« Je suis la Russie » : rencontre avec la Conchita Wurst russe

Après la victoire lors de l’Eurovision de Conchita Wurst – artiste à barbe et en robe, Afisha Gorod s’est souvenu que Moscou avait aussi sa femme à barbe – le performeur-bodybuilder Pavel Petel – et lui a demandé comment, en réalité, on considérait ici un homme avec des nattes.

« Je suis la Russie » : rencontre avec la Conchita Wurst russe

Afisha Gorod : Qui êtes-vous ? Comment vous définissez-vous ?

Pavel Petel : Je suis un show-man.

Gorod : Comment vous habillez-vous dans la vie de tous les jours ?

P. P. : Très confortablement. Je suis un bodybuilder, je pèse plus de 110 kg, donc je n’aime pas les vêtements qui entravent les mouvements, je ne porte pas de dessous. En même temps, j’apprécie aussi le style classique, parfois je porte des costumes, des vestes. Mais à la maison, je suis nu. Dehors, je porte de la maille, des habits larges et confortables.

Afisha Gorod : Et l’été ? C’est quand même froid, la maille ? Vous ne portez pas de jeans ?

P. P. : Les jeans, c’est exclu ! Je ne comprends pas : pourquoi les gens portent ça ? Pour les femmes, c’est peut-être confortable, de porter des jeans. Mais pour un homme aux signes d’appartenance de genre clairement exprimés – de grosses couilles, grossièrement – les jeans, au minimum, ça irrite. Moi, les jeans, ça m’oppresse. En jeans, je ne peux pas faire le grand écart. Comment un tel vêtement peut-il être confortable ? Et l’hiver, je porte des vêtements thermolactyl. On en trouve chez Uniqlo.

Afisha Gorod : Et vous apparaissez souvent dans la rue en femme ? Quelle est la réaction des gens ?

P. P. : Tout dépend de l’énergie. Je ne me suis jamais fixé pour objectif d’épater les gens ou de les faire enrager, d’exprimer une quelconque protestation. Mon but a toujours été de les distraire. Je suis un artiste et j’ai toujours le trac lors des apparitions dans les lieux publics, je dois toujours être absolument irréprochable du point de vue esthétique. Vous connaissez la maxime « Un artiste, ça doit être, et pas sembler » ? Eh bien voilà, moi, en ce moment, je suis dans une forme physique idéale, il n’y a aucun défaut sur mon corps, je suis la perfection incarnée. Et les gens considèrent ça de façon positive, avec le sourire. Ils sont enthousiastes, se font prendre en photo avec moi. Ces derniers temps, j’essaie de ne pas apparaître publiquement dans des costumes voyants, parce que je suis devenu célèbre et qu’on me reconnaît même sans barbe. Oui et puis généralement, ces derniers temps, la société est devenue, je ne sais pas, peut-être plus méchante… Les gens se sont mis à m’écrire des tas de saloperies sur les réseaux sociaux, et j’ai fermé mes pages. Je veux apporter de la joie aux gens, les distraire, mais beaucoup ont commencé de me considérer de façon négative.

Pavel Petel. Crédits : tumblr
Pavel Petel. Crédits : tumblr

Afisha Gorod : Peut-être la société est-elle devenue plus intolérante à cause de la propagande anti-gay qui a été déclenchée ces derniers temps : qu’en pensez-vous ?

P. P. : C’est comme au cirque. Tous les clowns, les travestis, cette fameuse Conchita Wurst – ce sont des gens qui jouent avec les images grotesques. En Russie, on aime beaucoup le grotesque et le burlesque. Mais ça n’influe en rien sur l’orientation ou sur la perception du monde de la jeune génération. Les hommes sont attirés par la virilité, les femmes, par la féminité. En Russie, allez savoir pourquoi, on considère que le travesti, c’est l’image du gay. Mais dans le reste du monde, un gay, c’est un bonhomme sans maquillage, sans éléments féminins, c’est un homme à 100 %, en costume. C’est ça, ce qu’on appelle la propagande gay. Mais toutes les images grotesques sont liées à l’humour. Et l’humour et le sexe, ce sont des choses différentes, tout de même. Je ne pense pas que les gens soient morts de rire pendant le sexe.

Afisha Gorod : Mais regardez le scandale qui a entouré la victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision dans les réseaux sociaux russes ? Car c’est aussi une image grotesque, pourquoi les travestis provoquent-ils une telle colère aujourd’hui ?

P. P. : Je n’ai pas remarqué ça. Il m’a semblé, au contraire, que Conchita Wurst était devenue la star numéro un de l’Internet russe. Mais les gars, appelons-en aux faits : sa chanson est moyenne, son image est moyenne, de très loin pas nouvelle. Et puis l’Eurovision, c’est un événement parfaitement stéréotypé, complexé, un truc pour les femmes au foyer, les mamies. Je ne connais pas une chose au monde plus conservatrice que l’Eurovision. En Europe, cette chanson n’a même pas obtenu la vingtième place dans le classement des meilleurs ventes, mais en Russie, elle devient numéro un.

