Référendum en Ukraine : retour sur le scrutin sanglant de Krasnoarmeïsk

Dimanche 11 mai, 89,07 % des électeurs de la « république populaire de Donetsk (RPD) » autoproclamée ont voté pour l’indépendance de leur région, 10,19 % des votants se prononçant contre, pour un taux de participation atteignant les 74,87 %, selon les chiffres officiels. C’est à Krasnoarmeïsk, à l’ouest de la région, que les bureaux de vote ont fermé les premiers, suite à l’intervention d’hommes armés. Un habitant a été tué, deux autres ont été blessés. Reportage sur place du journaliste russe Ilya Azar.

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Les hommes armés devant le bâtiment de l’administration de Krasnoarmeïsk Crédits : Petr Shelomovskiy

Les bureaux de vote – principalement des tentes installées dans la rue – avaient ouvert leurs portes à 8 heures tapantes. Le scrutin s’est déroulé dans le calme jusqu’à ce que des membres des forces de sécurité ukrainiennes, selon les informations relayées par les médias dans la journée, ne s’emparent, en fin d’après-midi, du commissariat central et du bâtiment du conseil régional de la ville, qui abrite la commission électorale territoriale. Les hommes se revendiquaient, selon les témoignages des habitants, du bataillon d’intervention spéciale Dniepr, formé par l’oligarque Igor Kolomoïsky, gouverneur de la région de Dniepropetrovsk et farouche opposant aux pro-russes.

« Le scrutin se tenait dans la rue, à proximité de l’école et de l’administration municipale, raconte Galina Kouznetsova, une habitante de Krasnoarmeïsk. Des individus armés sont arrivés à bord de sept ou huit fourgons blindés. Ils se sont précipités vers les tentes où se déroulait le scrutin, puis ont mis les gens en joue. Ils portaient des tenues diverses, dont des uniformes noirs. Ils ont fait irruption dans le bâtiment du conseil régional et ont hissé le drapeau ukrainien à la place de celui de la RPD, qu’ils ont qualifié de serpillière. »

Alertés, une centaine d’habitants locaux se sont alors rassemblés sur la place centrale de Krasnoarmeïsk. Ils ont maintenu tant bien que mal l’organisation du scrutin : deux femmes assises sur un banc distribuaient les bulletins aux électeurs.

Selon Galina Kouznetsova, 55 % de la population auraient réussi à voter avant l’arrivée des forces ukrainiennes. « Nous avons pu évacuer les urnes au bon moment, c’est pourquoi l’opération n’a pas fait capoter le référendum à Krasnoarmeïsk », explique-t-elle.

La tension était palpable et les esprits s’échauffaient au fur et à mesure que les mineurs rejoignaient le mouvement. « Partez d’ici ! Nous sommes des gens paisibles, sans armes, qui organisent un référendum selon le souhait de la population », entendait-on notamment crier.

La situation a dérapé soudainement lorsqu’un mineur, frappé d’un coup de crosse, s’est brisé la nuque en tombant du perron de l’administration. Les hommes armés ont ensuite tiré dans les jambes d’un sourd-muet qui tentait de s’adresser à eux. « Il a heureusement réussi à sauter », précise Galina.

La foule, principalement composée d’hommes d’âge moyen, était sur les nerfs. Alors que certains tentaient de négocier avec les hommes armés dans l’administration, à l’extérieur, les insultes fusaient.

« Qu’est-ce tu regardes putain, pédale, va ! », a lancé à l’adresse d’un des hommes armés stationné à l’intérieur du bâtiment un habitant en t-shirt noir, avant de lui envoyer un œuf qui a fini sa course contre la vitre.

« Pars d’ici, ne lance rien ! », essayaient de le résonner ses camarades, en vain.

« Donnez-moi un autre œuf ! Toi, pédale, je vais te tuer, arrête d’agiter ta main putain !, a poursuivi l’homme. Qu’est-ce t’as à sourire, putain !? »

L’agitation a finalement poussé un des négociateurs à sortir. « Stop ! N’empirez pas la situation, ils vont se retirer et partir. Ne jetez plus rien ! », a-t-il lancé à la foule.

« Pourquoi sont-ils venus ici ? », lui a répondu celle-ci.

