L’enfer d’ Odessa minute par minute

Le correspondant du quotidien ukrainien Vesti Alexandre Sibirtsev a passé la journée du 2 mai à Odessa. Son reportage restitue, étape par étape, la tragédie qui a frappé cette ville.

Un jeune homme jette un cocktail Molotov à la direction de la Maison des syndicats. Crédits: NTB/Scanpix
Un jeune homme jette un cocktail Molotov à la direction de la Maison des syndicats. Crédits : NTB/Scanpix

Un carnage. Le mot n’est pas exagéré pour qualifier ce qui s’est passé à Odessa le 2 mai dernier : les émeutes ont rapidement tourné au bain de sang, faisant des dizaines de morts. Le pressentiment d’affrontements entre prorusses et pro-ukrainiens était palpable depuis déjà longtemps à Odessa. Depuis des semaines, les réseaux sociaux, des deux côtés, bouillonnaient de haine.

Le match de football entre les clubs Tchernomorets et Metallist du 2 mai, l’arrivée à Odessa de plusieurs centaines d’ultras de Kharkov et d’activistes de Maïdan de Kiev : ces événements ont simplement fait exploser l’agressivité qui s’était accumulée depuis un certain temps.

Deux heures avant le début des affrontements, j’ai reçu un coup de fil d’un de mes informateurs : un officier supérieur de la police d’Odessa. « Dans une heure, ça va se battre et tirer dans le centre ville. Si tu y vas, fais attention, ça va chauffer. Les ultras d’Odessa et de Kharkov se sont rassemblés, et ils brûlent d’envie de flanquer une belle raclée aux Antimaïdan (les pro-russes, ndlr). Quelques centaines de militants de Maïdan sont venus de Kiev. Du côté des activistes Antimaïdan, il y a quelques volontaires arrivés de Russie. Et tous veulent du sang », m’avait prévenu ma source.

Trente minutes plus tard, je recevais confirmation de ces informations via les réseaux sociaux. Un activiste d’Antimaïdan m’a notamment écrit : « Nous nous retrouvons sur l’avenue Alexandrovskiï, pour casser du pro-Maïdan et du Pravosec (membres du mouvement nationaliste radical Secteur droit, ndlr). Tu as intérêt à te tenir à l’écart, la police ne fera rien. »

Un autre informateur du mouvement Antimaïdan m’a communiqué une nouvelle intéressante. À l’en croire, il y aurait eu, quelques jours avant le carnage de vendredi, une querelle à l’intérieur des activistes prorusses, sur la place Koulikovo pole (où était installé leur campement, ndlr). Les membres de la droujina d’Odessa, l’aile de force d’Antimaïdan, voulaient « passer à l’action » et « disperser les pro-Maïdan » (qui campent aussi à Odessa, ndlr), alors que le reste des activistes étaient contre. Finalement, la droujina d’Odessa a rassemblé ses affaires et déménagé ses tentes en périphérie de la ville, sur le complexe mémorial de la batterie 411. Jeudi, un appel a été publié sur les réseaux sociaux, invitant tous les membres d’Antimaïdan à se rassembler dans le centre-ville. L’appel s’est rapidement répandu, et a été entendu.

Vers 14h, j’arrive sur l’avenue Alexandrovskiï. Je tombe sur un rassemblement d’environ 300 personnes. Visiblement, la police est informée que des affrontements se préparent. J’aperçois aussi des hommes forts, cagoulés et portant des brassards rouges, qui s’amassent autour de Dimitriï Foutchedji, chef du département de la sécurité citoyenne de la police d’Odessa. Beaucoup de policiers portent également des brassards rouges.

