Ukraine : vers un apaisement médiatique ?

La rubrique Recadrage est une revue de presse critique des médias occidentaux sur la Russie, dont l’auteur est Matthieu Buge, un Français qui vit à Moscou.

Drapeaux ukrainiens et russes
Drapeaux ukrainiens et russes

Mais que se passe-t-il dans nos médias occidentaux ? Pourquoi, après avoir crié à l’occupation militaire, à l’Anschluss et à l’illégalité totale lors du scénario criméen, font-ils preuve d’un telle retenue face aux référendums de Donetsk et de Lougansk ?

Rares, même, sont les organes de presse à relever la maladresse de la stratégie des séparatistes ukrainiens, qui a consisté à appeler au vote pour l’indépendance avant, dès le lendemain du scrutin, de demander le rattachement à la Russie. C’est d’ailleurs la modération des déclarations des politiques occidentaux eux-mêmes qui est étonnante : les habituels chantres de Maïdan, s’ils ont élargi les sanctions, ne sont pas montés au créneau pour s’alarmer immédiatement d’une nouvelle escalade, appeler à l’urgente nécessité d’arrêter l’ogre russe, etc.. Jusqu’à Kiev, qui s’est bornée à qualifier le vote de dimanche de « farce » (1).

Contrairement à ce qui ressortait dans le cas de la Crimée, on perçoit dans la presse, ici et là, une véritable volonté de neutralité et de compréhension. On en a vu le début avant même les référendums, avec cet édito de Rue89 qui mettait les propagandes des deux camps en parallèle (2).

C’est peut-être du à un processus de « digestion » des événements qui se bousculent depuis février, ou à une modération contrainte de pays d’Europe de l’Ouest ayant beaucoup plus à perdre que les États-Unis, ou encore à une sorte de ras-le-bol des Européens face à leur rôle de sous-fifres de Washington. De ce point de vue, le signal envoyé par la Maison Blanche à Paris quant au maintien de la livraison des navires Mistral à Moscou (3) ne pouvait qu’exacerber une frustration montante depuis le « F*** the EU » de V. Nuland et les écoutes réalisées sur le portable d’A. Merkel. Et les révélations du Bild quant à la présence d’Academi en Ukraine ne font rien pour arranger l’image des États-Unis, à l’Est comme à l’Ouest (4).

Ainsi, on note que Louis Imbert, sur Lemonde.fr (5), ne prend d’emblée pas partie pour le camp occidental : « Pour le gouvernement ukrainien, le référendum d’autodétermination qui s’est tenu, dimanche 11 mai, dans les régions de Donetsk et Lougansk est nul et non avenu. Mais comment prétendre qu’il n’a pas existé ? ».

Libération écrit pour sa part (6) : «  Le gouvernement provisoire de Kiev et les diplomaties occidentales répètent que les scrutins n’ont aucune valeur légale, car décidés sans le consentement du pouvoir central. Ils dénoncent les conditions folkloriques de leur déroulement – organisation hâtive, sans liste électorale ni observateurs indépendants – et une influence souterraine de Moscou. Pour autant, au-delà des résultats, la mobilisation semble avoir été conséquente… »

De même, Simon Jenkins (7), qui a écrit certains des articles « grand public » les plus pertinents sur la crise actuelle, a relativisé une nouvelle fois les comparaisons simplistes établies entre Hitler et Poutine. Suggérant que les Russes sont naturellement plus concernés par le sort de l’Ukraine, il conclut : « Ça n’est ni Sarajevo ni les Sudettes. Cela ne regarde ni Washington, ni Londres, ni Bruxelles. Quand des puissances lointaines se sentent légitimes pour intervenir contre la volonté de peuples, les finalités s’amalgament et les vrais guerres s’enclenchent. » Et il est de plus en plus fréquemment fait mention dans la presse du désaveu total, par les populations de l’Est, des autorités mises en place par la révolte de cet hiver.

Néanmoins, on trouve tout de même des papiers qui ne dévient pas de la ligne adoptée depuis le début de cette crise par les gouvernements occidentaux.

En témoigne un récent éditorial du Guardian (8), qui aurait pu être écrit par un Iatseniouk ou un Kerry. « Les événements en Ukraine ont pris un tour encore plus sombre dimanche », commence-t-il, ignorant superbement l’incendie meurtrier du 2 mai à Odessa (9), dont les victimes n’ont pas bénéficié du même ample traitement que les martyres de Maïdan. On voit ensuite l’auteur dudit éditorial s’enfoncer dans des contradictions étonnantes, au gré des intérêts occidentaux.

