« Être pro-ukrainien ne signifie pas être contre la Russie »

Les régions de l’Est ukrainien sont, chaque dimanche depuis la chute du gouvernement de Viktor Ianoukovitch le 22 février, le théâtre de manifestations en faveur d’une « fédéralisation » du pays ou d’un rattachement à la Russie. Une position qui n’est cependant pas partagée par tous les habitants. La correspondante de la revue Rousskiï Reporter s’est entretenue avec Enrique Menendez, directeur d’une agence de marketing internet et partisan d’une « Ukraine unie ». Récit à la première personne.

Sur le patriotisme

Dès novembre 2013, la situation politique à Kiev s’est retrouvée au cœur des conversations à Donetsk. Deux camps se sont formés alors : les pro- et les anti-Maïdan. Ces derniers, majoritaires à Donetsk, étaient soit radicalement opposés au mouvement de Maïdan, soit plus modérés, comme moi.

Le 5 mars dernier, j’ai organisé une manifestation à Donetsk pour le maintien de l’unité de l’Ukraine. Et détrompez-vous – ce n’est pas parce que nous ne connaissons pas très bien les paroles de l’hymne ukrainien et que nous ne nous amusons pas à crier « Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros ! » à tout bout de champ que nous ne sommes pas des patriotes ukrainiens pour autant.

Sur la corruption

Les gens disent que sous Ianoukovitch, les pots de vin étaient exorbitants, mais moi, je n’ai pas cette impression. En trois ans d’activité de ma société, j’ai été contrôlé trois fois, et jamais on ne m’a demandé d’argent. J’ai eu des amendes, comme le prévoit la loi. Au cours de ces trois années, je n’ai versé un pot de vin qu’une seule fois, et de mon propre chef : afin d’accélérer un processus. De toute façon, notre économie a toujours été corrompue, que ce soit sous Iouchtchenko ou sous Ianoukovitch, et elle le sera très certainement encore sous le prochain gouvernement. Quand quelqu’un promet qu’il n’y aura « plus de pots de vin », ça veut juste dire que c’est un autre qui les touchera. Nous sommes habitués, depuis le temps…

En 2004, j’ai soutenu la Révolution orange. La classe moyenne attendait énormément de ce mouvement. Mais le désenchantement ne s’est pas fait attendre. Les raids économiques n’ont pas cessé – et les gens ont rapidement réalisé que c’était simplement un nouveau groupe de bandits qui avait remplacé le précédent.

Sur les mythes

Toutes ces histoires de « bandes de nationalistes ukrainiens » tout prêts à nous attaquer, ce n’est qu’un mythe. Et les jeunes et la classe moyenne, à Donetsk, le savent très bien.

Les organisations marginales d’extrême-droite ont toujours existé dans l’Ouest, mais jamais elles n’ont eu d’influence réelle sur la vie politique du pays. Certes, elles ont eu leur moment de gloire lors de ces derniers mois de protestation, mais ça s’arrête là.

Nous aussi, à Donetsk, nous avons nos organisations marginales – mais de tendance pro-russe. Ces groupes sont d’ailleurs du pain béni pour l’élite locale qui, en s’appuyant sur eux, brandit le spectre du séparatisme au premier désaccord avec Kiev.

Concernant le financement de ces organisations pro-russes, la piste du Kremlin avancée par les médias ukrainiens n’est pas tout à fait juste. L’argent vient bel et bien d’ici, de mécènes locaux.

Toutefois, il est nécessaire de rappeler qu’à Donetsk, les activistes pro-russes ont toujours été considérés comme des marginaux, de la même façon certainement que le sont, à Lviv, les radicaux ukrainiens de l’Ouest.

Sur le « patron »

Le patron du Donbass, c’est Renat Akhmetov – l’homme le plus riche d’Ukraine. Il influe sur tout. Le Parti des régions et Viktor Ianoukovitch étaient d’ailleurs l’aile politique de son empire.

