Ukraine : témoignage des journalistes de Lifenews libérés par Ramzan Kadyrov

Enlevés par des militaires ukrainiens le 18 mai dernier, deux journalistes de la chaîne télévisée russe Lifenews ont été libérés samedi 24 mai, après l’intercession du gouverneur tchétchène Ramzan Kadyrov. Lors de la conférence de presse donnée à Moscou le 25 mai, Marat Saytchenko et Oleg Sidiakine ont raconté leur enlèvement à Kramatorsk, dans l’Est de l’Ukraine, et leur détention dans un trou creusé dans la terre, un sac plastique sur la tête. Le Courrier de Russie a traduit les extraits les plus marquants de leur témoignage.

Marat Saytchenko : Ce jour-là, nous étions à Kramatorsk. Nous avons appris par des locaux qu’on tirait près de l’aéroport depuis l’aube. Nous avons décidé d’aller voir. Depuis plusieurs jours déjà, il se passait quelque chose là-bas. Nous savions que les militaires et les milices [pro-russes, ndlr] menaient des négociations, les miliciens demandant aux militaires de partir alors que ces derniers refusaient. Nous avons été informés que les militaires allaient peut-être quitter les lieux. Pour confirmer ou démentir, nous nous sommes rendus à l’aéroport. Mais en approchant de l’entrée…

Oleg Sidiakine : Nous avons à peine eu le temps de discuter avec les locaux que les tirs ont repris. Nous avons décidé de rentrer, mais au bout de 20 ou 30 mètres de marche, deux blindés sont arrivés à notre rencontre, avec de nombreux hommes armés à bord. Ils ont sauté sur la route et ont commencé à tirer, les balles passaient juste au-dessus de nos têtes.

Marat Saytchenko : Nous nous sommes dit que si nous essayions de fuir, ils allaient nous tuer. Donc, nous avons levé les bras, crié que nous étions des journalistes, en russe et en anglais. Alors, nous avons été encerclés par une douzaine d’hommes, ils nous ont mis à terre et fouillés, ils ont bien vu que nous n’avions pas d’armes. Ensuite, ils nous ont emmenés dans un blindé et ramenés à l’aéroport de Kramatorsk, où se trouve leur campement.

Oleg Sidiakine : Là-bas, on nous a attachés et pris toutes nos affaires. Nous leur répétions sans cesse que nous étions journalistes, qui plus est désarmés, mais ils n’écoutaient pas. Pendant près d’une heure, ils nous ont gardés attachés, puis ils nous ont mis dans un hélicoptère. Là, ils nous ont jetés à terre, en nous maintenant le visage écrasé au sol avec leurs pieds sur nos dos. À l’atterrissage, ils nous ont mis des sacs en plastique sur la tête, nous pouvions à peine respirer.

Marat Saytchenko : Quand nous étions encore à l’aéroport de Kramatorsk, les militaires nous ont dit que nous nous trouvions dans une zone de combats, ils nous ont montré la photo d’une voiture percée de balles en nous expliquant qu’à l’intérieur, il y avait des cadavres de terroristes et une arme. Un « SATCP ». À ce moment-là, nous n’avions aucune idée de ce que c’était – maintenant, nous savons : il s’agit d’un missile sol-air à très courte portée. En nous mettant dans leur blindé, sur la route, au tout début, ils avaient placé près de nous un SATCP. Puis, ils l’ont emporté aussi dans l’hélicoptère qui nous transportait. Ensuite, ils ont dit que ce SATCP était à nous.

Oleg Sidiakine : Au campement où nous avons été amenés en hélicoptère, nous essayions encore et toujours d’expliquer que nous étions journalistes, nous leur demandions de regarder nos papiers, d’appeler notre rédaction… Mais ils ne voulaient pas nous croire, en réponse, nous ne recevions que des coups de pied dans la tête et dans la poitrine.

Marat Saytchenko : En descendant de l’hélicoptère, nous ne pouvions plus rien voir, à cause des sacs plastique sur nos têtes. Au bout de quelques minutes, nous avons compris qu’ils nous descendaient dans des trous creusés dans la terre, la perception des sons y était totalement différente, et la température, beaucoup plus basse qu’à la surface. Nous étions toujours bras et jambes liés, à genoux.

Oleg Sidiakine : Nous n’avions pas le droit de bouger, quand nous tentions de faire un mouvement, ils nous jetaient des pierres et menaçaient de nous fusiller. Un officier a dit : nous ne sommes pas des bêtes, nous allons vous autoriser à aller aux toilettes. Puis, nous avons entendu une conversation entre deux sentinelles. Ils parlaient en ukrainien, mais nous le comprenons : ils disaient qu’il faudrait nous fusiller quand nous irions aux toilettes.

