Alexandra Olsufieva : « Moscou n’a rien à envier à Paris »

Alexandra Olsufieva est une princesse russe qui a grandi à Paris et aide les Russes atteints du cancer à financer leurs soins. Non, attendez – c’est plutôt une juriste russo-roumaine qui a vécu à Moscou, et rêvait d’y ouvrir une confiserie. Oui, voilà. Encore que, pas tout à fait… – sur Alexandra comme sur la Russie, toutes les vérités sont bonnes. Et elle les dit elle-même avec franchise. Rencontre.

Alexandra Olsufieva
Alexandra Olsufieva

Le Courrier de Russie : Donc, vous êtes franco-russe ?

Alexandra Olsufieva : Je suis d’origine russe, oui, comme mon nom l’indique… et comme mon physique ne l’indique pas ! Mon père est russe, sa famille a fui au moment de la révolution bolchévique : ma grand-mère via Odessa et la Turquie pour arriver en France ; et mon grand-père par la Sibérie, Harbin, la Chine, et puis Paris. Ils étaient cousins et se sont rencontrés en France, mais ayant une propriété en Roumanie, ils ont décidé de partir y vivre. Peu après, ils se sont donc de nouveau retrouvés du « mauvais côté », coincés par l’avancée russe lors de la Seconde Guerre mondiale. Mon père a grandi en Roumanie, épousé une Roumaine… Maman a fui le régime au début des années 1980 et, au bout de deux ans d’efforts, elle a réussi à tous nous faire venir en France – j’avais huit ans.

LCDR : Bon. Donc, vous êtes une Russe blanche.

A.O. : J’ai le profil des Russes blancs, oui, mais j’ai passé une partie de mon enfance sous le communisme, et mes parents une grande partie de leur vie, ce qui a fortement influencé notre
« monde » : ce n’est pas comme si nous avions passé les cent dernières années dans le 16ème arrondissement de Paris !

LCDR : Votre première fois en Russie ?

A.O. : La première fois que je suis retournée « à l’Est », ça devait être en 1996, en Russie, pour une croisière avec les membres de ma famille. Je descends de la lignée princière des Troubetskoï, et des cousinades sont organisées tous les dix ans. C’est assez spécial quand on y pense, car ce type-là, ce Troubetskoï, n’a rien accompli de particulier outre le fait d’avoir quinze enfants… Généralement, les gens se retrouvent autour d’un ancêtre glorieux mais nous, non !

LCDR : C’était comment, cette croisière avec les cousins ?

A.O. : Il y avait des contrastes assez impressionnants entre les gens… heureusement que nous étions sur un bateau, sinon la mayonnaise n’aurait pas pris ! Mais finalement, ce fut une très belle expérience. Rencontrer les cousins russes était très important pour moi, une clé vers quelque chose de complètement mystérieux. J’ai donc immédiatement décidé de revenir, quelques mois plus tard, pour faire des recherches sur mon arrière-grand-père, qui lui, avait décidé de rester en Russie.

LCDR : Et ?

A.O. : Il a été arrêté et fusillé en 1938, et mon arrière grand-mère, déportée et décédée en 1944. Avant de mourir, ils ont réussi à cacher et sauver une partie du patrimoine russe de l’époque : des icônes, la tête de Saint-Serge, des écrits. Mon arrière grand-père a fait ce qu’il a jugé important à l’époque, ce qui est en partie une source d’inspiration pour moi, même si je n’irais peut-être pas jusqu’à me prendre une balle dans la tête.

LCDR : Vous avez aimé vivre à Moscou ?

A.O. : J’ai beaucoup aimé, et j’y suis retournée ensuite pour faire un stage dans un cabinet d’avocats après avoir étudié le droit. C’était l’aventure, la fin des années 1990… Je me souviens d’une fois où un de mes cousins avait envoyé quelqu’un me chercher sur Bolchaya Dmitrovka : je vois arriver une grosse voiture luxueuse, alors je monte dedans et je commence à discuter avec le chauffeur. Au bout de 15 minutes, je m’aperçois que je me suis trompée de voiture et que le type pense que je fais le tapin ! (Rires) J’ai poursuivi mon périple à l’Est avec un stage en Roumanie, où je n’étais jamais retournée. Mais je savais que je n’étais pas allée au bout de mon aventure russe. Je voulais ma Russie à moi, pas celle racontée par ma famille. Je suis finalement revenue pour un mariage, presque dix ans plus tard – et j’y suis restée. Entre temps, j’avais vécu aux États-Unis, en Belgique, et en Autriche.