Sur l’Union soviétique

Les médias de Kiev aiment à répéter que les manifestations de Donetsk sont constituées exclusivement d’agents du FSB et de voyous arrivés de régions russes. C’est faux. Il est impossible et inepte de nier que les humeurs pro-russes ont toujours été présentes dans la région.

Même pour les gens de mon âge – la trentaine –, qui sont nés et ont grandi en URSS, il est tout simplement impossible de renier notre proximité psychologique et culturelle avec la Russie, sans parler des liens économiques. Beaucoup vont régulièrement en Russie pour le travail. À Donetsk, près de 30 % de la population soutient le projet d’adhésion à l’Union douanière et non à l’Union européenne. Et je suis d’accord avec eux.

Aujourd’hui, beaucoup ne comprennent simplement pas ce qui se passe : les gens cherchent des appuis, des repères. Et quel meilleur appui imaginer que l’épaule de ce si grand voisin ?.. Avec une nuance toutefois : plus les gens sont jeunes, moins ils soutiennent un rattachement de l’Ukraine à la Russie.

Sur la Crimée

Notre nouveau gouvernement a merdé avec la Crimée. Je pense en revanche que Poutine, malgré toute la haine qu’il inspire à beaucoup, reste un… j’ai même peur de le dire… un homme politique sain d’esprit. Il fait ce que tout chef d’un tel État doit faire dans ce genre de situation. Partant du fait que la Russie possède des intérêts géopolitiques en Ukraine, que doit faire son président s’il voit l’Ukraine s’écarter pour se rapprocher de l’Occident ? Il agit pour le bien de son pays. Il ne nous doit rien.

Dire aujourd’hui que Poutine est un salopard parce qu’il nous a volé notre Crimée et qu’il faut se venger, ce n’est pas honnête. C’est vous-mêmes [Kiev] qui l’avez laissée partir ! Vous, avec vos discours, qui avez effrayé les habitants de cette région. Au moment où ils avaient plus que jamais besoin de calme, de certitudes et d’amitié, vous les avez repoussés.

L’Ukraine n’a pas perdu la Crimée parce que la Russie a fait usage de la violence. Non, la Russie s’est contentée de profiter de la situation. S’il n’y avait pas eu Maïdan, il n’y aurait eu ni mouvement de contestation à Donetsk, ni perte de la Crimée.

Sur Maïdan

Maïdan, malgré toutes ses bonnes intentions, s’est transformé en je ne sais quoi. Et les pays de l’Union européenne qui ont soutenu le mouvement s’en sont certainement, depuis, rendu compte.

Beaucoup de mes amis y ont participé… Je sais qu’ils y servaient de bonnes causes, mais ils ont été utilisés. Ils se sont mobilisés contre la corruption – et au final, pourquoi ? Pour que les nouveaux dirigeants fassent leur petit marché, en vendant et achetant les différents postes au sein du gouvernement.

Sur l’Ukraine

L’Ukraine doit être un pays uni, et un pays qui respecte les spécificités de sa région Sud-Est. Je veux qu’on parle russe ici, et le fait que je suis foncièrement pro-ukrainien ne signifie pas que je suis contre à la Russie.

Quand ils ont commencé à doubler les films en ukrainien et cessé de les doubler en russe, par exemple, j’ai arrêté d’aller au cinéma. C’est ma façon de protester contre les tentatives de diviser l’Ouest et l’Est de notre pays.

Il suffirait que le pouvoir ukrainien donne au russe le statut de langue régionale dans l’Est de l’Ukraine et plus de pouvoir aux collectivités locales pour qu’une grande partie de la population soit satisfaite. Beaucoup de gens cesseraient de vouloir rejoindre la Russie et envisageraient leur futur en Ukraine.

Parce que de toute manière, l’Ukraine et la Russie sont deux pays bien distincts.

Note : Enrique Menendez est né à Donetsk. Ses origines espagnoles remontent à son grand-père, installé en Ukraine après avoir fui la guerre civile espagnole.

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