Marat Saytchenko : Nous avons effectivement entendu deux militaires se dire : « Bientôt, celui-là va demander à aller aux toilettes, nous le ferons – et toi, tu tireras deux fois en l’air, puis sur lui. On le présentera comme une tentative d’évasion. » Je ne sais pas combien de temps nous avons passé dans ce trou, mais à la nuit tombée, on nous en a sortis pour nous interroger.

Oleg Sidiakine : Ils voulaient nous faire « avouer » que nous étions des terroristes, nous faire dire que le SATCP était à nous, que nous voulions attaquer leurs avions. Nous avons dit que nous n’avions jamais tenu d’arme entre les mains. Pour nous tester, ils nous ont mis un liquide sur les mains, mais ils n’ont obtenu aucun résultat. Parce que nous ne prenons pas d’armes avec nous, ça irait à l’encontre de notre métier. Les résultats de ce test les ont mis hors d’eux.

Marat Saytchenko : Ils ont fini par me laisser, en me disant : « Réfléchis bien, Marat, il te reste un peu de temps jusqu’au matin. »

Les deux journalistes de Lifenews libérés
Les deux journalistes de Lifenews libérés

Oleg Sidiakine : Les sentinelles qui nous gardaient nous ont dit aussi : au matin, on va vous fusiller, pensez à enlever vos chaussures, nous les récupérerons.

Marat Saytchenko : Ils nous menaçaient en russe et en ukrainien.

Oleg Sidiakine : En arrivant à l’aéroport de Kramatorsk, avant qu’ils nous mettent ces sacs plastique sur la tête, nous avions réalisé qu’il y avait beaucoup de mercenaires parmi les soldats ukrainiens, y compris beaucoup d’ex-militaires russes, nous avons vu aussi des hommes en uniforme étranger, qui ne parlaient à personne. Ils passaient devant nous, se tenaient en groupe, silencieux. Nous ne savons pas qui ils sont.

Marat Saytchenko : Je veux aussi dire une chose importante : nous ne voulons pas jeter l’opprobre sur toute l’armée ukrainienne, sur tout le peuple ukrainien – il y a parmi eux des gens très différents, certains nous jetaient des pierres dans la tête, mais d’autres nous ont aidés. La nuit, dans le trou, je tremblais de froid, littéralement. Un des gardiens est descendu, il a coupé la bande adhésive qui me liait mes mains, m’a enfilé une veste puis m’a rattaché les mains.

Oleg Sidiakine : Un autre nous a apporté de l’eau, la nuit, et a bougé un peu nos sacs en plastique, pour que nous puissions respirer plus facilement.

Marat Saytchenko : C’est comme ça que nous avons passé la première journée et la première nuit de notre détention – bras et jambes liés, des sacs en plastique sur la tête, dans un trou.

Oleg Sidiakine : Nous devions garder la tête toujours très bas, au moindre mouvement, ils nous frappaient, ils disaient que si nous bougions, ils nous tueraient. Je crois que nous nous trouvions à Izioum : la ville abrite un gros campement de l’armée ukrainienne, et elle se trouve à 20 minutes de vol de Kramatorsk en hélicoptère.

Marat Saytchenko : Si ces trous de terre existent, ça signifie qu’ils sont utilisés régulièrement ; les sentinelles qui me gardaient m’ont dit que la veille seulement, ils avaient mis deux personnes dedans, et que l’une d’elles n’avait pas survécu jusqu’à l’aube. Avant d’être enlevés, nous avons assisté à un certain nombre d’opérations de l’armée ukrainienne – et je peux témoigner que, parmi les victimes, il y a beaucoup de civils qu’ils font passer, dans leurs rapports, pour des terroristes. Sur leurs chaînes de télévision, ils disent avoir exterminé tant de « terroristes », mais quand vous allez vérifier sur place, vous vous apercevez, par exemple, que les soldats ukrainiens ont fusillé une femme, une habitante d’un village qui rentrait chez elle à 22 heures. Ils ont vu une voiture rouler tard la nuit et ont tiré dessus. Cette femme, ils l’ont abattue sous les yeux de son fils.

Marat Saytchenko : Le lendemain, on nous a réveillés, nous avons compris que c’était le matin parce que les oiseaux chantaient.

