Quelle Ukraine après la présidentielle ?

Le drame ukrainien qui se déroule sous nos yeux devrait atteindre bientôt son point culminant. L’élection présidentielle prévue pour le 25 mai prochain sera un tournant entraînant soit la fragmentation définitive du pays, soit le début d’un dialogue national. Dans ce contexte, les scrutins qui ont eu lieu le 11 mai dans l’Est de l’Ukraine sont tout aussi importants : ils peuvent augurer le démembrement du pays, ou, au contraire, initier une conversation entre ses différentes parties.

Alexandre Mitsnik, Sur la route du marché. Quelle Ukraine après la présidentielle ?
Sur la route du marché. Crédits : Alexandre Mitsnik

Que se passe-t-il exactement en Ukraine depuis l’hiver dernier et jusqu’en ce printemps 2014 ? Nous avons assisté, au début de cette période, à une crise politique profonde, déclenchée par la politique inefficace du gouvernement ukrainien. Par la suite, la crise, entretenue par des acteurs extérieurs, s’est soldée par un coup d’État. Le régime ukrainien s’est effondré, et on a vu s’établir, à la place, une coalition de hasard, qui fonde aujourd’hui sa légitimité sur l’élan révolutionnaire du mouvement Maïdan et le soutien moral et politique de l’Occident et non sur des processus formels.

À l’heure actuelle, le pouvoir exécutif en Ukraine est entre les mains des représentants du parti Batkivchtchina de Ioulia Timochenko, un parti qui n’est pas nouveau dans le paysage politique ukrainien. La couleur politique du régime est en grande partie déterminée par les forces nouvelles apparues sur la crête de la vague de protestation – notamment le parti nationaliste Svoboda et des groupements radicaux du type Secteur droit.

Autre effet de la crise : le Parti des régions s’est disloqué après avoir été privé, avec la fuite de Viktor Ianoukovitch, de son sens de l’initiative, de sa structure institutionnelle et de sa plate-forme politique. En conséquence, le système politique ukrainien a perdu son équilibre intérieur, ce qui a conduit à sa chute. Ce n’est un secret pour personne : le modèle étatique ukrainien était basé sur un équilibre d’intérêts financiers, politiques et idéologiques [de l’Est, du Centre et de l’Ouest du pays, ndlr] qui s’exprimaient via leurs représentants politiques. Après la destitution des « hommes de Donetsk » [dont Ianoukovitch faisait partie, ndlr], le pouvoir est passé en d’autres mains, non moins habiles, qui ont vu dans la victoire du mouvement Maïdan une carte blanche pour la construction d’une Ukraine nouvelle et, à leurs yeux, « juste ».

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie
Ilya Repine. Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie. 1880-1891

Rappelons-nous qu’au cours du mois et demi qui s’est écoulé entre la fuite de Ianoukovitch et l’explosion sociale et politique du Donbass, aucun des dirigeants politiques ukrainiens actuels n’a voulu s’intéresser au problème des régions de l’Est. Fait d’autant plus étonnant que la situation était limpide dès le début, particulièrement après le départ de la Crimée : il planait sur l’Est une menace de résistance et de séparation. Mais face à ce défi, les dirigeants à Kiev se sont montrés peu professionnels et très arrogants. Ils ont cru que leur « mandat » obtenu en résultat des troubles de masse leur permettait d’ignorer ceux qui n’étaient pas d’accord avec les idées du mouvement Maïdan, de considérer ces populations comme des « contre-révolutionnaires », comme le poids mort du passé.