Les activistes d'Antimaïdan aux brassards rouges et aux rubains de Saint Georges
Les activistes d’Antimaïdan aux brassards rouges et aux rubains de Saint Georges. Crédits : napaki.livejournal.com

En courant, je rejoins, dix minutes plus tard, la place Sobornaïa, où sont réunis quelques milliers de pro-ukrainiens. La foule scande « L’Ukraine au-dessus de tous ! », « Mort aux ennemis ! » et « Gloire à l’Ukraine ! ». Leur nombre dépasse nettement celui des activistes d’Antimaïdan rassemblés sur l’avenue Alexandrovskiï.

Les partisans de l'Ukraine unie se rassemblent place Sobornaïa
Les partisans de l’Ukraine unie se rassemblent place Sobornaïa. Crédits : napaki.livejournal.com

Dans les deux camps, les gens boivent des cocktails alcoolisés et de la bière. Sur la place Sobornaïa, parmi les pro-Maïdan, certains appellent à « aller se faire des séparatistes ». Un peu à l’écart, j’aperçois de nombreux activistes portant des casques et des gilets pare-balles, armés de battes et de boucliers. Visiblement, il s’agit du groupe arrivé de Kiev. Je repère sur leurs boucliers l’inscription désormais célèbre : « Hommes libres », et leurs casques mentionnent le numéro de leur « centaine » : troisième, huitième, quatorzième brigade. Je leur demande ce que leurs troupes font ici, à Odessa, ville pourtant calme jusqu’à présent, mais ils ne veulent pas me répondre. Un de leurs chefs, qui se présente comme « centenier-adjoint de Vinnitsa », m’explique qu’ils sont arrivés l’avant-veille : « afin d’aider les Odessites à lutter contre ces fascistes de Russkofs ». « Sans nous, les Odessites risquent de se faire tuer. C’est notre devoir de venir à leur secours », affirme dans un sourire un jeune homme en cagoule, portant un gilet pare-balles et un uniforme rappelant celui de l’armée allemande, et qui revient de plus en plus au goût du jour.

Les brigades de Maïdan venues de Kiev
Les brigades de Maïdan venues de Kiev. Crédits : napaki.livejournal.com

Entre-temps, les activistes d’Antimaïdan, notamment la droujina d’Odessa, se mettent en marche et rejoignent, en colonnes, le supermarché Afina. Ils portent des drapeaux russes et quelques étendards noir-jaune-blanc de la maison impériale des Romanov. Une fois sur place, ces hommes portant rubans de Saint Georges se mettent à construire des barricades à l’aide de conteneurs à poubelles et de morceaux de fer-blanc récupérés sur une palissade. Leur activité attire l’attention des activistes de Maïdan de la place Sobornaïa, qui se trouve tout près. Et voilà qu’arrivent en courant, nombreux, vers les activistes de l’Antimaïdan, un groupe d’hommes en cagoules, armés de pierres et de bâtons.

Policiers et militaires des forces intérieures se placent, en deux cordons, entre les pro-russes et les pro-ukrainiens. Parmi les forces de l’ordre, j’identifie aussi quelques étudiants de l’Académie du ministère régional de l’Intérieur d’Odessa. Les policiers sont équipés très pauvrement : beaucoup n’ont même pas de boucliers, protégés par de simples casques et gilets pare-balles. La droujina d’Odessa de l’Antimaïdan est nettement mieux fournie : ses membres arborent des boucliers décorés de l’étoile rouge. Ils sont armés de bâtons, certains possèdent même des haches.

Au bout de quelques minutes seulement, l’espace entre les deux cordons de policiers devient un champ de bataille – les activistes des deux camps se jettent des pierres. Ils utilisent des morceaux du pavé et de l’asphalte du trottoir. Derrière les activistes, des deux côtés, je vois des femmes, des personnes âgées et des adolescents qui brisent le pavé et préparent les projectiles.

Les activistes se préparent au combat
Les activistes se préparent au combat. Crédits : napaki.livejournal.com

Une partie de la rue, devant le Théâtre dramatique russe, se transforme en espace de chaos, en véritable cauchemar. Les quelques voitures garées sur le côté se retrouvent sous la pluie de pierres, et, en quelques minutes, sont réduites à un tas de ferraille.