LCDR : Comme juriste ?

A.O. : Juriste, oui, enfin, j’ai aussi vendu des pantalons (Rires) et travaillé dans une ONG – aux États-Unis justement.

LCDR : Bon, restons en Russie, ce sera plus simple. Vous y êtes donc revenue il y a neuf ans…

A.O. : J’ai d’abord travaillé pour la banque Accord, comme responsable juridique. Je voulais suivre les traces de mes ancêtres : j’ai pris des cours d’iconographie à Sergueï Possad et de chant traditionnel au conservatoire de Moscou. Sans aucun succès ! Je n’ai pas de voix, pas d’oreille ! C’était une vie culturellement très riche, mais bon – quand même une vie d’expat’-intello qui découvre la Russie.

LCDR : Et après ?

A.O. : Après, je suis retournée dans le cabinet d’avocats où j’avais fait mon stage, et j’ai économisé pour monter une boîte de bonbons – mes propres bonbons. Mais finalement, j’ai dilapidé ces économies dans un autre projet, qui n’était pas prévu.

LCDR : Lequel ?

A.O. : Une amie d’amie est tombée malade d’un cancer, Olga – une maman de quatre enfants. J’ai voulu aider, j’ai donné un peu d’argent, puis je me suis dit que j’allais faire plus. Je me suis souvenue d’une tendance qui consiste à transformer son salon en restaurant pour gagner de l’argent. J’ai fait ça. Je faisais payer mes copains, et j’ai donné de l’argent à Olga. Ça a eu beaucoup de succès, et finalement, j’ai organisé plus d’une centaine de dîners, plus seulement pour Olga mais pour d’autres personnes malades. Des gens qui ont besoin d’argent en Russie pour se soigner, ça ne manque pas, malheureusement. Je suis contactée soit par des connaissances, soit via des associations. Ça évite les arnaques…

LCDR : Tous les dîners se font chez vous, dans votre appartement ?

A.O. : On a fait des dîners un peu partout, dans mon appartement (mais c’est petit), chez des amis, en Europe même… en Espagne, en Allemagne. Chez moi, à Moscou, je peux inviter de 12 à 30 personnes (mais à 30, on manque d’assiettes), et en France, c’est arrivé que l’on soit 80. Je fais aussi des bals, des cocktails. Récemment, j’ai lancé des programmes de voyages. L’aspect culinaire reste au cœur du projet. Comme je fais ça bénévolement depuis trois ans et que je n’ai plus d’économies, je suis en train de voir comment rendre le projet viable, via le sponsoring par exemple.

LCDR : Vous êtes très enthousiaste.

A.O. : Grâce à mes dîners, j’ai rencontré beaucoup de Russes, notamment issus du milieu associatif. Mon rapport avec les Moscovites a changé : avant j’étais « juste une Française » expatriée à Moscou. Maintenant je suis des leurs. Même si désormais, je vis la moitié du temps à Paris (deux à trois semaines par mois) – ça aussi, en fait, c’est perçu comme un comportement russe ! En France, j’ai d’ailleurs l’impression d’être une Russe à l’étranger… au statut non déterminé.

LCDR : C’est-à-dire ?

A.O. : Je ne vais pas rue Daru, je ne fréquente pas le milieu orthodoxe, je n’affiche pas mon titre…

LCDR : Qu’est-ce qui est « devenu russe » en vous ?

A.O. : J’ai gagné en liberté. La France est une société ancienne, assez normée, où les gens sont sensibles au regard de l’autre. C’est presque choquant quand on revient de l’étranger de voir à quel point les gens font les choses pour les autres : ce qu’ils lisent, l’exposition qu’ils vont voir… Au bout du cinquième dîner où les gens parlent de Houellebecq, vous finissez par le lire, sinon vous êtes exclu ! Lorsque ça a été la mode du design suédois des années 1950, subitement, toutes mes copines avaient un avis sur le design suédois des années 1950… sachant que, je le vois dans leurs yeux, au fond, elles s’en fichent ! Tout est normé, ce qui restreint significativement l’espace de liberté. Surtout dans les extrêmes.

LCDR : Comment ça ?