Certes, le facteur extérieur est pour quelque chose dans la déclaration d’indépendance des « républiques populaires » du Sud-Est de l’Ukraine, et il serait au moins étrange d’en nier l’existence. Ce facteur extérieur s’exprime aujourd’hui sous la forme d’un soutien moral et politique – on peut l’affirmer avec certitude. Pour autant, le facteur extérieur – l’autre – était tout aussi présent, et dans la même mesure, lors du mouvement de Maïdan. Mais précisément comme sur la place Maïdan, à l’Est, l’impulsion des mouvements de protestation vient de l’intérieur. Nous assistons à une réaction de la population à l’incapacité et au manque de volonté du pouvoir ukrainien de trouver de bonnes réponses aux questions posées. Sur cette vague de protestation dans l’Est de l’Ukraine, on observe la montée des éléments les plus actifs et les plus radicaux. Ce qui n’a rien de surprenant, vu que le camp adverse leur propose une image de l’avenir qui ne correspond en rien à leurs attentes.

Les référendums qui se sont tenus le 11 mai à Donetsk et à Lougansk peuvent difficilement constituer la base juridique nécessaire à la prise de décision [sur la reconnaissance des républiques, ndlr], mais le but initial de ces scrutins n’était pas là. L’objectif des référendums était de démentir l’idée selon laquelle les leaders de ces républiques autoproclamées ne seraient qu’un ramassis de criminels marginaux, privés de tout soutien. Et l’important taux de participation enregistré sur les deux scrutins a effectivement prouvé le contraire. Qui que puissent être ces activistes qui agissent dans l’Est ukrainien – et on trouve effectivement, parmi eux, beaucoup de gens « de hasard » –, ils reflètent en tout cas les humeurs réelles des populations.

Gustaf Cederström (1845-1933), Charles XII des Suède et Ivan Mazepa, hetman des cosaques d'Ukraine, après la bataille de Poltava
Gustaf Cederström (1845-1933), Charles XII des Suède et Ivan Mazepa, hetman des cosaques d’Ukraine, après la bataille de Poltava

Les référendums et les affrontements qui les ont précédés ont l’avantage d’avoir rappelé au pouvoir à Kiev qu’il ne pourra plus mettre les habitants de l’Est du pays devant le fait accompli, ni décider sans leur participation dans quel type d’État ils devront vivre. Sans ce rappel à l’ordre, le pouvoir en place aurait préféré ne pas prendre en considération ces régions dites « idéologiquement attardées », surtout que l’Est du pays avait perdu, après le coup d’État, sa représentation politique [en la personne de Ianoukovitch, ndlr]. Même s’il l’avait désiré, en mars 2014, le pouvoir de Kiev n’avait plus personne avec qui dialoguer. Mais il ne le désirait pas spécialement.

Aujourd’hui, en revanche, la situation est tout autre : l’appel à tenir compte de la position du Sud-Est est devenu un lieu commun dans les discours politiques – même le Département d’État américain le recommande à Kiev. La pression exercée par les forces pro-fédérales a obligé le pouvoir à prêter attention à l’Est du pays, mais elle a également réveillé les restes du Parti des régions : ses représentants, pour éviter une mort politique imminente, ont dû s’opposer franchement à Kiev.

On ne sait pas, pour l’heure, si la présidentielle du 25 mai aura effectivement lieu à Donetsk et dans d’autres villes ukrainiennes. L’Occident est prêt à en reconnaître les résultats dans tous les cas – indépendamment du nombre de votants. La Russie, selon les déclarations de Vladimir Poutine et Sergueï Narychkine, pourra elle aussi fermer les yeux sur d’éventuelles irrégularités lors du scrutin. Si l’on en croit les sondages, c’est Petro Porochenko qui a le plus de chances de devenir président de l’Ukraine, alors que les représentants du parti Batkivchtchina – qui tiennent actuellement les rênes du pouvoir et que l’Est associe, avant tout, à « l’opération antiterroriste » – devront très probablement partir. Ceux qui les remplaceront auront une marge de manœuvre assez large, si toutefois, évidemment, ils veulent manœuvrer.