Très vite, les deux camps s’arment de cocktails Molotov. Sous mes yeux, un groupe de jeunes gens  s’attaque à une voiture garée à proximité et ouvre le bac à essence. Des jeunes filles arrivent, apportant des bouteilles vides et des bidons remplis d’essence. Quelques minutes plus tard, les bouteilles remplies de liquide incendiaire volent par dizaines en direction de l’«ennemi ». Que ces cocktails puissent prendre une vie humaine, la jeunesse n’y pense pas. Les jeunes gens participent activement à la préparation de ces munitions, versant de l’essence dans les bouteilles. Parallèlement, ces jeunes filles et femmes moins jeunes trouvent le temps de bavarder, de se prendre mutuellement en photo, postant immédiatement les clichés sur les  réseaux sociaux.

Mais très vite, cette ambiance animée et un brin théâtrale tourne à la réalité sanglante et terrifiante : des deux côtés, on se met à se tirer dessus. Et ce ne sont pas les policiers ou de mythiques snipers postés sur les toits qui tirent mais ces hommes à brassards rouges, qui s’étaient infiltrés dans les rangs des activistes prorusses. Les activistes pro-ukrainiens tirent eux aussi, souvent avec des pistolets traumatiques mais pas seulement. À côté de moi, un jeune homme crie et se plie en deux, touché par une balle au ventre. Heureusement, un examen rapide montre que la blessure est superficielle, la balle en caoutchouc est palpable à mains nues : glissée sous sa peau. Le deuxième blessé est, visiblement, un simple curieux ; la balle lui troue le front. L’ambulance tarde, la ligne des premiers secours est constamment occupée. Dans cet affrontement, les pro-ukrainiens sont bien plus nombreux que les pro-russes : quand ces derniers jettent une pierre, ils reçoivent en réponse une pluie de cailloux.

Alors que les deux camps se jettent des pierres, des cocktails Molotov et se tirent dessus, une jeune fille, qui a visiblement trop bu, s’approche des brigades de Kiev, qui se tenaient jusqu’ici à l’écart. Elle leur lance avec émotion : « Vous êtes Odessites ? Qu’est-ce que vous faites de la ville ? Vous êtes en train de tout détruire, pourquoi ? Vous êtes des êtres humains, oui ou non ? » Immédiatement, une foule de gens l’encercle, prête à la frapper. Heureusement pour la jeune fille, une vieille la saisit par les cheveux et, tout en lui criant : « Je te casserai la figure, sale séparatiste », la sort de la foule.

Je décide d’aller voir du côté des Antimaïdan. Une heure après le début des combats, les hommes aux rubans de Saint Georges sont assiégés : ils se sont établis sur un terrain vague devant le supermarché Afina, rue Gretcheskaïa, et ont érigé des barricades. En courant et en brandissant ma carte de presse, je traverse les zones de combat.

Dans le camp des Antimaïdan, je vois quelques hommes armés de carabines de chasse et de pistolets. En se penchant, ils tirent sur les pro-Maïdan. Les policiers ne font strictement rien.

Entre-temps, les activistes de Maïdan se sont emparés d’un véhicule de pompiers garé dans le centre-ville. Ils le dirigent d’abord vers la place Koulikovo pole, « afin de détruire le campement des séparatistes ». À bord, on aperçoit une dizaine d’activistes, qui brandissent des drapeaux ukrainiens et crient des slogans. Mais à mi-chemin, le camion fait marche arrière : les combattants pro-ukrainiens décident de s’en servir pour prendre la « forteresse » des activistes pro-russes, rue Gretcheskaïa. Un quart d’heure plus tard, le camion brise les barricades mais, très rapidement, il se fait coincer entre des conteneurs de poubelle. Le conducteur parvient à s’enfuir : une rafale de balles et de pierres prorusses déferle sur le véhicule.