« Ils ont le temps… Ils vont partir… Ils disent qu’ils ne tireront sur personne », a affirmé l’homme, confus.

À en croire Galina, qui s’est entretenue avec les hommes armés, ces derniers auraient été appelés à Krasnoarmeïsk par la maire de la ville Galina Gavrilchenko, membre du parti de Ioulia Timochenko, le directeur général de la mine Krasnoarmeïskaïa Zapadnaïa n°1 et le chef de la police.

La maire, grande absente, devait d’ailleurs avoir les oreilles qui sifflaient pendant que les hommes rassemblés sur la place continuaient de débattre de la situation. Certains s’essayaient même à l’anglais, convaincus que parmi les militaires ukrainiens se cachaient des mercenaires étrangers.

« Qu’ils s’en aillent, nous formerons un corridor », a proposé l’un d’eux.

« Il faut faire venir ici Gavrilchenko. En attendant, il faut les empêcher de partir », a suggéré un autre.

« Non, faisons un corridor : il faut que ces salauds dégagent d’ici ! », a renchéri le premier.

Subitement, un véhicule noir sans plaque d’immatriculation s’est approché du perron de l’administration. Plusieurs hommes armés de kalachnikov en sont sortis avant d’être rejoints par leurs collègues jusque-là barricadés dans le bâtiment. La foule s’est précipitée vers la voiture et l’a encerclée. Elle exigeait que les occupants du véhicule décampent sur le champ. L’homme à l’œuf les a rejoints et, d’un geste brusque, a attrapé le fusil d’un des hommes. Des tirs désordonnés ont alors éclaté, notamment depuis le premier étage de l’édifice : certains en l’air, d’autres au-dessus des têtes.

Après dispersion de la foule, les hommes armés ont quitté la place à bord de leur véhicule tandis que les autres militaires retournaient dans le bâtiment administratif. Deux corps gisaient sur le sol. Le lanceur d’œuf était blessé à la jambe. Un autre homme en t-shirt blanc était mort, touché à la mâchoire. « Enculés ! », criaient les manifestants, alors que les femmes fondaient en sanglots. Le blessé a été rapidement pris en charge par les secours.

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Un habitant a été tué lors de la fusillade. Crédits : Ilya Azar

« Vous avez tué un bon gars, bande de fascistes ! Répondez, bande de pédés ! Dégagez du Donbass ! », criait-on à l’adresse des assaillants barricadés.

La foule, ivre d’alcool ou de désespoir, ne bougeait plus. Rapidement, plusieurs fourgons blindés se sont approchés. Des tirs ont retenti. Les occupants ont quitté le bâtiment et pénétré dans les véhicules.

« Jette ton arme et viens ici, salope ! », hurlaient des habitants cachés à l’angle du bâtiment

Les véhicules ont finalement quitté la place vers différentes directions : certains vers Donetsk, d’autres vers Dniepropetrovsk.

La fusillade a fait une nouvelle victime : un homme blessé à la poitrine gisait sur le sol. La foule était sous le choc. On pleurait, on se questionnait, tandis que le premier policier arrivait enfin sur les lieux. « Mais où étiez-vous !? Ceux que vous avez appelés nous ont tiré dessus !, a pris à partie l’agent une femme. Des fascistes de Dniepropetrovsk. »

À Dniepropetrovsk, la région voisine, les autorités ont démenti l’implication de la division Dniepr dans les événements de Krasnoarmeïsk. Une déclaration du ministère de l’Intérieur et des représentants du gouverneur de la région arrivée néanmoins arrivée un peu tard, à 23 heures, alors que les médias avaient évoqué l’implication de ces troupes dès 17 heures.

Pour Kiev, il s’agirait d’une provocation des forces pro-russes de la république de Donetsk, bien que la question de savoir comment sept véhicules transportant des hommes armés ont pu passer les barrages routiers de l’armée ukrainienne reste sans réponse.

Qui est alors le commanditaire de cette opération ? Tout le monde, et personne à la fois. La désorganisation flagrante des assaillants, plus proche de celle d’un groupuscule armé que de soldats réguliers, pourrait caractériser autant la république de Donetsk que Kiev, ou même les nombreux hommes politiques ukrainiens qui appellent à la création de milices populaires dans la région.

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