Oleg Sidiakine : Puis, on nous a mis dans un véhicule, enfermés dans des boîtes de métal où nous avons passé dix heures, pendant qu’ils nous transportaient. Il faisait terriblement chaud, les parois de ces boîtes étaient brûlantes… c’était insoutenable.

Marat Saytchenko : Aux conversations de nos convoyeurs, nous avons compris qu’on nous emmenait à Kiev, au QG du ministère de la défense.

Oleg Sidiakine : De tout le trajet, ils ne nous ont rien donné à boire ni à manger.

Marat Saytchenko : Nous avons été libérés sept jours après avoir été arrêtés. Tout ce temps, nous l’avons passé entre quatre murs, à compter les heures en fonction de l’ombre qui se déplaçait dans notre cellule. Le septième jour, la veille de l’élection, nous nous disions qu’ils ne nous libéreraient jamais. C’était samedi soir, ils nous avaient déjà apporté le dîner. C’étaient des soldats ukrainiens, des conscrits, qui nous gardaient. Ils nous proposaient toujours d’aller nous acheter de l’eau ou des cigarettes, puis ils nous les apportaient.

Oleg Sidiakine : Ce soir-là, donc, à 21h environ, des hommes armés sont entrés dans notre cellule, ils avaient dans les mains des sacs plastique, comme ceux qu’ils nous avaient mis sur la tête. Ils nous les ont enfilés, et nous ont mis des menottes aussi. Sans rien nous expliquer.

Marat Saytchenko : Ils nous ont mis dans deux voitures différentes, Oleg et moi, puis nous avons roulé environ un quart d’heure. Ensuite, ils nous mis tous les deux dans une autre voiture, où nous nous sommes retrouvés, et nous avons roulé encore un quart d’heure, jusqu’à une troisième voiture. Là, j’ai entendu un portable sonner, un homme a décroché et a dit : « As-salâm aleïkoum ». J’ai été très surpris. En écoutant la conversation, j’ai compris qu’il parlait tchétchène.

Oleg Sidiakine : Nous sommes arrivés à un aéroport où on nous a enlevé nos menottes. Puis, on nous a dit : « Allez, les gars, retirez vos sacs ! Rassurez-vous, vous êtes désormais sous la protection de Ramzan Kadyrov. »

Marat Saytchenko : Nous sommes montés dans un avion complètement vide. Sur un écran d’ordinateur, nous avons vu que nous nous dirigions vers Grozny.

Ramzan Kadyrov meets journalistsRamzan Kadyrov a expliqué à la presse russe comment il a réussi à libérer les journalistes :

« Nos journalistes, des citoyens russes, ont été arrêtés. Ils ont été accusés de quelque chose qu’ils n’avaient pas fait. Ils ne savent même pas ce qu’est un SATCP. J’ai dit [au président russe, ndlr] que je connaissais des gens sensés, qui comprennent que l’Ukraine ne peut ni vivre ni se développer sans la Russie. Nous leur avons fait une proposition, nous leur avons demandé amicalement de nous rendre nos gars. Nous savions que Iatseniouk et Tourtchinov avaient décidé d’ouvrir contre ces journalistes une enquête pénale et de les retenir deux mois ou plus. Mais les gens avec qui nous avons mené les pourparlers ont accepté de prendre la responsabilité de les libérer. D’autant que ces hommes ne pouvaient décemment pas être accusés ni d’extrémisme ni de terrorisme. En tant que soldat de notre président, de notre chef des armées, j’ai commencé à travailler sur cette affaire. L’autorité de Vladimir Poutine a joué un grand rôle dans leur libération. Pour nous, l’essentiel était que les gars rentrent à la maison. Alhamdulillah, ils sont bien rentrés.

Nous avons commencé à négocier le 20 mai. J’ai téléphoné moi-même à quelques Ukrainiens. Mes hommes ont effectué trois trajets en Ukraine pour négocier sur place. Ils partaient à Kiev et transmettaient notre position. Je ne peux pas nommer les gens avec qui j’ai négocié, c’est secret.

Je ne veux pas de récompense. Je voulais seulement prouver au monde que nous ne permettrions pas qu’on mette nos citoyens à genoux. Je suis très heureux maintenant, parce que des milliers, des centaines de milliers de gens sont heureux, parce qu’ils se disent en ce moment des mots gentils, parce qu’ils savent désormais que les Tchétchènes ne sont pas des ennemis de la Russie, que nous sommes des patriotes, que nous défendons l’intégrité de la Fédération de Russie, que nous sommes prêts à mener à bien toutes les missions nécessaires pour défendre notre peuple et notre État russe. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *