Russie – Chine : dans les coulisses de l’accord gazier

Andreï Kolesnikov, envoyé spécial de Kommersant, explique pourquoi « les Chinois sont durs en affaires », comme l’a déclaré Vladimir Poutine suite à la signature d’un contrat gazier de 400 milliards de dollars sur 30 ans avec l’Empire du milieu.

Rencontre à Shanghaï. Crédits : kremlin.ru
Rencontre à Shanghaï. Crédits : kremlin.ru

La première rencontre dans le cadre du sommet des chefs d’État pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA) a commencé pour Vladimir Poutine tard dans la soirée du 20 mai, par une conversation avec le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon – devenu l’ami du peuple russe après que ses autres amis ont adopté des sanctions à l’encontre de la Russie et de ses hauts fonctionnaires face aux événements ukrainiens.

Ban Ki-moon, à la différence de ces derniers, garde tout-son-calme-rien-que-son-calme.

Le secrétaire général de l’ONU, au début de la rencontre, a loué la conscience professionnelle de Vladimir Poutine et son dévouement à la cause du maintien de la paix et de la sécurité sur toute la planète (y compris, donc, l’Ukraine et la Crimée).

Ils ont consacré un certain temps à débattre du « malheureux accident de chemin de fer en Russie » :

— On me l’a rapporté, a déclaré le président Poutine. Nous prenons toutes les mesures indispensables pour venir en aide aux blessés. Et nous soutiendrons sans faute les familles de ceux qui ont péri. Des travaux de réparation ont lieu en ce moment sur la voie de chemin de fer. Cet accident sera évidemment soumis à une enquête soigneuse.

Vladimir Poutine aurait, semble-t-il, pu consacrer toute la rencontre à cette histoire, si Ban Ki-moon n’avait visiblement décidé que la réponse du président russe était déjà exagérément détaillée pour une question polie, et littéralement interrompu son interlocuteur :

— Notre temps est compté, et je voudrais donc que nous continuions de discuter de la situation en Ukraine et, si le temps le permet, que nous revenions sur celle de la situation en Syrie.

Le temps, d’après la rédaction de Kommersant, ne l’a pas permis. L’Ukraine occupe d’ailleurs, récemment, tout le temps de la majorité des dirigeants mondiaux.

Les dirigeants de tous les onze pays de la CICA, un Premier ministre et onze responsables d’organisations internationales ont salué en rythme le président de la république populaire de Chine et se sont fait prendre en photo auprès de lui. Vladimir Poutine se tenait tout à côté du dirigeant chinois (en même temps, où aurait-il pu se tenir d’autre, sinon à sa place).

La réunion s’est d’ailleurs tenue de façon totalement fermée, alors que, comme Kommersant l’a appris, aucun thème secret n’y a été abordé. Le discours du président de la République Populaire de Chine s’est  composé principalement de divers dictons et proverbes chinois, ce qui témoigne que, premièrement, Xi Jinping les connaît et, deuxièmement, qu’à fleuve profond, il faut une source profonde – ainsi la sécurité en Asie doit-elle partir d’un tel sommet.

Rencontre à Shanghaï. Crédits : kremlin.ru
Rencontre à Shanghaï. Crédits : kremlin.ru

Pendant que les dirigeants débattaient la déclaration de clôture, nous avons pu apprendre que, quelques jours avant le sommet, on avait rayé de son programme un point, proposé en son temps par la Turquie, portant sur le fait que les participants dénonceraient l’escalade de la violence en Ukraine et exigeraient une désescalade.

Après les événements d’Odessa, où près de 50 personnes sont mortes dans la Maison des syndicats, et de Marioupol, où des miliciens ont péri dans le bâtiment de la sécurité ukrainienne, les experts russes ont proposé d’exclure le point en question, vu que, selon eux, il arrivait en retard de quelques semaines et que d’autres formulations étaient désormais nécessaires, et, qu’en outre, on n’aurait de toute façon pas pu obtenir de consensus à ce propos à Shanghaï : les formulations de la déclaration finale, nécessairement obscures, soulèveraient des questions – et les précisions en appelleraient encore plus.

Finalement, la Chine est tombée d’accord avec la Russie, et le paragraphe problématique a cessé d’exister.

Le seul à s’opposer à cette décision fut le membre de la délégation ukrainienne, présente sur le sommet en qualité d’observateur. Ce membre de la délégation était d’ailleurs l’unique observateur incarnant l’Ukraine à Shanghaï (il s’agit de l’ambassadeur ukrainien en République Populaire de Chine, bien que personne ici ne semble en être certain).

À 14 heures environ, le groupe de journalistes de Russie a été invité à monter au septième étage du bâtiment Expo, où se déroulait le sommet, pour pouvoir être témoin d’un certain événement historique. Une seule chose pouvait ici être historique : la signature du contrat sur 30 ans entre la Russie et la Chine, reportée la veille.

Pourtant, après un certain temps d’attente, on nous a annoncé que la signature était reportée de 14h30 à 17h passées.

L’intrigue du contrat du gaz continuait de battre dans les murs d’Expo.

À 17 heures, nous étions de nouveau au septième étage. Là, dans une des salles conférences, étaient installés deux somptueux fauteuils, une longue table, des roses dans des vases…

Au bout d’un moment, des gens sont arrivés. C’étaient les membres de la délégation chinoise. Fait notable : même debout en ligne, se préparant manifestement à la signature de l’accord, ils continuaient de se concerter sur une chose ou l’autre, tenant dans les mains des feuilles froissées. Apparemment, ils n’étaient toujours pas certains des formulations. Mais, visiblement, ils voulaient signer et, en outre, la décision définitive était déjà prise. Ils ont déposé dans un coin de la pièce quatre dossiers rouges ouvragés.

Entre les Chinois et les Russes a commencé une conversation animée, et même une dispute. C’est étonnant, mais les négociations se poursuivaient, manifestement, jusque sous nos yeux.

Finalement, semble-t-il, tout a fini par s’arranger de nouveau. Les quatre dossiers ont été rassemblés et posés sur la table.

On a alors vu arriver dans la pièce le directeur de Rosatom, Sergueï Kirienko, souriant et amical. Et je me suis dit : voilà, tout s’explique – c’est Rosatom qui va signer l’accord avec les Chinois.

Si le contrat n’avait finalement, sous les yeux du public, été signé que par Rosatom, l’intrigue se serait achevée au-delà de toutes les éloges : les attentes de tout le monde auraient été triomphalement trompées.

Mais tout de même, après encore quelques minutes, le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov et celui de l’énergie Aleksandr Novak sont arrivés dans la salle, avec l’attaché de presse du président Dmitri Peskov et, le principal – le président de Gazprom Alekseï Miller.

À l’aspect des Chinois présents, cela ne faisait aucun doute : ces gens prennent des décisions – et celles que personne d’autre qu’eux ne prend. Les derniers à faire leur entrée furent le président de Russie et celui de la République Populaire de Chine.

Le ministre de l’énergie Aleksandr Novak et son homologue chinois ont signé un mémorandum sur l’interaction dans les livraisons de gaz russe en Chine par l’itinéraire oriental.

Après eux, Alekseï Miller et le président de la CNPC Zhou Jiping ont signé ce que tous attendaient depuis  si longtemps : le contrat sur l’achat et la vente de gaz entre Gazprom et le pétrolier chinois par l’itinéraire oriental.

Alekseï Miller ne pouvait plus cacher ses sentiments. Il a littéralement arraché des mains de son collègue le dossier rouge qui contenait déjà sa signature, et n’a pas rendu le sien immédiatement.

Il s’est ainsi retrouvé avec, durant un certain temps, les deux dossiers en mains à la fois, et ne leur a pas fait ses adieux tout de suite. Ils lui étaient chers tous les deux (les deux autres dossiers, « de réserve », ont été signés plus tard).

— Ils ont demandé d’apporter des verres… c’est-à-dire, des verres à liqueur…, a expliqué le traducteur, gêné.

Les verres à liqueur se sont avérés remplis, de l’aveu de ceux qui les ont séchés, de maotai – une méchante boisson chinoise à 56 degrés.

Vladimir Poutine et Xi Jinping l’ont bu en une fois, debout l’un en face de l’autre en position de clairons (comme les jeunes quand ils consomment de l’alcool pour la première fois). Ils pensaient, visiblement, qu’il ne leur serait pas accordé de deuxième fois.

À ma question sur combien coûteront les 1000 mètres cubes de gaz pour la Chine, Alekseï Miller n’a pas répondu :

— C’est un secret commercial. Le prix est mutuellement avantageux.

Pour autant, une des sources de Kommersant au sein de la délégation russe m’a confié que le prix était supérieur à 350 dollars (mais inférieur à 400) les 1000 mètres cubes. Un prix qui, d’ailleurs, convient réellement tout à fait aux négociateurs russes : le contrat est signé sur 30 ans, et il contient les paramètres pour des changements potentiels de ce tarif. Il peut augmenter (il est aussi possible qu’il baisse).

Gazprom doit investir sur la partie russe du projet 55 milliards de dollars, M. Miller ayant ajouté que la Chine fournirait probablement une avance significative sur cette somme.

Les premières livraisons de gaz commenceront dans quatre ans, et le travail sur les nouveaux gisements pour l’itinéraire oriental – dès le lendemain.

M. Miller a confirmé que la taxe fédérale sur l’extraction de matières premières utiles serait annulé pour ces gisements.

— Il n’y a pas un seul pays au monde, a-t-il lancé brusquement, incapable de se retenir, avec qui Gazprom ait un tel contrat !

— C’est l’événement de l’année ou de la décennie ?, ai-je demandé.

— Au minimum, de la décennie ! s’est–il écrié. Sachant que ce contrat est signé pour trente ans !

Plutôt l’événement des trente ans, donc.

— Nous avons travaillé jour et nuit, a poursuivi Alekseï Miller.

— Et quand avez-vous terminé ?

— C’était, a-t-il ralenti, hier à quatre heures du matin heure locale… pour le plus gros.

— C’est-à-dire aujourd’hui ?

— Hier !.., a-t-il répondu, restant songeur. Ah oui, bien sûr, aujourd’hui !..  Et imaginez-vous : une heure et demie seulement avant la signature, certaines formulations étaient encore à préciser !..

C’est-à-dire que quand on nous a brusquement convoqués depuis le septième étage, elles commençaient seulement d’être reprécisées.

Le président de Gazprom a ajouté que dès le lendemain, les négociations commenceraient sur les livraisons de gaz par l’itinéraire occidental. Les Chinois n’y sont pas moins intéressés qu’à l’itinéraire oriental. Pour la Russie, il s’agit de lancer de nouveaux gisements en Sibérie occidentale. A priori, l’itinéraire oriental devrait servir à livrer 38 milliards de tonnes de gaz par an, et l’occidental – 30 milliards.

— Nos félicitations, Alekseï Borissovitch !, entendait-on, de divers côtés, déclarer les journalistes.

— Je vous félicite aussi, les gars !, a-t-il lancé, ému.

— Mais nous, de quoi ?, ai-je demandé.

— Est-ce qu’il n’y a pas de quoi ?, s’est-il arrêté.

Il faut reconnaître, du reste, que l’événement est réellement grandiose. Pendant que nous cherchions avec M. Miller, dans les espaces infinis du bâtiment Expo, une pièce où le président russe pourrait s’adresser aux journalistes (Alekseï Miller voulait manifestement négocier encore quelque chose avec le chef de l’État après la conférence de presse), le PDG de Gazprom a confié, en outre, que la somme totale du contrat avoisinait les 400 milliards de dollars.

Rencontre à Shanghaï. Crédits : kremlin.ru
Rencontre à Shanghaï. Crédits : kremlin.ru

M. Poutine semblait lui aussi très enthousiaste à propos de ce contrat gazier.

— Le secteur du gaz de la Russie et de l’URSS n’avait jamais connu un tel accord, a-t-il déclaré. Nous l’avons rédigé jusqu’à quatre heures la nuit dernière, et ce matin, nous sommes repartis depuis le centre du champ, mais nous avons finalement trouvé des solutions satisfaisant les deux parties. Sur les quatre prochaines années, il va s’agir de notre plus gros chantier, sans exagération. À eux seuls, le lancement des gisements, la création de nouvelles entreprises et celle de l’usine d’hélium attireront des dizaines de milliards de dollars d’investissements et créeront des milliers d’emplois. Nous allons commencer de mettre en place l’itinéraire occidental, avec, en perspective, le lien entre les parties orientale et occidentale de l’extraction.

Et le principal, peut-être – le tout au nez et à la barbe de l’arrogant voisin avec toutes ses sanctions, n’a pas dit Vladimir Poutine.

Il n’est en tout cas certainement pas exclu qu’il l’ait pensé.

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