulement le Zimbabwe et Cuba. J’espère être en train de dramatiser, mais malheureusement, de nombreux éléments confirment déjà mes craintes.

Crimée, Nikolina Maisova, directrice de publicitéNikolina Maisova, directrice de publicité :

Mon nouveau passeport vient confirmer ce que j’ai toujours su : je suis russe. J’en ai pris conscience pour la première fois lorsque j’ai appris à lire et que j’ai ouvert mon acte de naissance [à l’époque soviétique, la nationalité était inscrite dans les documents d’identité, ndt]. Je n’en ai jamais douté. La Russie était certes loin, mais l’Ukraine n’a jamais été ma terre natale. Quant à la langue ukrainienne, je la comprends et la parle, mais ce n’est rien de plus qu’un de ces acquis dont tu ne te sers pas car il est inutile.

J’ai toujours été attirée par l’Orient et sa culture, dont la Russie est à mes yeux beaucoup plus proche que l’Europe. Ainsi, mon passeport m’ouvre les portes de cet immense pays, où se croisent tant de chemins. Nous avons déjà décidé avec mon mari où nous souhaiterions nous y installer, à terme : à Vladivostok. Ce n’est pas la porte à côté, mais ce sera une longue route vers notre « chez nous ». Nous ne nous presserons pas. Je veux voir la Yakoutie, la Sibérie et rester quelque temps au Baïkal.

J’espère que la Crimée se remettra sur pied, et que les changements constants que va connaître notre région réjouiront la population. Je suis originaire de Kertch et je suis impatiente de voir le futur pont qui nous reliera à la Russie continentale, les usines ouvrir à nouveau et le port de commerce renaître. Les gens pourront à nouveau trouver du travail dans leur profession, et plus sur des chantiers ou de vieilles barques.

Ma grand-mère et mon grand-père m’ont toujours dit qu’en Russie, nous pourrions révéler nos talents et mettre en pratique nos savoirs, et que c’est là-bas qu’on aurait besoin de nous. Que nous serions considérés comme des professionnels… Je pense que le moment est venu d’y croire.

Crimée, Nikolaï Zobolotskikh, ingénieurNikolaï Zobolotskikh, ingénieur :

Je suis venu spécialement de Tchernihiv [Nord de l’Ukraine, ndt] pour déposer ma demande. Je suis né et j’ai grandi en Crimée, et je pense revenir vivre ici. En Ukraine continentale, la vie devient de plus en plus chère, et des hooligans se baladent dans les rues… D’autant que ma mère vit seule ici et que mon frère vient d’être affecté à Simferopol pour son service militaire. Il est très content et me demande de revenir : c’est une sorte de regroupement familial !

Je travaille comme ingénieur dans une centrale thermique, je touche un bon salaire, mais il m’est devenu presque impossible de discuter avec de nouvelles personnes ou collègues. Ils me traitent de terroriste, disent que ma femme est une séparatiste et mon fils un titouchka [terme péjoratif, utilisé par les pro-Maïdan pour qualifier les partisans de l’ancien régime de Ianoukovitch, ndt], ils se réjouissent des morts d’Odessa et de l’Est de l’Ukraine, disant que tous ceux qu’ont tués le Secteur droit et la Garde nationale sont des agents du FSB et des services russes. On parle ici de centaines de morts.

Le frère d’un de mes collègues, mobilisé, l’a appelé et lui a demandé de l’aide, car il ne voulait pas tuer des civils innocents simplement pour faire plaisir au gouvernement, disait-il. Sauf qu’on ne peut rien faire…

En Russie, tout est différent. Les conditions pour les appelés à l’armée sont normales et les militaires professionnels ont des salaires corrects. Croyez-moi, mon frère est officier dans l’armée russe. Ma mère est institutrice dans un village et a déjà vu sa paye augmenter considérablement. Les retraites également ont été revues à la hausse.

Pour moi, l’Europe est étrangère. La mentalité et les rapports sont différents vis-à-vis des Russes et Ukrainiens. Toute mon histoire est liée à la Russie, mes parents sont nés à Malmyj, dans la région de Kirov. C’est pour cela que je suis reconnaissant que mon frère et moi-même puissions rentrer à la maison.

Crimée, Yaroslavl Ivachine, concepteur de jeuxYaroslavl Ivachine, concepteur de jeux :

Puisque tout le monde recevait un passeport, j’ai moi aussi décidé d’en faire la demande ! D’autant que mon employeur me l’a demandé, sous peine de me priver d’assurance. Je suis aussi père de deux enfants : je ne vais quand même pas demander un permis de séjour ! J’ai grandi ici.

Ma patrie, c’est ma famille, c’est pourquoi je ferai tout pour qu’ils se sentent bien. Dans notre cas, cela implique de posséder un passeport russe. Et puisque la photographie de mon passeport ukrainien n’est pas à mon avantage, j’ai décidé d’en profiter pour la changer !

À m’entendre, vous croyez peut-être que je n’aime pas la Russie, mais ce n’est pas vrai. Simplement, mon travail n’est lié à aucun gouvernement. Je travaille dans une compagnie étrangère et la politique ne m’intéresse guère.

Ainsi, dans la situation actuelle, j’ai besoin d’un passeport russe, mais je continuerai à ne croire qu’en moi, et pas au système. La Crimée a toujours été un pays à part entière, et son rattachement à la Russie ne changera rien. Je ne ressentirai aucun changement important. Peut-être à l’avenir, dans un futur lointain.

Crimée, Ioulia Boulenko, aide-médecin dans un dépôt de locomotivesIoulia Boulenko, aide-médecin dans un dépôt de locomotives :

Un passeport russe, pour moi, qui ai vécu 17 ans en Sibérie, c’est le plus beau des cadeaux ! Depuis 23 ans que je vis en Crimée, j’ai toujours eu un petit espoir de rentrer un jour en Russie, montrer ma terre natale à mes enfants.

Quand on m’a donné mes papiers, j’avais l’impression d’être une enfant qui recevait un cadeau. Oui, je suis rentrée dans ma famille fraternelle, là où on pense et parle dans ma langue natale, où on peut écouter les informations sans mensonges, regarder des films en russe : tout ça est si accommodant que la publicité ne me dérange même pas.

Ma famille pourra trouver du travail et nos enfants auront la possibilité d’étudier dans des établissements russes. Quant à moi, je pourrai aller voir mes amis, que je n’ai pas vus depuis de nombreuses années !

L’Ukraine n’est jamais devenue mon pays. Bien sûr, il y a eu des retombées depuis le rattachement à la Russie. Je suis devenue une « traître » et une « séparatiste » aux yeux de mes amis ukrainiens, mais peu importe, il y a encore de grands espoirs que nos deux peuples et pays fassent la paix.

Crimée, Dmitri Goloub, rédacteurDmitri Goloub, rédacteur :

Formellement, recevoir un passeport russe ne change rien : les mêmes gens, la même presqu’île. Le vrai changement est plus subtil, il se caractérise par cet attachement intérieur à un pays, à l’amour que l’on a pour lui depuis l’enfance. C’est d’ailleurs pour cela que tous les Criméens disent : « Nous sommes rentrés à la maison !».

Rien que d’avoir reçu ce passeport offre déjà une grande quantité d’avantages. Premièrement, nous pouvons nous rendre sans visa dans plus de pays et, deuxièmement, en tant que citoyen de la Fédération de Russie, nous recevons davantage d’aides et de garanties sociales. Outre le fait que les fonctionnaires ont vu leur salaire décupler, je pense que les Criméens peuvent s’attendre à une amélioration prochaine de leur qualité de vie. Ça implique autant l’amélioration de l’éducation et de la médecine qu’une plus grande loyauté du système bancaire. Sans oublier que la Russie devient visiblement un État leader dans le monde, et que posséder un passeport russe est de plus en plus prestigieux.

Ces nouveaux papiers donnent aux gens l’espoir de se réaliser en tant que personnes à part entière, ce qui n’était pas le cas avec le passeport « d’avant ». Tout dépend bien évidemment de l’individu, et chacun peut se sentir heureux n’importe où, mais depuis que la Crimée est russe, de nombreux emplois ont été créés. Donc, je ne vois que des avantages dans ce processus.

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