En passant par le centre-ville, je croise, rue Richelievskaïa, quelques députés du conseil municipal et du conseil régional, et notamment Edouar Smoliar, ex-directeur de la gestion de l’immobilier communal d’Odessa et attaché de l’ancien maire de Gourvits. Il y a un an, soupçonné d’abus de pouvoir, Smoliar avait été arrêté. « Mais que se passe-t-il ? », interroge, hésitant, le fonctionnaire en disgrâce. « Qui est le leader de ces combattants ? Qui a commencé le carnage ? » Mais personne ne s’empresse de lui répondre. Visiblement, il y a bien des leaders, et ils tentent même, à distance, de gérer la situation. Mais dans les rues d’Odessa, la foule est furieuse, et incontrôlable : la situation dégénère rapidement.

Les blessés se comptent déjà par dizaines. J’essaye de réanimer un jeune homme portant le ruban de Saint Georges, qui a été coincé dans une cour d’immeuble par quelques dizaines d’activistes de Maïdan. Ils l’ont fini à coups de battes de base-ball, à terre. Des gens ont tenté de le sauver mais n’ont rien pu faire. Les passants appelaient au secours, mais personne n’a voulu intervenir. Je constate que certains activistes pro-russes commencent à fuir la « forteresse » assiégée d’Antimaïdan, rue Gretcheskaïa. Visiblement, ils ont compris qu’ils seraient bientôt encerclés, et massacrés. Pourtant, les malheureux fuyards sont vite rattrapés dans les rues, mis à terre et battus à mort, à coups de battes. « Mais qu’est-ce que vous faites ? Mais vous êtes des animaux ! Des bêtes féroces ! Vous allez l’achever, ce garçon. Qu’est-ce qui nous arrive ?! Qu’est-ce qui arrive à Odessa ? Mais vous n’êtes pas odessites, vous ! Vous n’êtes même pas humains », gémit une vieille dame, en regardant les pro-Maïdan rouer de coups un jeune homme. Les policiers essayent de porter secours quand ils le peuvent. Les ambulances n’ont pas le temps d’emmener les blessés ni de réanimer les mourants.

Trois heures après le début des affrontements, quelques dizaines d’activistes d’Antimaïdan qui ont décidé de tenir jusqu’au bout entrent dans le supermarché Afina et se barricadent de l’intérieur. Une partie des pro-Maïdan reste près du magasin mais ne se décide pas à donner l’assaut : la police bloque l’entrée. Depuis le magasin, les Antimaïdan continuent malgré tout d’attaquer : ils tirent, depuis les fenêtres, au pistolet traumatique, jettent des pierres depuis le toit. Le siège ne dure pas longtemps : rapidement, une équipe des forces spéciales arrive sur place, embarque les activistes d’Antimaïdan dans un fourgon et les emmène. « 80 personnes ont été placées en détention à la maison d’arrêt d’Odessa, quelques dizaines d’autres ont été envoyées à Ovidiolol et à Belgorod-Dnestrovskiï », me communique mon informateur au sein de la police d’Odessa. Plus tard, il me confirmera que les chefs de la police n’ont jamais voulu ordonner aux policiers de disperser les manifestants ni de mettre fin aux affrontements. « Nos chefs nous ont dit que nous ne devions pas toucher aux brigades venues de Kiev, qu’il y a un accord entre le Secteur droit et la police d’Odessa, et que la police devait laisser les brigades de Kiev régler leurs comptes avec les activistes pro-russes. Si seulement nous avions reçu l’ordre d’intervenir, nous aurions mis fin à ce cirque en un quart d’heure », me dit un policier que je connais.

Le vendredi noir d’Odessa s’achève dans une angoisse profonde : les pro-Maïdan détruisent et incendient les tentes du campement Antimaïdan sur la place Koulikovo pole et jettent des cocktails Molotov sur les quelques dizaines d’activistes pro-russes qui se sont réfugiés dans la Maison des syndicats.

