Ukraine : vers la fédéralisation ?

Pour que la paix revienne en Ukraine, ses élites doivent renoncer à la politique nationaliste des prédécesseurs et respecter à égale mesure les intérêts des populations ukrainophones et russophones. C’est la solution que Moscou propose à Kiev comme issue à la crise actuelle. On retrouve cette idée dans l’éditorial de la revue ukrainienne Reporter, qui se demande pourquoi les habitants de la Crimée ont perdu si rapidement toute loyauté envers l’État ukrainien.

Volodymyr Orlovsky, 1882
Volodymyr Orlovsky, 1882

Dans toute l’histoire de l’annexion de la Crimée, le plus frappant a été la rapidité avec laquelle les signes de la structure étatique ukrainienne ont disparu de la péninsule. Et surtout la rapidité avec laquelle la loyauté à l’égard de l’État ukrainien s’est transformée, dans la conscience des habitants de la Crimée, en loyauté envers l’État russe.

Il n’y a fallu que quelque deux semaines. Comme si les 23 ans de vie dans un seul pays, l’hymne du 1er septembre chanté dans toutes les écoles, les passeports avec le trident et les discours patriotiques du 24 août, pour le Jour de l’Indépendance de l’Ukraine, n’avaient jamais existé. Tout a été comme instantanément balayé dès que la Crimée est passée sous le contrôle de l’armée russe et que les dirigeants régionaux ont pris la décision politique du rattachement à la Fédération. Au bout de quelques jours à peine, les habitants de la Crimée s’étaient déjà fait à l’idée qu’ils n’ont strictement rien à voir avec l’Ukraine, beaucoup se réjouissant même de retourner « à la maison, en Russie ».

Cette situation constitue indéniablement un signe d’alarme pour l’État ukrainien. Le Sud-Est du pays s’agite lui aussi. Pour beaucoup de citoyens de ces régions, l’Ukraine, c’est la Russie avec des salaires deux ou trois fois inférieurs et deux facteurs constants d’agacement : la langue ukrainienne et le nationalisme.

C’est-à-dire que l’idée même de l’existence d’un État ukrainien – et de la leur à l’intérieur de cet État – demeure pour beaucoup incompréhensible. Jusqu’à un certain moment, ces gens ont été loyaux à l’Ukraine – mais du fait du conservatisme et de la passivité qui les caractérisent plutôt que par sentiment patriotique. Il est intéressant de se souvenir qu’après le Maïdan de 2004, les habitants du Sud-Est ont commencé de compatir aux événements qui se déroulaient dans le pays. S’est formée chez eux la perception d’une division claire des politiciens ukrainiens entre « les leurs » et « les autres », et ils ont voté avec empressement pour les « leurs » à toutes les élections depuis l’année 2006. Ces événements les ont impliqués dans la vie du pays et ont réduit leur attachement émotionnel à la Russie. Mais tout a changé au cours de cet hiver révolutionnaire.

Le comble de la lutte autour de Maïdan (avec lequel le Sud-Est n’a majoritairement pas sympathisé), puis la victoire du mouvement « par la force » et la fuite inattendue de Ianoukovitch ont transformé la situation. Pour des millions de citoyens ukrainiens « anti-Maïdan », il n’est plus resté un seul des « leurs » parmi les politiciens de l’intérieur. Et là-dessus, la Russie est arrivée à point nommé avec la Crimée. D’autant que l’avenir de l’Ukraine est brumeux et que le chaos s’accroît : qu’on le veuille ou non, la question s’impose – ne vaudrait-il pas mieux fuir vers un État plus stable.

