Sergueï Karaganov : « Le monde devient de moins en moins pro-occidental »

Dans une interview à Rossiïskaïa Gazeta, Sergueï Karaganov, doyen de la faculté de politique et d’économie mondiales de la Haute École d’économie de Russie et membre du conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe, explique le sens de la crise ukrainienne pour les États-Unis, l’Europe et la Russie.

Sergueï Karaganov
Sergueï Karaganov

Sur la politique américaine

Cela fait déjà un an et demi que les Américains poursuivent une politique d’endiguement, et même de rejet de la Russie. Les États-Unis se sont engagés sur cette voie lorsqu’ils ont compris que la Russie ne suivrait pas le courant de la politique occidentale. En regardant les interventions de beaucoup de politiciens américains importants et en analysant les informations fournies par des sources américaines fiables, j’ai constaté qu’à partir du printemps 2013, le ton des messages à l’égard de la Russie se faisait de plus en plus hostile, et que leur contenu prenait la forme de propagande.

Et à la veille des JO, le phénomène est devenu flagrant : les médias occidentaux ont submergé la Russie d’un véritable flux de désinformation et de calomnie. Et il me semble que dans ce contexte, avec la crise ukrainienne, la Russie a frappé la première – pour parer les coups. Pendant toute la période qui a précédé les JO, il est devenu de plus en plus évident que la politique russe de pacification et de coopération avec l’Occident était stérile. L’Occident a poursuivi son expansion dans les zones d’intérêts russes, élargi son secteur de contrôle et d’influence.

Obama, personnellement, n’a pas pour objectif d’endiguer la Russie : il a un autre ordre du jour. Le président américain veut réellement moderniser les États-Unis, y résoudre des problèmes de fond. Le problème, c’est qu’il n’y parvient pas. Et dans le même temps, on trouve à ses côtés des gens qui font partie des élites américaines et qui s’occupent des relations extérieures. Il s’agit, pour la plupart, de responsables politiques issus des années 1990 – et habitués, de fait, à voir la Russie à genoux, en train de quémander l’aumône. Pour ces gens, l’existence d’une autre Russie équivaut à une offense personnelle, une humiliation. Dans les années 1990, ils étaient à cheval, puis leur pays a commis une série d’erreurs et ils ont commencé à perdre des positions. Aujourd’hui, ces gens, qui font partie de l’entourage d’Obama, le poussent à mener à l’égard de Moscou une politique très dure.

Les activistes pro-européens de Maïdan. crédits: Russiancouncil.ru
Les activistes pro-européens de Maïdan. crédits: Russiancouncil.ru

L’objectif de cette politique n’est plus seulement d’endiguer la Russie mais d’en changer le régime. On trouve déjà des preuves de ce dessein dans certains documents américains. On n’en parle pas ouvertement simplement parce que la presse n’a pas encore mis la main dessus. À quoi pensent les Américains quand ils parlent de « changement de régime » en Russie ? Notamment à la destitution pure et simple du président Vladimir Poutine. Car, pour la majorité de ceux qui donnent le ton de la politique extérieure américaine, tant que ce dernier restera au pouvoir, les relations russo-américaines ne s’amélioreront jamais. En pratique, les Américains ont mis le cap sur la destruction de la Russie. Je dis cela parce que le régime russe est soutenu par la majorité de la population du pays.

Sur la crise ukrainienne

Pour beaucoup de politiciens européens, la situation en Ukraine a permis de montrer au monde – et à eux-mêmes avant tout – que le projet européen ne se dégrade pas mais se développe. Que l’Europe unie, même si elle subit une crise difficile et pour le moment sans issue, est toujours vivante, et demeure pour certains attrayante. Visiblement, des membres de l’élite américaine, par le biais de complices en Europe, ont instrumentalisé la situation en Ukraine afin de provoquer une crise. En outre, les Américains, aussi bien que de nombreux Européens, espéraient, grâce aux événements en Ukraine, réduire la très haute capitalisation de la Russie en matière de politique extérieure. N’oublions pas que la Russie, au courant de l’année dernière, a mené une politique extérieure ferme, volontaire et très habile, qui a tellement augmenté notre poids politique dans le monde que celui-ci a surpassé de loin nos capacités économiques réelles. La Russie s’est presque mise à concurrencer les États-Unis bien que notre économie soit largement plus faible que la leur.

Nous n’en sommes encore qu’à la première étape de la crise qui se déroule actuellement. Si l’Ukraine se trouve au centre, cette crise porte un caractère incomparablement plus profond. La Russie ne veut plus jouer selon les règles de ce que j’appelle « la politique de Versailles en gant de velours ». Cette politique, précisément, qu’ont menée les pays européens à l’égard de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale.