Afisha Gorod : Peut-on en conclure que la loi sur la propagande gay en Russie, ce serait un témoignage d’un intérêt pathologique de la société russe pour le thème des gays ? Comme à l’école, disons, quand les garçons n’osent pas dire aux filles qu’ils les aiment et qu’ils leur tirent les nattes…

P. P. : Je ne comprends même pas pourquoi est-ce qu’il faut parler de ce qu’on n’apprécie pas ? Disons, par exemple, que vous n’aimez pas la bière. Vous n’allez pas aller dans une brasserie pour y passer la soirée et insulter tout le monde… À quoi bon ?! Laissez en paix ce que vous ne voulez pas voir dans votre vie. C’est une vérité tellement simple ! N’importe quel enfant comprend ça. Et pour parler des gays, eh bien, le peuple russe considère un homme en talons aiguilles différemment de la façon dont on le considère en Occident. À l’étranger, un homme avec du maquillage est considéré comme un gay, chez nous, c’est considéré différemment.

Afisha Gorod : Et comment ?

P. P. : Eh bien, comment est-ce qu’on considère le bodybuilding, chez nous ? Comme un art ! Comme Verka Serdoutchka ! Regardez la scène musicale russe – elle est totalement grotesque ! En Occident, vous n’avez pas d’artistes avec ce genre de maquillage et ce genre de coiffures. Michael Jackson est mort, déjà. Et ce n’est pas mal qu’il n’y en ait pas là-bas : nous avons simplement une autre mentalité. Nous sommes des gens différents, nous avons été élevés dans des conditions différentes. C’est comme raisonne ma mère : « C’est un culturiste, il ne peut pas être gay ! ». Mais en Occident, le symbole du gay – c’est justement l’athlète, le bodybuildeur. Il faut dire que quand j’étais petit, je ne savais pas que les gays, ça existait. Et maintenant, je ne voudrais pas que mon enfant allume la télévision et qu’on lui dise partout « Gay ! Gay ! Gay ! Gay ! » Que ce soit bien ou mal, ce n’est pas le problème, mais je voudrais lui en parler moi-même, au moment où je le considère nécessaire.

Afisha Gorod : Vous êtes à l’aise, en général, en Russie, ou bien vous auriez envie d’aller faire ce que vous faites en Occident ?

P. P. : Je m’associe avec le lieu où je vis, avec la Russie. Je suis la Russie. Je ne peux pas dire qu’ici, c’est mal, parce que ça voudrait dire que moi, je suis mauvais. D’ailleurs, les journaux étrangers me demandent souvent si je proteste, ils m’interrogent sur telle ou telle Pussy Riot, et je leur raconte toujours que pour les artistes, la vie est meilleure ici. Le monde de la nuit, en Russie, est incroyablement confortable, ce n’est pas du tout comme ça en Occident. Si je peux apporter à mon pays une utilité quelconque, alors, je travaillerai ici. Je suis fier de mon pays. Je me balade dans les cours d’immeubles, je nourris les animaux errants, je parle avec les mamies.

Afisha Gorod : Bon, mais vous vous sentez à l’aise vraiment partout ? Vous iriez, en femme, dans je ne sais quel parc de la périphérie ?

P. P : J’aime les parcs. Mes lieux préférés, c’est Sokolniki, VDNKh.

Afisha Gorod : Les types qui traînent dans les rues ne vous cherchent pas d’embrouille ?

P. P. : Vous savez, je suis fait de plus cent kilogrammes de masse musculaire – pour ces types, je suis un mec qui assure grave. Ils veulent constamment se faire prendre en photo avec moi. Et allez savoir pourquoi, ils veulent aussi me sauter dans les bras, pour que je les porte.

Afisha Gorod : Je comprends, c’est votre travail – mais quand même, vous n’êtes pas fatigué, parfois, de l’attention permanente ?

P. P. : L’attention ne m’agace pas, mais je suis gêné. Ça me gêne de ne pas pouvoir justifier les attentes des gens. Parce qu’ils pensent que je roule en voiture et pas en métro, que je dois porter des vêtements chers, des baskets chères. Alors que je suis quelqu’un de très simple. Je suis mal à l’aise que les gens soient déçus.

Afisha Gorod : Si je comprends bien, les gens attendent tout le temps de vous telle ou telle sortie, des extravagances, une performance, de la distraction ?

P. P. : Tout ça, ça a fini pour moi en attaque de panique. Ils attendaient tous une nouvelle vidéo, de nouvelles photographies, ils disaient que les vieilles ne les inspiraient plus. J’ai beaucoup souffert. Et le 8 mars, alors que j’allais faire un show à Kharkiv, sur la route de l’aéroport, j’ai eu une crise d’angoisse. Les gens qui savent ce que c’est comprendront. C’est un état, comme si vous commenciez de mourir, d’étouffer et tout ça. Les gens attendent tout le temps plus, et je me fais du souci quand je ne peux pas le leur donner. Mais il faut évoluer, et le public n’aime pas quand les idoles changent. Si Conchita Wurst se rase la barbe demain, les gens vont tous la maudire !

Afisha Gorod : Que pensez-vous d’elle, en fait ?

P. P. : Je regrette de ne pas avoir le même succès commercial. Mais que voulez-vous, les uns vont à l’Eurovision pendant que d’autres donnent des cours de sport à des gens gros – et, par leur exemple, les motive à devenir plus beaux.

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