À Kiev, deux points de vue s’affrontent sur la réaction à adopter. Le premier dit en substance que ces problèmes sont le fait d’une politique trop laxiste  à l’égard du Sud-Est. En d’autres termes, les autorités auraient dû ukrainiser brutalement ces régions russophones en ignorant les accusations de violations des droits de l’homme ; mettre en place une ligne national-patriotique unique dans le traitement de l’histoire ; épurer les médias qui mettaient en doute la seule lecture fidèle du patriotisme ukrainien et de l’idée nationale. Les propositions les plus radicales touchent à l’instauration d’un statut de « non-citoyens » pour les non-Ukrainiens (comme en Lettonie). Naturellement, les autorités auraient dû dans le même temps rompre sans merci tous les liens avec la Russie, sans se soucier des pertes, au nom de l’obtention d’une souveraineté et d’une indépendance pleines et entières.

Le deuxième point de vue, qui s’exprime de plus en plus souvent depuis la victoire de Maïdan, consiste à dire qu’il faut œuvrer à la création d’une nation ukrainienne politiquement unie quelle que soit la langue parlée par les individus. Qu’il ne faut pas faire pression sur le Sud-Est mais lui inculquer l’identité politique ukrainienne, lui montrer comment il peut prendre part à la vie de son pays et influer dessus avec certitude. Qu’il faut, au fond, parvenir à une sorte de « grand contrat » entre les deux parties de l’Ukraine, qui régulerait leurs relations et résoudrait à la racine toutes les contradictions.

Quelle voie adoptera le nouveau pouvoir ? Techniquement, la première est la plus facile. Connaissant l’origine politique de nombreux membres du gouvernement, le premier point de vue leur est, tout d’abord, plus proche et plus audible. D’autant que sur le plan économique, cette approche ouvrirait un vaste espace de « pressurage » du business des oligarques russophones (et ils le sont presque tous). Mais c’est une voie sans issue, de laquelle l’Ukraine ne pourra pas sortir victorieuse.

Même si l’État fait passer l’ensemble des écoles, universités et médias à l’ukrainien exclusivement, cela n’ébranlera pas le moins du monde les positions de la langue russe. Celle-ci pénétrera de toute façon dans le pays par la grande quantité des voies de communication globale. Et les Ukrainiens, dans leurs relations avec le monde extérieur, ne pourront pas se passer du russe. Par ailleurs, en rompant tous les liens avec la Russie, l’Ukraine porterait un coup d’une grande violence à son économie (et en premier lieu aux régions sud-est, ce qui, évidemment, n’y accroîtra pas l’amour pour l’État). Il est possible de transformer tous les russophones en non-citoyens et de leur confisquer leurs entreprises, mais cela ne conduirait qu’à attiser la guerre civile latente – ces non-citoyens seraient trop nombreux, et les ressources qu’ils ont accumulées sont déjà trop importantes. D’autant que la Russie apporterait à leur combat un soutien illimité. Et il est peu probable que l’Ukraine se remettrait d’une telle épreuve.

La deuxième voie est évidemment plus prometteuse : elle permettrait notamment de créer des fondements solides pour la structure étatique ukrainienne. Mais elle implique une énorme difficulté. L’Ukraine doit devenir un pays profondément, totalement différent. Sinon, malgré tous les efforts pour créer une nation politiquement unie, le pays continuera d’être perçu par le Sud-Est comme « une Russie aux salaires deux ou trois fois inférieurs ». L’Ukraine doit bâtir un État d’une qualité tout autre, radicalement meilleur que dans les autres pays post-soviétiques, Fédération de Russie comprise. Et alors l’Ukraine sera effectivement estimée par ses citoyens. Et naturellement, le Sud-Est doit participer à la construction de cette Ukraine véritablement nouvelle – qu’il considérera alors, lui aussi, comme son vrai pays natal.

1 commentaire

  1. Pourquoi écrivez-vous « annexion de la Crimée » ? Elle a rejoint volontairement la Russie, personne ne l’a forcée. Alors ne jouons pas sur les mots au moment aussi grave. Les Russes et pro-russes se font tuer à l’aérodrome de Slaviansk. Fusils contre tanks. Mais qui va les aider enfin ? Ce sont des Russes, vous comprenez, les Russes.

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