À l’époque, les européens, mus par l’avarice et la haine envers l’Allemagne déchue, ont imposé à Berlin et au peuple allemand des conditions de paix humiliantes ; ils leur ont repris, en guise de « contribution », des moyens et des territoires cruciaux – préparant ainsi le terreau pour la Seconde Guerre mondiale. Les pays européens, en ayant imposé à l’Allemagne la « paix » de Versailles, portent la responsabilité directe de la Seconde Guerre mondiale, dans la même mesure que le détestable régime fasciste. Et aujourd’hui, malheureusement, nous voyons l’Europe et les États-Unis mener envers la Russie la même politique, quoique sous une forme adoucie, et même si nos partenaires européens et américains préfèrent ne pas y penser et encore moins en parler.

Sur le nouvel ambassadeur américain en Russie

À la différence du précédent ambassadeur Michael McFaul, John Tefft est un diplomate professionnel. Si on lui dit d’améliorer les relations russo-américaines, il se mettra à la tâche, et la mènera avec beaucoup plus de succès que McFaul, qui se laissait guider, dans son activité diplomatique, par des convictions et attachements personnels.

Sur le monde

Vladimir Poutine. Crédits: Kremlin.ru
Vladimir Poutine en uniforme militaire. Crédits: Kremlin.ru

La Russie n’est pas seule à refuser de jouer selon les vieilles règles établies par l’Occident. Il faut voir, derrière cette rebuffade, une tendance beaucoup plus large : c’est toute une partie du monde qui rejette ces règles. Le monde devient de moins en moins pro-occidental. Pour l’heure, la Russie a été la seule à faire preuve de courage et de caractère en lançant un défi ouvert à l’Occident. Mais tout le monde sait que d’autres pays se tiennent derrière cette nouvelle Russie, des pays grands et nouveaux, qui rêvent d’une victoire russe.

Pour autant, il ne faut pas sous-estimer les risques. La Russie s’est engagée dans une lutte sans merci, et j’espère que nous ne la perdrons pas. J’espère qu’en traversant cette crise aiguë, nous mettrons le réel point final à la guerre froide – ce qui n’a jamais été fait. Et peut-être pourrons-nous, dans un an, signer un nouvel accord sur une nouvelle Union de l’Europe – où entreraient la Russie, les pays de l’UE, l’Ukraine, la Moldavie, les pays du Caucase et la Turquie.

D’un tel scénario, c’est le monde entier qui sortirait gagnant – il y retrouverait son troisième fondement. Car le système qui existe actuellement, à deux fondements, cet axe Chine – États-Unis, n’est franchement pas très solide.

 

2 commentaires

  1. -> « à la veille des JO, le phénomène est devenu flagrant : les médias occidentaux ont submergé la Russie d’un véritable flux de désinformation et de calomnie ». C’est une lecture fausse des événements. Les médias français n’ont pas tari d’éloge sur ces JO même si quelques petites critiques ont subsisté. (Il savoir aussi mettre en perspectives avec ce que les médias ont dit des JO de Turin, du mondial au Brésil… ou les critiques pleuvent et ont plu). La Russie est peu habituée à la critique mais elle n’en est pas la seule cible, rassurez-vous !

    Le reste des idées présentées témoignent d’un certain degrés d’inconscience. Vouloir décrire les événements en Ukraine dans le cadre d’une rhétorique de guerre froide n’est pas responsable. Parler de « nouvelle Russie » de « victoire de la guerre froide »… la Russie en jouant le jeu de la force contre celui de droit s’isole sur la scène international et n’obtient un franc soutien que de la Syrie…

    « la Russie a été la seule à faire preuve de courage et de caractère en lançant un défi ouvert à l’Occident » -> Comme on dit chez nous : « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire ». La Russie depuis les années 2000 est un partenaire de l' »Occident » et coopère avec elle dans à peu près tous les domaines (y compris militaire). Le retour de la puissance russe n’est en soit pas une mauvaise chose, mais si elle est utilisée dans le but de reconquérir les ex-républiques soviétiques, c’est une grave menace. L’Europe ne joue pas avec des armes et une manipulation de l’informations mais globalement (plus en Europe qu’aux USA) avec l’influence de ses valeurs et de son idéal démocratique. je sais que ça le mot « démocratie » fait rire le russe moyen… De là vient de nombreux problèmes…

  2. Les USA ne veulent pas seulement destituer Putin, ils veulent surtout détruire la Russie comme ça a été le cas de la Serbie. Le scandale est que quasiment toute la classe politique européenne est unie derrière ce plan jusqu’ à un point de mentir voire censurer les médias. Comment est-il possible que les assassinats de Odessa n’ aient pas trouvé le moindre écho dans les médias européens. Idem les assassinats du Maidan par des sniper.

    Si j’ étais Putin, je n’ irais pas en France. Cela ne sert à rien de vouloir discuter avec des gens, qui ont prouvé leur mauvaise foi. Il risque plutôt un attentat sur sa personne, car l’ occident lui est tellement hostile et aimerait bien se débarasser de lui définitivement.

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