Ainsi mentionne-t-il par exemple, dans un seul et même paragraphe, l’absence d’observateurs internationaux pour suggérer que le référendum est nécessairement faussé, et la présence de journalistes internationaux pour souligner la faible participation à Marioupol. Plus tard, il évoque avec enthousiasme l’appel de Poutine à repousser ledit référendum – non écouté comme chacun sait – avant d’estimer qu’il faut renforcer les sanctions à l’égard des dirigeants russes.

On peut se demander où est la cohérence dans une attitude qui reconnaît la bonne volonté d’un individu avant de le punir en tant que coupable parce que ladite bonne volonté s’est avérée impuissante. De temps à autre, l’attitude des médias quitte totalement le domaine de la logique pour verser dans l’insulte un peu facile. Ainsi, dans le New York Times, on raille les « républiques auto-proclamées » : « Si la légitimité des référendums séparatistes dans l’est de l’Ukraine soulevait des questions, les appellations bouffonnes des entités pour lesquelles les gens étaient appelés à voter – les auto-proclamées Républiques du Peuple de Donetsk et Lougansk – y répondent certainement. » (10).

On rapporte que Moscou appelle Kiev et ses régions au dialogue mais on reproche à la Russie de vouloir perturber l’élection présidentielle du 25 mai. On présente Poutine comme l’agresseur mais aussi comme le seul à pouvoir calmer le jeu. Il faut que la Russie cesse d’intervenir mais aussi qu’elle intervienneimpérativement (dans le sens où l’entendent Kiev et Washington).

Toutefois, au milieu de toutes ces contradictions destinées à entretenir la mauvaise image de la Russie, on perçoit aussi une sorte de renoncement. Il semble que les Occidentaux, tout en reconnaissant que Poutine ne s’apprête sans doute pas à intégrer une nouvelle région ukrainienne à la Russie, perçoivent à regret que la seule issue possible est la fédéralisation du pays. Soit ce à quoi le Kremlin appelle depuis des mois via Sergueï Lavrov qui, fin mars, insistait sur le fait que : « L’Ouest, l’Est et le Sud de l’Ukraine défendent des valeurs contradictoires. Il faut donc trouver un compromis entre l’ensemble de ces régions afin que l’Ukraine puisse fonctionner en tant qu’État unifié. » (11).

Malgré l’opposition des deux camps, on note par ailleurs, enfin, que l’Ukraine ne fait plus systématiquement la une. L’attention de la population ayant l’habitude de faiblir après quelques semaines de couverture incessante d’une crise particulière, peut-être y a-t-il un peu de lassitude de la part des journalistes et des lecteurs ? Auquel cas, et si aucune aggravation de la situation n’a lieu, on peut parier qu’à partir du 12 juin, les yeux et les cœurs seront… vers le Brésil, reléguant inopinément pour les deux camps – mais pas pour les Ukrainiens – la question ukrainienne au second plan de l’actualité brûlante.

Sitographie et références :

1) http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/05/12/97001-20140512FILWWW00061-referendum-kiev-denonce-une-farce.php
2) http://rue89.nouvelobs.com/2014/05/02/crise-ukraine-ceux-ont-deraille-sont-qua-moscou-251875
3) http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/05/08/washington-s-inquiete-de-la-vente-par-paris-a-moscou-de-navires-militaires_4413880_3214.html
4) http://rue89.nouvelobs.com/2014/05/12/ukraine-feu-blackwater-fait-reparler-mercenaires-252101
5) http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/05/12/pour-kiev-le-referendum-est-une-farce_4415130_3214.html
6) http://www.liberation.fr/monde/2014/05/12/ukraine-le-kremlin-la-joue-modeste_1015818
7) http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/may/12/ukraine-forge-own-course-self-determination
8) http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/may/12/ukraine-exercise-geneva-putin
9) http://www.theguardian.com/world/2014/may/02/ukraine-dead-odessa-building-fire
10) http://www.nytimes.com/2014/05/13/opinion/what-mr-putin-cant-control.html?hp&rref=opinion&_r=0
11) https://www.lecourrierderussie.com/2014/03/lavrov-ukrainiens

4 commentaires

  1. l’UE déçoit le monde. comment comprendre qu’au 21eme siècle, elle soit toujours inféodée aux USA alors qu’elle montre ses muscles sur les petits pays du monde. France, apprends un jour à ne pas être le valet des USA; c’est cela une grande nation, libre et indépendants dans sa politique internationale.

  2. Bravo pour cet article. Il met bien en relief que la situation en Ukraine ne connaît pas de bon et de mauvais protagoniste. C’est le choc entre les politiques de l’Occident et de la Russie qui s’affrontent pour leur propres intérêts et surtout pas pour l’intérêt des population elle-mêmes.

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