Les activistes de Maïdan détruisent le campement d'Antimaïdan place Koulikovo pole
Les activistes de Maïdan détruisent le campement d’Antimaïdan place Koulikovo pole. Crédits : napaki.livejournal.com

En quelques minutes, le bâtiment prend feu. Beaucoup de pro-Maïdan essayent d’aider les gens en péril : ils leur jettent des cordes, démontent la scène et en font un échafaudage afin que les gens puissent descendre. Une partie de ceux qui sont dans le bâtiment sortent sur les corniches, d’autres brisent les vitres et tentent de respirer de l’air frais, on voit des nuages de fumée étouffante sortir du bâtiment. Je vois aussi des gens sauter par les fenêtres et s’écraser au sol : la hauteur est trop importante.

Ceux qui réussissent à descendre par les cordes sont immédiatement attrapés par des pro-Maïdan qui se mettent à les tabasser, se fichant de leurs blessures. Ils les frappent avec des bâtons, à coups de poing et de pied. En même temps, ils les interrogent. Deux questions semblent les tarauder particulièrement : « D’où tu viens ? » « C’est qui qui a tiré ? ».

Pourtant, jusqu’ici, tous ceux qui ont pu se sauver sont des Odessites. Le lendemain, la presse ukrainienne fera circuler l’ « information » selon laquelle des passeports russes et transnistriens ont été découverts en grande quantité dans la Maison des syndicats. L’assertion sera rapidement démentie : la photo censée prouver l’affirmation a été prise ailleurs et longtemps avant la tragédie. Pour l’heure, toutes les victimes identifiées sont des Odessites.

Les activistes pro-russes d'Odessa
Les activistes pro-russes d’Odessa. Crédits : napaki.livejournal.com

Détail notable : sur la place Koulikovo pole, les activistes des deux camps se jetaient des cocktails Molotov – aussi bien les pro-russes réfugiés à la Maison des syndicats que les pro-ukrainiens qui l’assiégeaient. Les deux côtés se tiraient dessus. Mais la plupart des victimes – plus de 45 personnes – sont mortes étouffées par les gaz toxiques dégagés par la combustion de panneaux en plastique, les premiers à avoir pris feu.

Notons aussi que le foyer d’incendie se trouvait au centre du bâtiment, les ailes ayant été épargnées. On trouve beaucoup de femmes parmi les victimes. Pratiquement tous les corps ont été découverts figés dans des poses étranges, surpris par la mort alors qu’ils tentaient de courir, de fuir, essayant de survivre. Un corps a été découvert penché sur la corniche : avant de mourir, l’homme a pu ouvrir la fenêtre, mais c’était déjà trop tard.

Dimanche, j’ai pu rencontrer un de ceux qui s’étaient retrouvés dans le bâtiment en feu. « Au début, nous voulions nous battre jusqu’au bout, comme les 300 hoplites spartiates, m’a confié Igor P., ingénieur d’Odessa. Nous faisions même des blagues, du genre, « on va leur faire une deuxième Stalingrad, à ces Pravosecs ». Mais en voyant le nombre de gens armés de bâtons et de barres de fer qui couraient vers nous, nous avons vite compris qu’ils allaient nous massacrer. C’est pour ça que nous avons décidé de nous barricader à l’intérieur de la Maison des syndicats. Pendant quelques minutes, ils ont jeté des cocktails Molotov et, très vite, le bâtiment a pris feu. Les Pravosecs n’ont pas voulu nous assaillir, ils ont décidé de nous brûler. Mais ce n’est pas le feu qui a causé la mort de la plupart des victimes – c’est la fumée, très toxique, elle faisait tomber les gens en quelques secondes.

Ces nuages de fumée arrivaient de partout, on avait l’impression qu’ils passaient à travers les murs et le plancher. La fumée était blanche et verte, les gens tombaient après l’avoir respirée une seule fois. Ils se sont tous jetés dans l’escalier, mais ils tombaient et perdaient connaissance. J’ai réussi à trouver la sortie de secours et à fuir une heure plus tard, sinon, on m’aurait égorgé : les Pravosecs avaient déjà commencé de fouiller le bâtiment, ils avaient réussi à entrer avec les pompiers. Nous étions nombreux à vouloir nous rendre immédiatement, nous avions très peur, un des nôtres a même brandi le drapeau ukrainien à la fenêtre. Beaucoup criaient au secours. Certains voulaient nous aider, ils nous jetaient des cordes, mais en même temps, d’autres pro-Maïdan nous lançaient des Molotov. C’était comme ça : certains nous aidaient, alors que d’autres nous criaient de descendre pour qu’ils puissent nous mettre en morceaux. Certains d’entre nous appelaient leurs proches pour leur dire adieu, ils comprenaient qu’ils n’en sortiraient pas vivants.

En sortant du bâtiment, je me suis retrouvé en enfer : on m’a frappé très fort à coups de bâtons, on m’a brisé le crâne. Il n’y avait pas que des hommes qui me frappaient, mais aussi des femmes, complètement tarées. C’étaient les plus dangereuses, elles essayaient de me crever les yeux, de m’étouffer, elles griffaient. Puis ça été au tour des hommes de me taper dessus, c’était moins difficile à supporter. Ensuite, j’ai perdu connaissance, c’est peut-être pour ça que j’ai été envoyé à l’hôpital plutôt qu’au commissariat. »

J’ai tenté, pendant quelques jours, d’enquêter sur ces hommes armés, portant des brassards rouges, qui ont participé aux émeutes et recevaient au départ des ordres des policiers, portant les mêmes brassards. Ces hommes mystérieux qui se sont ensuite retrouvés dans les rangs des activistes pro-russes et ont ouvert le feu sur les pro-ukrainiens.

J’ai interrogé de nombreux commandants de police, en vain. Ma source au sein de la police d’Odessa m’a déclaré ceci : « Je suis sûr qu’il y avait, parmi les membres de la droujina d’Odessa, beaucoup de policiers et d’agents des services déguisés. Mais ces agents ne venaient pas d’Odessa. Je les ai reconnus pour les avoir vus à Kiev, sur la place Maïdan, où j’étais allé en mission. Ils travaillaient là-bas. Beaucoup de gens étranges sont arrivés à Odessa avant le carnage, moi, je pense qu’ils venaient de Kiev. Ils se sont rapidement fondus parmi les activistes d’Antimaïdan, ils ont tiré avec des armes de combat, et puis, ils ont disparu dans la nature. Ils ne sont pas parmi les personnes interpellées. Ni parmi les morts. Je pense que ce sont des agents de la police de Kiev, ou alors des Pravosecs déguisés, mais je ne peux rien affirmer avec certitude. Ce que je sais, c’est que juste avant le carnage, j’ai croisé un paquet de gens nouveaux au département central du ministère régional de l’Intérieur. Des gens qui n’entraient en contact avec personne. Ce qui était clair, c’est que ce n’était pas des gens ordinaires, ils savaient manier les armes. Pour moi, il s’agit d’une provocation organisée par Kiev. »

7 commentaires

  1. Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est la haine des deux côtés.Une haine sans objet qui, en en trouvant un, déferle comme la vague d’un tsunami. Haine sans objet, sans nom. Quelles en sont les racines? Quel est donc l’objet de cette haine? L’objet masqué.

    1. Ce qui sous-tend la politique en Europe de l’Est, et que nous avons du mal à nous représenter, c’est la co-existence de peuples en un même lieu. Placés au même endroit par les hasards de l’histoire, des colonisations, des invasions, et réunis dans les villes par une proximité linguistique, il n’est pas possible de tracer clairement des frontières, comme à l’Ouest. Chaque peuple, en Europe centrale, peut prétendre à un large territoire où il domine, cependant la règle dominante est la co-habitation.