A.O. : Bon, je ne vais pas non plus dire que les propos racistes sont tolérables, au contraire, à ce niveau-là, je suis plutôt un pur produit Sciences-Po… Mais en Russie, la parole est plus libre : même en cuisine ! À Paris, les choses doivent être faites d’une certaine manière et pas autrement. En Russie, les gens sont prêts à expérimenter toutes sortes de choses ! Tu leur dis : chocolat-piment-avocat et écrevisses – et ils s’exclament : Ouais, super, on essaye ! Paris, à côté de Moscou, c’est la province ; alors que le propre des mégapoles est bien de se libérer du regard villageois, non ?

LCDR : La cuisine russe ?

A.O. : Il y a de formidables « aliments-santé » en Russie : les baies, le choux, la betterave… On va y revenir peu à peu en Occident, je suppose. Et en termes de restaurants, Moscou n’a rien à envier à Paris, Milan… Ici, les restaurateurs arrivent à cultiver leur liberté et celle de leur clientèle.

LCDR : Cette liberté, elle s’exprime comment ?

A.O. : Il y a en Russie des gens qui ont vingt ans et peur de rien, qui se battent pour changer les choses, qui se moquent de qui est là-haut, qui sont pleins d’initiatives. Les gens ont une vraie responsabilité individuelle, ils se disent : qu’est-ce que moi je peux faire ? Peut-être plus que dans la vieille Europe, et sans aucune visibilité à l’extérieur. C’est aussi le peuple le plus connecté, notamment aux réseaux sociaux. Mais ça ne se voit pas. Pourtant, j’ai la sensation de sentir les prémices d’une renaissance culturelle. Comme au début du 20ème siècle, la Russie absorbe des influences extérieures, et cela finira par donner une poussée artistique très vigoureuse – et unique. C’est la meilleure manière d’être créatif : avoir des idées différentes qui se rencontrent.

LCDR : Quelle Russie voulez-vous faire découvrir ?

A.O. : Celle des gens. Aimer Saint-Pétersbourg, c’est facile. Et beaucoup de gens le font mieux que moi, en vous parlant de palais et de grandeur passée. Moi, je veux regarder vers l’avenir des Russes. Pour moi, c’est aussi une façon de résoudre l’opposition Russie tsariste contre URSS, où chacun est ennemi de l’autre. Pour les Russes blancs, vous avez cet avant exclusivement merveilleux, alors que pour les Soviétiques, ces Blancs n’étaient que des monstres esclavagistes qui exploitaient le peuple. Et il y a une part de vrai, même si mes cousins vont probablement me fouetter ! (Rires) On ne peut pas nier certains faits. On ne peut pas nier non plus le mal du GOULAG… sauf que les Russes d’aujourd’hui sont aussi les enfants de l’URSS, on ne peut pas le leur ôter. Il faut juste avancer !

LCDR : Avez-vous l’impression d’avoir une part de responsabilité dans la Russie qui se construit ?

A.O. : Je peux avoir un rôle de passerelle entre deux mondes, oui. Si je ne le faisais pas, ce serait du gâchis.

Pour participer aux événements organisés par Alexandra Olsufieva, contactez-la via :

alexandra.olsufiev@coolcoz.com
www.coolcoz.com
www.facebook.com/CoolCoz

3 commentaires

  1. Notons que c’est dans un cercle bien précis de Français qu’on discute bourgeoisement du design suédois des années 1950… C’est très loin d’être la norme… Sur les restaurants à Moscou, il y a de très bons restaurants proposant une cuisine originale mais à un prix rédhibitoire. La cuisine française est victime de sa longue tradition d’excellence, qui implique une certain respect des traditions établies.

    La plupart des restaurants à prix raisonnables à Moscou est loin d’atteindre la diversité et la qualité de la restauration parisienne. Moscou est dominé par les муму ou кофе хаус qui proposent une cuisine bonne (pour le муму) mais souvent médiocre (pour le кофе хаус ou le шоколадница) et en général très peu originale. La bouffe des restos parisiens n’est pas toujours excellente (surtout dans les lieux touristiques) mais il persiste un réseau dense de petits restaurateurs proposant des menus pas du tout mauvais! Dans les chaînes de restaurant du genre шоколадница on sent pas vraiment l’engagement des employés pour une cuisine de qualité (on peut comprendre ça, quand les employés ne sont pas eux mêmes les propriétaires du restaurant)

  2. Elle appartient quand même à une famille d’illustres princes Troubetskoï dont l’un a été décembriste. Une famille de nobles russes liés profondément à l’histoire de la Russie et comme tous les nobles de l’époque, très patriotes.

  3. La contribution apportee par la societe russophone a la France est considerable et importante culturellement ainsi que dans d’autres domaines
    pour un niveau de vie sur et qualifier.

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