Il semble aujourd’hui évident que les représentants de l’Est qui ont organisé les référendums de Donetsk et Lougansk doivent eux aussi prendre part à la restauration de l’équilibre dans le pays et à la création d’un nouvel État ukrainien. Les tables rondes [qu’a proposé d’organiser l’actuel président ukrainien par intérim Olexandre Tourtchinov, ndlr], où ne participeront que des représentants de l’Est loyaux au pouvoir en place, ne serviront à rien. De la même façon, l’oppression et la neutralisation des fédéralistes ne feront qu’approfondir la rupture au sein de la société civile et conduire à des perspectives déplorables.

Sergueï Vassilievitch Ivanov (1864-1910), Le marché aux pays des Slaves de l'est
Sergueï Vassilievitch Ivanov (1864-1910), Le marché aux pays des Slaves de l’Est

Moscou, de son côté, désire l’ouverture d’un dialogue où les républiques populaires prendraient une part active. Notons que le Kremlin a réagi avec prudence aux deux référendums de l’Est de l’Ukraine, ce qui signifie que les élites russes tiennent compte des conséquences potentielles d’un rattachement (ou d’une reconnaissance de l’indépendance) de ces territoires. Le Kremlin pense autant aux dépenses pour le budget russe qu’à la réaction de l’Occident.

Ce scénario ne pourrait se réaliser qu’en cas extrême – seulement si Kiev mettait en marche une politique de terreur massive contre les activistes de l’Est. Alors, Moscou serait contrainte d’agir, afin de sauver des populations et la face – mais il s’agirait pour elle d’une obligation, non d’un résultat désiré.

L’intérêt de la Russie, c’est d’avoir à ses frontières une Ukraine décentralisée, où les membres du mouvement pro-fédéralisation du pays représenteraient les intérêts des populations de l’Est. Moscou doit soutenir les républiques populaires, moralement, politiquement et peut-être aussi économiquement. En cas de nécessité extrême, Moscou peut aussi se permettre des gestes, à l’image des exercices militaires à la frontière ukrainienne de la fin avril. Dans le même temps, Moscou ne doit pas se retrouver otage de sa propre rhétorique ni céder aux activistes pro-russes radicaux de l’Est de l’Ukraine.

Moscou souhaiterait la création d’un nouvel État ukrainien, dont une force pro-russe serait actionnaire. Cette force doit être construite, il faut contribuer à son apparition. Pendant plus de 20 ans, en Ukraine, cette force a été inexistante. Les communistes ou l’extravagante Natalia Vitrenko [fondatrice du Parti socialiste progressiste d’Ukraine, ndlr] n’étaient pas en mesure de jouer ce rôle. Quant au Parti des régions, il ne semblait loyal envers la Russie que sur fond des autres partis d’Ukraine, franchement antirusses. Mais aujourd’hui, sur les ruines du système politique ukrainien, cette force véritablement pro-russe a des chances d’émerger.

Les cataclysmes que nous observons en ce moment ont divisé l’Ukraine. Mais sans eux, l’Est du pays n’aurait jamais retrouvé son identité ni pris conscience de ses intérêts propres. L’existence morne sur le principe du « Ma cabane est au bout du village » [proverbe ukrainien, signifiant en d’autres termes : « Je vis à l’écart et je ne m’intéresse pas aux causes collectives », ndt] est terminée – aujourd’hui, le peuple de l’Est a besoin de garanties institutionnelles de ses droits, afin que l’Ukraine décentralisée se développe normalement.

Il est clair que, même quand l’Ukraine reviendra à la stabilité, les partis et politiciens pro-occidentaux y seront toujours dominants, en partie parce que le départ de la Crimée a réduit la part de l’électorat russe et pro-russe du pays. Mais sur fond des bouleversements présents et à venir, un parti pro-russe influent a toutes les chances de se former – et ce parti détiendra une action-or. C’est le meilleur des scénarios possibles, même si, aujourd’hui, il semble utopique. Malheureusement, un scénario alternatif se révélera destructeur pour tout le monde.

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