      Je ne connais rien de l’âme slave. Mais je formule l’hypothèse suivante (vos critiques sont bienvenues) : le simple fait multiculturel explique à lui seul la plupart des traits de caractères de l’Europe orientale connus de l’extérieur:
      1) primo, une longue histoire de régimes autoritaires, et, lorsque cette autorité fait défaut, la paralysie complète de l’État, qui n’est jamais légitime car agrégat artificiel des communautés, ou domination injuste : d’où le retard dans l’industrialisation, et le fameux délabrement des édifices publics. Car, à quoi bon travailler si ce n’est pas pour les miens ?
      2) deuxièmement, l’image d’Épinal de l’homme slave musclé, prêt à en découdre, et de la femme slave aimante, qui marque la prégnance des valeurs familiales ; à cela s’ajoute le fait que les adultes mariés peuvent très bien vivre chez leurs parents : on imagine facilement que la promiscuité avec des peuples différents resserre les liens communautaires.

      On commence à l’Ouest, avec l’immigration de masse, à vivre la paranoïa au quotidien que cela représente : les appartements dont on réserve la vente aux siens, l’espoir de bien-être réduit au périmètre du quartier, l’éducation des enfants à contrôler, les haines larvées pour la quête du pouvoir dans les organisations publiques ou privées, l’argent qui prend une signification encore plus injuste… enfin, derrière le tabou de la haine directe, la violence des regards et des mots cryptés par la question ethnique.

      Voilà comment j’explique ce réservoir de violence et de haine.

      Je serais ravi d’obtenir le jugement d’un spécialiste, étant donné que j’ai élaboré mon système à partir d’une poignée de faits.

  2. Remercions Mme Doulkina pour cette traduction. C’est une petite pépite qui mérite d’être lue, même relativisée.

  3. Il n’y a rien à relativiser dans cet article, il est objectif et raconte le massacre des pro-russes à Odessa sans que l’Europe exprime son sentiment devant tant d’horreur.

    Je ne suis bien sûr pas spécialiste mais plusieurs nationalités ont toujours coexisté en Russie et ce pacifiquement. Les nationalismes exacerbés n’apparaissent pour beaucoup que dans les états nouvellement créés suite à la dislocation de l’URSS.

    Et n’oublions surtout pas que les événements en Ukraine sont provoqués par la révocation du statut de la langue russe et un traitement de « pas tout à fait humains » réservés aux russes, à savoir, une race inférieure à celle des ukrainiens.

  4. « Ils se sont rapidement fondus parmi les activistes d’Antimaïdan, ils ont tiré avec des armes de combat, et puis, ils ont disparu dans la nature.  » Franchement vous êtes minables. Vraiment minables. Vous attisez la haine et en plus vous racontez des fables. C’est un manque de respect total pour les morts et pour la vérité. Sincèrement, arrêtez un peu avec ces soit disant commandos infiltrés avec des brassards rouges vous êtes fatigants. A quand les juifs au nez crochu derrière les caisses de banques, les homosexuels français qui tentent de foutre la pagaille pour adopter des enfants vous me dégoûtez.

    1. @MLCDR :le problème est que les snipers de Maidan étaient payés par les pro Maidan selon la confession de l’un de ces snipers en Angleterre.
      Le second point est que l’ancien Président Georgien Saakachvili a reconnu devant une radio américaine il y a quelques années qu’il a un ami spécialisé dans la fabrication des révolutions oranges et que lorsqu’il commence on ne peut plus l’arrêter.Alors la naïvete n’a pas sa place !

  5. L’aveuglement des occidentaux est absolument stupéfiant et totalement inexcusable. Je suis même fatiguée d’argumenter, tellement cela me fait honte. Vous êtes dans le mauvais camp. Vous serez jugés par l’histoire.

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